‹ Extrait des rapports d’un agent de policeChapitre 5 sur 8 · Chapitre 5

Chapitre 5

Mes rapports se succèdent, Monsieur, et je ne reçois toujours pas de nouveaux ordres. On m’assure que l’encombrement de divers services entrave pour un moment celui dont je fais partie. Je compte au moins que je ne serai pas tancé plus tard pour avoir omis de déclarer combien l’urgence de mon travail me paraît décidément contestable. Si mince que soit mon mérite, je me crois digne d’une tâche supérieure à celle d’observer une sorte de fesse-mathieu qui ravaude ses chaussettes, et fera quelque jour la lessive. Sentinelle perdue, pour ainsi dire, esclave de mon devoir, je n’en resterai pas moins à mon poste jusqu’à l’heure où l’on jugera à propos de venir me relever…

Vers le milieu de la semaine dernière, le sieur Vannier a reçu la visite de la Louise dont il a été question. C’est, ma foi, une fille très-appétissante qui, avec une peau d’un blanc de muguet, a des joues de roses et des yeux pétillants à la perdition de son âme. Elle releva, en entrant, la voilette noire qui cachait en partie son visage. Dans l’air de surprise d’Hégésippe, elle déchiffra apparemment un blâme.

« Puisque vous ne venez pas nous voir, » dit-elle résolûment, « il faut bien que je vienne chez vous. »

Je m’aperçus que le sieur Vannier fermait sa porte dont la clef était en dedans, et je fus un peu alarmé. Je suis marié et père de famille, et puis bien dire le modèle des pères, car, encore que mon petit soit estropié et innocent, je l’aime autant que s’il était gentil et malin. J’ai été toujours considéré à cause de mes mœurs irréprochables… Hélas ! à quoi ne sommes-nous pas exposés ? Par bonheur, les choses se sont passées avec plus de décence que je n’espérais.

Assis vis-à-vis l’un de l’autre, ils se sont regardés longtemps comme des chiens de faïence, sauf ceci, qu’ils semblaient se dire un tas de choses avec les yeux.

« Voulez-vous savoir, » a fait tout à coup Vannier, « l’idée que vous éveillez en moi, avec votre robe noire et votre figure mélancolique ?

« Voyons, dites…

« Il me semble voir une gentille veuve venant pleurer au cimetière sur une tombe.

« Quelle pensée funèbre !

« De l’abondance du cœur, la bouche parle.

« N’avez-vous pas quelque espérance ?

« On m’eût jadis écrasé sous un pressoir, que les espérances eussent ruisselé à remplir des tonnes… Mon amie, la précieuse nourriture et les chauds vêtements pour une femme, que les espérances ! La douce consolation pour un homme d’âme, de répondre à sa famille qui crie la faim et le froid : « Mes bien-aimés, le sang de ma chair, la moelle de mes os, tenez, rassasiez-vous, voici des espérances !… » Croyez-moi, Louise, ne prononcez jamais ce mot. C’est un pain qui trompe l’âme sans nourrir le corps. Il n’a été pour moi qu’une excitation perpétuelle à un travail d’écureuil. Si j’avais encore la folie d’en tenir compte, et, sous son influence, de m’acharner à la poursuite d’un rêve jadis caressé avec passion, à mes souffrances personnelles je joindrais celle, tortures bien autrement atroces, d’être supplicié dans ma femme et dans mes enfants.

« Est-ce donc moi qui vous inspire cela ? » dit Louise d’une voix attendrie.

« Et l’étendue de mon désespoir te donne la mesure de ma tendresse. A mon ambition de vivre pour ma mère, avait succédé celle de vivre pour toi, en toi. J’oublierais tous mes mauvais jours, si Dieu m’accordait le bonheur suprême de t’appeler ma femme et de descendre à tes côtés la vie, quand même si pénible.

« Pourquoi pas ? » dit Louise les larmes aux yeux.

« Dans mon impuissance à te créer un milieu convenable, que signifie le mot aimer entre nous ? Où il fait froid et faim, l’amour est une misère de plus, et un ridicule par-dessus le marché. Un Werther en haillons soulèverait le cœur. L’amour est une des mille manifestations de l’âme. La première condition, la condition essentielle, pour que cette âme existe et se manifeste sous toutes ses formes, il faut que le corps vive. Un homme misérable n’est qu’une portion d’homme. Dans un corps affamé et mal vêtu, l’âme devient une superfluité gênante… Il faut attendre, subordonner inflexiblement nos sentiments à la nécessité, sous peine de les voir tourner à l’aigreur, peut-être à la haine, et peut-être encore, pensée horrible ! à l’indifférence… Puis, la misère isolée peut encore être digne. Au sein de la famille, elle est ignoble, elle pousse à toutes les indignités, à toutes les bassesses, elle avilit, dégrade l’homme sous une avalanche de pitié stérile…

« Venez au moins nous voir de temps à autre, » dit la jeune fille ; « je vous jure que je ne me lasserai jamais d’attendre.

« Chère enfant, » a répondu Vannier, « d’ici à quelques jours, j’aurai mis un terme à toutes tes incertitudes. D’une façon ou d’une autre, mon avenir sera décidé… S’il est vrai, comme d’aucuns le prétendent, que la logique gouverne le monde, que nos actions s’engrènent fatalement et conduisent à un résultat fatal, que nous ne puissions rien sur les événements, pas plus que nous ne pouvons empêcher un fleuve de couler, au moins sommes-nous maîtres d’une chose, d’être des hommes ou des guenilles, de nous ennoblir ou de nous avilir, de nous développer en Dieu ou de descendre vers les animaux. Je serai digne quand même, aucune puissance humaine ne sera capable de faire que je m’avilisse, la faim même, je la dompterai !… Encore un peu de patience. »

Louise profita d’un moment où Vannier détournait la tête pour glisser sur la table, parmi les livres, un porte-monnaie qu’elle tenait caché dans sa main.

« Il ne faut plus revenir, » reprit bientôt Hégésippe. « J’ai besoin de tout mon courage. Les larmes énervent… Je vous écrirai… »

La jeune fille ne fut pas plutôt sortie que Vannier découvrit le porte-monnaie. D’un bond, il alla entr’ouvrir la porte, et, d’un accent fébrile, rappela Louise qui descendait l’escalier. Celle-ci remonta toute tremblante. Hégésippe, s’enfermant de nouveau avec elle, l’obligea de s’asseoir et s’agenouilla à ses pieds. Vous eussiez dit un saint transporté au septième ciel.

« Ah ! mon amie, » dit tendrement Vannier, « quoi qu’on en puisse dire, nous nous aimons bien autant que s’aimaient Roméo et Juliette. Notre amour ne participe d’aucune vanité ; c’est une sympathie à un degré d’intensité extrême. Je le comparerais volontiers à l’adhérence irrésistible de deux aimants. Tout est si bien commun entre nous, pensées, rêves, âmes, que je ne saurais concevoir une chose à toi qui ne soit pas à moi aussi… Mais, chère bien-aimée, je tiens pour absurdes les sacrifices inutiles… » Il fit voir le porte-monnaie et ajouta : « Si cet argent m’était nécessaire, je le garderais comme mon bien. Il ne peut me servir, autant vaudrait l’enfouir dans un puits : reprends-le… »

Louise, toute rouge, disait :

« Je n’ai que faire de cela, et vous pouvez en tirer parti. » Devant un refus plus ferme de Vannier, elle continua d’une voix éteinte par l’émotion : « Hégésippe, accepte cela pour l’amour de moi ! »

Vannier tint bon. La jeune fille se fâcha.

« Vous ne m’empêcherez pas de voir là, » dit-elle avec une vivacité qui la faisait ravissante, « une défiance blessante pour moi, et de votre part un orgueil déplacé. »

Hégésippe la saisit par le milieu du corps.

« Si j’ai encore quelque orgueil, » lui dit-il avec passion, en imprimant un long baiser sur ses lèvres, « c’est d’être aimé de toi ! »

Louise s’échappa toute bouleversée des bras d’Hégésippe. Peu après, elle s’en alla. Alors, le front dans ses mains, la tête renversée en arrière, Vannier s’écria :

« Mon Dieu, pitié pour cette enfant ! Mon Dieu, je vous en conjure, donnez-moi mon pain de chaque jour ! Amoncelez les chagrins en mon âme, que des douleurs d’une violence inconnue la déchirent ; mais, ô mon Dieu, faites que je vive ! »

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