‹ Faits diversChapitre 65 sur 91 · Chapitre 60 Venise

Chapitre 60 Venise

(Suite)

On voudra bien excuser la légère – mais si légitime ! – stupeur que je ressentis en apercevant, hier soir, cette inscription placée au-dessus d’une porte dans la gare de Venise, où j’attendais mon ami Maurice Donnay.

Merci celeri

Me croira qui veut, mais cet hommage public rendu à un simple végétal me toucha plus que bien des manifestations imposantes.

L’origine de ce culte m’échappe. Sans doute le céleri a-t-il sauvé des populations entières au cours de cruelles épidémies, ou bien ne faut-il voir dans ce curieux fanatisme qu’un vieux restant de la superstition païenne.

À moins – je donne cette explication pour ce qu’elle vaut – que les fameuses oies qui sauvèrent le Capitole n’aient dû leur extrême vigilance qu’à une nourriture où le céleri entrait pour une large part.

N’importe ! il est touchant de voir toute une puissante nation comme l’Italie rendre d’aussi éclatants hommages à un humble légume.

… Si les Italiens ont la reconnaissance solide, ils n’oublient pas non plus leurs petites rancunes.

Ainsi il y a une station, un peu avant Modane, qui s’appelle Salbertrand.

Je ne doute pas une minute que cette bourgade n’ait été baptisée ainsi en souvenir de mauvaises plaisanteries qu’y aurait perpétrées l’éminent ingénieur Maurice Bertrand, au temps jadis qu’il était si peu sérieux.

J’ai la nostalgie du cheval.

Non pas que je sois un fervent écuyer, mais voici dix grands jours que je n’aperçus l’ombre du plus pâle canasson !

J’en excepte, bien entendu, les quatre chevaux du portique de l’église Saint-Marc, lesquels, entre nous, se trouvent là un peu comme des chevaux… sur la soupe, dirait Willy.

Enfin, ça fait toujours mieux que des bicyclettes.

On m’assure qu’afin de conserver à Venise un caractère tout à fait romantique, des jeunes gens de la ville touchent un petit traitement du municipe pour avoir des têtes de l’époque et faire de l’œil aux dames anglo-saxonnes.

Il arrive parfois que ce chiqué est couronné d’un rapide succès.

On m’a même cité un récent et millionnaire mariage accompli dans ces conditions.

Il y a dans l’hôtel une jeune fille qui commence à la trouver mauvaise.

Débarquée ici depuis huit jours avec son père, elle n’a pas encore pu mettre le pied dehors.

Son brave homme de papa, enchanté d’avoir une chambre dont les fenêtres donnent sur le Grand Canal, s’est immédiatement procuré un attirail de pêcheur à la ligne et, depuis ce moment, c’est à peine si on peut le décider à descendre pour prendre ses repas.

Pauvre jaune fille !

Dimanche matin.

Arrivés depuis hier soir, un monsieur et une dame, bons petits bourgeois parisiens, devisent en se promenant par les rues.

— C’est épatant, remarque la dame, comme on est dévot à Venise !

— À quoi vois-tu cela ?

— Eh bien ! tous ces gens qui vont à l’église ou qui en reviennent avec leur livre de messe à la main.

— Espèce de gourde, tu ne vois donc pas que ce sont des Anglais avec leur Baedeker !

q

Page 1