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Chapitre 46 Le barbier qui en bouche un vrai coin à un client de passage

Voici quinze jours ou peut-être même trois semaines, je faisais mes lecteurs (et mes jolies petites lectrices) confidents de la douce manie que je possède, en vue d’occuper mes loisirs provinciaux, de me mettre bien avec le pharmacien du pays et de passer quelques instants quotidiens de flânerie au sein de sa pittoresque officine.

Comme je ne peux pas accomplir mon existence entière chez mes excellents amis les potards départementaux, je consacre également quelques laps en bavardages chez le barbier du pays.

Si vous voulez vous mettre rapidement au courant de l’état d’âme d’un pays, faites comme moi, consacrez d’interminables instants en séjours chez le Figaro de l’endroit, prenez un air de rien, écoutez, et provoquez, avec une habileté infernale, les ragots les plus scandaleux. Le lendemain, exécutez le même manège chez l’autre Figaro. (Les plus humbles bourgades comprennent toujours, pour le moins, deux barbiers.)

Au bout d’une semaine de cet exercice, le patelin n’aura plus de secret pour vous : vous saurez tout ce qui s’y passe, tout ce qui s’y est passé, et une grande partie de ce qui ne s’y passe pas.

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Dans le monde de la Coiffure, c’est un peu comme dans tous les autres mondes, il y a des imbéciles et des gens d’esprit, mais j’ai cru remarquer, au cas où un perruquier se met à être spirituel, qu’il l’est plus que dans les autres parties.

En l’espoir de vous faire partager cette conviction, je vais vous conter de quelle façon un barbier villageois se montra digne de son vieux et regretté confrère de Séville, l’illustre Figaro.

Un monsieur de la ville, qui se trouvait dans notre hameau, éprouva le besoin subit de se faire faire la barbe. Il entre dans le salon de notre homme, infiniment propre d’ailleurs, mais d’aspect modeste, et, de son air idiot d’arrogant citadin :

— Est-ce qu’il y a moyen, s’écrie-t-il, de se faire raser ici sans attraper de sales maladies ?

Notre homme ne bronche pas sous l’injure.

Au contraire, il prend son air le plus aimable :

— Mais comment donc, monsieur ; le service de cette maison est tout ce qu’il y a de plus conforme à la science antiseptique moderne.

— Ah ! vraiment ? fait l’autre, narquois.

— Parfaitement, monsieur. Vous pouvez vous asseoir sans crainte sur ce fauteuil. Chaque fois qu’il a servi, on le baigne longuement dans une solution de sublimé.

— Tiens, tiens…

— Ce blaireau que vous voyez vient d’être soumis à un courant électrique qui l’a complètement démicrobisé.

— Ah ! ah !

— De même pour ce peigne qui sort d’une étuve chauffée à 120 degrés sous une pression de quatorze atmosphères et demie.

— Bigre !

— Pour ce qui est du savon, nous lui faisons subir un traitement qui abolit en lui la moindre trace de bactéries.

Le client commence à se demander si, des fois, le barbier ne s’enverrait pas quelque peu sa cafetière.

Notre homme poursuit :

— Nos rasoirs, avant de servir, sont passés à l’arc voltaïque.

L’autre ne sait plus quelle attitude meilleure il lui conviendrait de prendre.

Impitoyable :

— Quant à notre linge, insiste Figaro, lavé d’abord à l’eau surchauffée, il est ensuite brusquement projeté dans de la glace pilée, en sorte qu’admettant que plusieurs bacilles aient résisté aux hautes températures, ils claquent alors d’un chaud et froid…

« Ce n’est pas tout… »

Mais l’arrogant citadin déchante étrangement de sa précédente allure.

— Allons, grogne-t-il, en voilà assez de tous ces boniments !…

« Rasez-moi, ça vaudra mieux. »

Notre homme de jeter les bras au ciel :

— Moi vous raser, se récrie-t-il, quel blasphème venez-vous de proférer ! Moi…

— Oui, alors ?

— Mais, monsieur, le garçon.

— Et où est-il, ce garçon ?

— On est en train de le faire bouillir.

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