Chapitre 6
Monsieur, j’apprends à la fois et que des mutations ont eu lieu dans le personnel des bureaux dont je relève, et que je suis sous un nouveau chef, et que la plupart de mes précédents rapports n’ont point encore été dépouillés. Dans l’espérance que vous lirez celui-ci prochainement, j’oserai me féliciter d’être sous les ordres d’un homme auprès de qui Rabelais n’eût fait œuvre, et qui passe, à bon droit, pour n’avoir pas moins d’esprit que n’en avait M. de Voltaire.
Votre prédécesseur, à la veille de prendre sa retraite, vous aura laissé bien de la besogne sur les bras. En vue d’économiser votre temps, je pourrais, sur le brouillon que je possède, faire un résumé succinct de mon travail. Après cela, il vous suffira peut-être de savoir qu’il s’agit d’un coquin original qui a la manie des ablutions, des prières, du pain noir trempé d’eau, des courses, des visites, et la rage de salir du papier ou de geindre sur un gros violon. Hors de cela, je le surprends des heures entières immobile comme un bloc de marbre. Le diable connaît seul ce qui se passe alors dans cette tête résolue et sinistre. S’il remue les lèvres, il parle toujours comme s’il pensait que je suis là pour l’entendre. Depuis quelques jours seulement, un travail nouveau l’occupe. Il passe en revue, avec un soin minutieux, tous les objets qui encombrent sa chambre, livres, papiers, lettres, etc. Il range ces choses dans un certain ordre et en fait des lots.
Il a pour ami un peintre avec lequel il s’entend à merveille pour faire mentir toutes mes prévisions. Cet ami est venu hier au moment où le sieur Hégésippe achevait de se toiletter.
« Louise est venue, » dit ce dernier. (Voir mon précédent rapport.)
« Je le sais, » a dit l’autre. « Elle m’a tout conté. Prenez-vous donc plaisir à briser le cœur de cette pauvre fille ?
« Mieux vaudrait sans doute, n’est-ce pas ? creuser dans son cœur un vide que je ne comblerai jamais, nourrir en elle l’espérance d’un bonheur dont la réalisation semble s’éloigner chaque jour davantage…. »
Je passe ici une série de lamentations incompréhensibles qui témoignent que ce Vannier a le cerveau bien malade. Je dois cependant, quelque dégoût que j’éprouve, ne pas omettre les détails et les résultats d’une visite que mon homme annonçait depuis plusieurs jours. Sa volubilité de langue me contraint, au reste, de ne vous offrir qu’un résumé de sa conversation avec le sieur Aubin.
« Je suis donc allé chez ce personnage, » disait-il ; « car c’en est un par sa position, son influence, sa fortune… Je lui dois la justice de dire qu’il m’a reçu d’une manière aimable. Il m’a fait asseoir… Après une lecture attentive de la lettre et un examen spécial de la signature, il m’a dit d’un air de surprise : « Que fait ce monsieur ? Je connais plusieurs personnes de ce nom… N’est-il pas ?… Ah ! oui, j’y suis ; je me rappelle l’avoir vu une fois... Enfin, peu importe ! Que me voulez-vous, Monsieur ? »
« Accablé de confusion d’abord, je repris courage à l’air bienveillant de mon interlocuteur. Je lui exposai en peu de mots que je travaillais depuis dix années, que, sans me croire un aigle, je pensais avoir quelque talent ; que, du reste, il m’apprécierait mieux que je ne faisais moi-même, s’il daignait me confier un travail. J’ajoutai tout ce que je jugeai capable de lui donner une bonne opinion de moi et de le toucher…
« Il m’interrompit pour me demander si j’étais marié et si j’avais des enfants. Il semblait penser : « A moins que de cela, comment m’intéresserais-je à vous ? » Ainsi, pour avoir manqué du triste courage de lier le sort d’une femme à mon horrible sort, et de voir à ma suite une demi-douzaine de misérables affamés, ma misère ne mérite aucun intérêt ! Diderot était plus juste : Ou n’ayez pas de famille, ou ayez du talent. Du reste, je me fais un plaisir de le répéter, il a été envers moi d’une politesse excessive. Une heure durant, il n’a pas discontinué de me tenir sous le charme de son éloquence. Les oreilles m’en tintent encore. Il pesait ses paroles et s’écoutait parler, comme il arrive aux hommes dont la pensée est le reflet de celle des autres. La littérature, à laquelle pourtant il doit d’être ce qu’il est, et qui est pour les rhéteurs de sa force un excellent véhicule au pays de Cocagne, était la cible qu’il trouait pédamment de lieux communs à jeter hors des gonds l’être le plus pacifique. Cette phrase : C’est un état qui ne peut nourrir son homme, était comme le tutti obligé de ses tirades plus longues que des fusées, mais, à coup sûr, moins brillantes. Enfin, après s’être épuisé en variations sur ce thème, il s’est recueilli dans une pause analogue à celle qui, dans un feu d’artifice, sépare le bouquet des autres pièces, et m’a dit de cet air et de ce ton qui présagent une chose sublime : « Tenez, récemment, notre grand poète national disait devant moi à une personne de marque : La littérature ne saurait être tout au plus qu’une badine, mais jamais une canne pour s’appuyer. »
« Je n’avais qu’à courber la tête devant des autorités aussi graves, « D’ailleurs, ajouta-t-il, quand on veut tenir une plume il faut avoir quelque chose à dire. » D’accord. Mais que sait-il de moi ? Est-il disciple de Gall ou de Lavater ? J’avoue que, dans la bouche d’un homme aussi bien élevé, une pareille phrase m’étonne. A moins qu’il n’ait tenu à me prouver qu’il empruntait bien plus à sa mémoire qu’à son intelligence.
« J’ai entamé le chapitre des places. La bureaucratie l’a fait parler d’or. L’expression bureau tenant lieu du mot lettres, il a renouvelé une argumentation identique à celle dont il venait de me combler. J’ai vu l’instant où il allait me dire : « Tenez, tel disait devant moi à tel : Le bureau ne saurait être tout au plus qu’un croquet pour tromper l’appétit, mais jamais une brioche pour le rassasier. » Finalement, il a bien voulu me donner le judicieux conseil de planter là le métier des lettres, de ne plus songer aux bureaux, et de tâcher à gagner ma vie avec autre chose. Avec quoi ?…
« Ainsi, vous le voyez, avec le parti pris spontané de ne rien faire pour moi, il tenait encore à me prouver et à se prouver à lui-même qu’il était le meilleur des hommes et à acquérir des droits à ma reconnaissance…
« Je manquai à lui répondre bien des choses. Il ne m’eût même pas écouté. Il m’eût reproché amèrement mon endurcissement, sinon mon ingratitude, et m’eût jeté à la porte. Et j’eusse été privé du bonheur de toucher la main de cet honnête homme et du plaisir de l’entendre faire des vœux pour ma prospérité, ce qui certes ne m’a pas fait de mal. »
Vannier a ensuite parlé d’un voyage qu’il allait entreprendre. L’air singulier dont il a dit cela me porte à croire qu’il va enfin exécuter le mauvais coup qu’il prémédite depuis tant de jours. Je veille !
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