‹ Extrait des rapports d’un agent de policeChapitre 4 sur 8 · Chapitre 4

Chapitre 4

Pour si gêné que je sois par la résolution que j’ai prise de m’effacer absolument, encore faut-il vous apprendre que la sténographie est un art auquel je ne suis point étranger. Jaloux d’étendre mes connaissances, mes rares loisirs ont été employés à la création et à l’exercice de tout un vocabulaire de signes et d’abréviations, et cela avec un tel succès, que je suis parvenu à écrire presque aussi vite que la parole. On peut dire de mes rapports qu’ils sont de vraies photographies à la plume.

Aujourd’hui, à l’heure où Vannier a coutume de prendre son gros violon entre ses jambes et de lui faire suer des larmes, on a frappé à la porte d’une façon évidemment convenue. Vannier a ouvert tout de suite. Un nommé Aubin est entré. Cet individu aurait déjà pu se trouver au bout de ma plume, car le sieur Hégésippe a passé avec lui la plus grande partie du jour de son arrivée, et en a reçu déjà une visite. Mais je n’ai rien appris de compromettant sur son compte. Il est petit et peut avoir deux fois l’âge de Vannier, qu’il traite, au reste, d’une manière toute paternelle. Je me suis laissé dire qu’il était peintre en portraits. Sans perdre une seconde, je saisis ma planchette, garnie d’un encrier, de papier et de plumes, et l’œil au trou, l’oreille à mon tuyau acoustique, je m’apprêtai à noter religieusement ce que j’allais voir et entendre.

« J’ai vu Louise, » a dit le peintre… « Tout le temps de ma visite, elle n’a pas discontinué de me questionner sur vous. Elle s’étonne et s’inquiète beaucoup de votre indifférence. Tout me fait présumer qu’elle viendra ici, si vous n’allez pas chez eux. »

« Pauvre fille ! » a fait Vannier d’un ton rêveur.

Il rêverait sans doute encore sans le peintre qui poursuivit…

Mes notes présentent ici une lacune que mes souvenirs (souvevenirs) ne suffisent pas à combler. Je les reprends à l’endroit où ma manche a cessé de boire l’encre fraîche, et d’en faire un effroyable barbouillage. C’est Vannier qui parle :

« J’aime la vie avec passion, » disait-il ; « ce que j’ai fait et ce que je fais encore chaque jour en est la preuve irréfragable. Je ne suis point poitrinaire, j’ai de la santé et des forces, et, quoi qu’en puisse penser un croque-mort de ma connaissance qui, me voyant gai, demandait si j’étais ivre, la tristesse ne fait pas partie intégrante de mon caractère. »

Il reprit haleine, et ajouta :

« J’ai eu jadis de l’ambition. A cette heure, elle est à mes yeux moins que du fumier ; je ne prétends pas un fétu sur cette fumée enivrante qu’on appelle gloire. Vivre, vivre, mon Dieu ! je ne demande pas autre chose, serait-ce au prix des plus rudes fatigues, voire à celui des travaux manuels. »

Le sieur Aubin penchait la tête et paraissait horriblement triste.

Montre en main, ils sont bien restés un quart d’heure sans rien dire.

« Ah ! mon ami, » reprit enfin Vannier, « l’étrange métier que celui des lettres ! (Quelles lettres ?) De mes seules tribulations, je tirerais aisément un gros livre tout aussi effrayant que celui des sept cercles infernaux du Dante. Je pourrais à la fois vous faire pleurer et vous faire rire…

« Hier encore, j’ai eu l’inappréciable bonheur de voir le propriétaire d’un journal qui jouit de dix mille abonnés. Je me suis trouvé vis-à-vis d’un monsieur qui a la mine d’un valet de chambre, et qui m’a toisé d’un air insultant.

« – Monsieur, ai-je dit avec politesse, je venais vous offrir un petit travail qui, je crois, ne jurerait pas trop avec la nuance habituelle de votre excellent journal.

« – Monsieur, j’ai ma rédaction, je n’ai pas besoin d’articles…

« – Je n’ai pas, Monsieur, ai-je ajouté, l’insolente prétention de me faufiler subrepticement parmi vos rédacteurs ordinaires. Je suis un passant. Il se peut que, par hasard, j’aie fait quelque chose que vous jugiez susceptible de plaire à vos nombreux abonnés… Daignez seulement prendre connaissance de mon manuscrit…

« – Ce serait inutile, Monsieur.

« – Voyez le titre, Monsieur ; le titre dit beaucoup.

« – Vous perdez votre temps, Monsieur : je ne veux rien lire.

« – Mais enfin, Monsieur, dis-je encore, il se pourrait que je vous apportasse une chose curieuse, intéressante…

« – Vous m’apporteriez un chef-d’œuvre, Monsieur, un chef-d’œuvre incomparable, que je ne le lirais pas davantage.

« Je restai confondu. Se redressant, il ajouta d’un air souverainement hautain et dédaigneux :

« – D’ailleurs, Monsieur, il me faut des NOMS…

« Je lui tournai le dos. Dans le bureau qui précédait son cabinet, acajou et velours, je feuilletai un numéro de son journal, en vue de savoir ce que cet homme important entendait par des noms. J’y trouvai des articles signés, et cela est de la plus rigoureuse exactitude, Coquerlet, Janicot, Desnoisettes, etc., etc. Après cela, ce sont peut-être dès académiciens… »

Les deux amis parlèrent ensuite d’un personnage bien connu, à ce qu’il paraît, dans le monde des arts, qui consacre sa vie, au dire du sieur Hégésippe, à se préparer de belles funérailles.

« Savez-vous, » disait celui-ci, « le tour étrange que m’a joué ce vieillard ? On m’engageait récemment à l’aller voir, me disant qu’il était de facile abord, d’une bonté inépuisable et méritait vraiment par là le surnom de père des artistes. Sur les vives instances d’un tiers, j’avais déjà reçu de lui, indirectement, un service tout à fait inefficace, purement négatif. Je choisis de lui rendre visite sous le prétexte de le saluer et de lui marquer ma reconnaissance.

« – Bien, bien, me dit-il en me coupant la parole, j’aime à vous voir dans ces bons sentiments. Confiez-moi tous vos chagrins. J’ai des oreilles pour les entendre et un cœur pour y compatir.

« Innocent j’ai été, je suis, je serai. Ému jusqu’au fond de l’âme :

« – Je suis fermement résolu, lui répondis-je, à ne reculer devant aucun travail, quelque pénible qu’il soit, et je meurs littéralement de faim.

« – Pauvre garçon ! dit-il d’un air de pitié profonde. Vous m’intéressez. Je veux faire quelque chose pour vous.

« – Que je sois toute ma vie misérable, m’écriai-je avec une émotion croissante, si je l’oublie jamais !

« – Bien, bien, dit-il encore, moi aussi je suis ému. Tenez, asseyez-vous là. Voici du papier, des plumes, de l’encre. Pendant que je vais réfléchir, mettez là-dessus, avec votre cœur, l’expression de cette reconnaissance.

« Je le regardai avec stupéfaction.

« – Oui, oui, ajouta-t-il, tout ce que vous voudrez, currente calamo... Et il passa dans une autre pièce.

« A votre place, » fit observer le peintre, « je n’aurais rien écrit.

« J’étais pris à l’improviste, » répliqua Vannier. « D’ailleurs, ce qu’il est bien de dire ou de faire, ne me vient à l’idée que quand il n’est plus temps. J’écrivis machinalement ce qui me passa par la tête, une série de banalités.

« Mon protecteur rentra. Je lui présentai mon griffonnage. Il le prit, le poudra de sablon, le plia soigneusement en quatre sans le lire et le serra non moins précieusement dans un carton. Puis, se tournant vers moi :

« – J’ai votre affaire, dit-il. Je vais vous remettre une lettre. Je ne doute pas qu’on ne vous procure, à ma prière, un travail quelconque.

« Je fus anéanti. Le cas était tellement extraordinaire que je ne sus ni que penser, ni que dire. Je pris la lettre qu’il m’offrait, et me retirai la mort dans l’âme. Je n’ai pas encore pu m’expliquer cette précaution injurieuse. Jamais il ne m’est venu à l’idée de dire du mal de ce monsieur. S’il m’eût simplement répondu : Je ne puis rien, je n’eusse certes pas songé à me plaindre. A-t-il peur que je vienne un jour m’écrier sur sa tombe : — Il n’a rien fait pour moi ! ! !

« Et la lettre ? » demanda Aubin.

« J’en ferai l’épreuve dans quelques jours, » répondit Vannier. « Si j’obtiens quelque chose par elle, eh bien ! je me bornerai à dire que mon protecteur voulait prendre des arrhes sur ma reconnaissance. »

A vous parler franchement, Monsieur, je crains bien que cet homme n’ait le cerveau quelque peu dérangé. Je ne l’en crois que plus dangereux. Des feuillets que je retrouve pour avoir oublié, je ne sais comment, de les joindre à mon dernier rapport, me confirment de plus en plus dans cette opinion. Bien que Vannier ait des pipes, il ne fume pas, ou du moins ne fume plus. Au peintre qui lui en demandait la raison, il a répondu par des divagations qui m’ont causé un étonnement dont je ne suis pas revenu à l’heure que je vous écris.

« Non, » a-t-il dit, « je ne fume pas et ne veux plus fumer, parce que je suis fondé à croire la pipe une habitude immorale.

« Ah ! ah ! » s’est écrié le peintre.

« On devrait, à mon sens, » a continué Vannier, « rougir de fumer, comme on rougit d’une action honteuse.

« Vous allez trop loin, » dit Aubin en aspirant et en rejetant la fumée d’un cigare.

« Écoutez-moi, » a repris Hégésippe. « Laissons de côté l’action physique du tabac sur le corps. Que, selon quelques physiologistes, il gâte les dents, affaiblisse les yeux et la mémoire, attire le sang à la tête et aux poumons, et dispose par conséquent aux maux de tête et aux affections de poitrine, et puisse occasionner des crachements de sang et la phthisie chez les personnes qui ont des prédispositions à ces maladies, peu importe. Je n’en veux parler qu’au point de vue des habitudes et des idées… Or, ma conviction, conviction imperturbable, est que la fumée du tabac agit d’une manière funeste sur le cerveau, qu’elle use et détruit à la longue toutes les facultés, même le sentiment…

« Vous ne connaissez qu’une partie de mes misères. Il est en moi des plaies incurables… J’aimais ma mère de toutes les forces de mon âme. Cinquante années de douleurs inénarrables comblèrent sa vie. J’aspirais passionnément à vivre pour elle, à lui créer des jours supportables, un peu de bonheur pour tant de chagrins… Elle est morte, morte, sans même se douter combien je l’aimais !… Je sais un vieillard, le dévouement incarné. Je voudrais lui rendre un peu de l’amour dont il a enveloppé ma jeunesse. Il a aimé, il aime ma mère ; son unique promenade est d’aller visiter son tombeau. Ce vieillard souffre. Eh bien, il mourra peut-être, lui aussi, sans connaître mon âme, mon amour. Sont-ce des douleurs ! J’en passe… Une pipe ! et de ces sources de tortures vont jaillir des rêves consolants, et mon âme malade va flotter dans une sorte de clair-obscur poétique, et ma solitude va se transformer en paradis, et mon avenir incertain et sombre, en riante perspective… Non, je ne fumerai pas ! cette satisfaction serait infâme. Ce serait avouer que ceux que j’aime, je les aime d’un amour stérile, d’un amour égoïste qui s’épanche en paroles et en projets…

« L’évidence nous crève les yeux, la pipe tend de plus en plus à isoler les hommes, à les rendre mous, lâches, indifférents, à amoindrir les facultés de leur âme, et, par tout cela, à détendre, à briser les intérêts qui nous lient, à dissoudre la société entière.

« Je me résume ainsi : Si le tabac avait des effets prompts, s’il attaquait ostensiblement l’organisme et le cerveau, on s’en défierait. Il ne procède point de la sorte. Longtemps même, ni le corps ni l’esprit ne paraissent en souffrir ; on dirait même par instants qu’il aide à l’élucubration des idées. Ce n’est que par des gradations si bien ménagées qu’elles échappent à l’observation la plus pénétrante, qu’il énerve, use, flétrit, démoralise le corps et l’âme, c’est-à-dire, tout l’homme, et le réduit fatalement, dans un temps plus ou moins long, à un état d’insensibilité complète… » Que dites-vous, Monsieur, de ce tissu d’extravagances ? Si ce n’était qu’extravagant, passe encore ; mais je vous ferai observer que du train dont il y va, il arriverait promptement, si on le laissait faire, à la ruine du plus solide des gouvernements. Avais-je tort ou raison de l’appeler un fou dangereux ?

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