‹ Faits diversChapitre 66 sur 91 · Chapitre 61 Venise

Chapitre 61 Venise

(Suite)

Dans mon ignorance de la langue italienne, je me suis livré, hier, hier aux plaisanteries les plus niaises sur cette inscription : Merci celeri qu’on rencontre dans beaucoup de gares de ce pays.

Réduisons l’incident à ses justes dimensions :

Merci celeri signifie Marchandises en grande vitesse et rien de plus.

Voila ce que c’est que de causer sans savoir.

Les Vénitiens sont très fiers de leur ville, ce en quoi je les approuve ; mais leur culte arrive à tomber dans le domaine du particularisme.

Exemple, ce bout de dialogue entre moi et un jeune Vénète qui nous accompagne quelquefois :

— Quelle est cette église ?

— San Moisè.

— Jolie ?

— Oh non ! elle est vilaine... Elle est autant ridicoule que toutes les celles-là qu’il est à Rome.

Le roi de Siam vient d’arriver à Venise dans son propre yacht. S.A.R, le duc de Gênes est allé au-devant de lui, également dans son propre yacht.

Des deux côtés, on a tiré des coups de canon sans compter ; ah ! on voit bien que ce ne sont pas ces messieurs qui paient la poudre.

Pour comble de plaisir, un grand croiseur américain qui se trouve là, le Minneapolis, s’est mis de la partie et a tiré autant de coups, à lui tout seul, que les deux réunis.

Les pauvres pigeons de Saint-Marc, complètement abrutis, tournoyaient dans un vol de démence.

À propos des pigeons de Saint-Marc, j’ai tenu à m’assurer par moi-même qu’elle était vraie la légende qui dit ces volatiles inviolables et sacrés pour tout Vénitien.

Jamais, dit-on, fût-ce aux temps de siège et de famine, un pigeon ne connut, à Venise, les affres de la moindre casserole.

C’est vrai.

Mon expérience consiste en une poignée de petits pois jetée sur les dalles en guise de maïs.

Un peu étonnés d’abord de cette alimentation nouvelle, les gracieux volatiles se gorgèrent bientôt de mes piselli, sans manifester la plus petite horreur personnelle ou atavique.

Essayez ce sport en France, et vous verrez le lamentable tire-d’aile.

Le roi de Siam s’appelle Chulalongkorn 1. Âgé d’une quarantaine d’années, il porte toute sa barbe et ses cheveux taillés à l’européenne.

C’est un garçon fort mal élevé qui, au théâtre, parle tout haut pendant qu’on chante et rit très fort aux moments les plus pathétiques.

À plusieurs reprises, le public n’a pas craint d’exprimer son mécontentement par des Chut ! répétés.

S.M. Chulalongkorn, d’un air courroucé, fronça les sourcils et S.A.R. le duc de Gênes, qui l’accompagnait, semblait en éprouver une très vive.

Pendant un entracte, Donnay et moi nous avons fait connaissance d’un grand personnage de la suite du roi.

Ce noble Siamois parle assez couramment français, mais avec un fort accent belge.

Ne croyez pas que je ris ; c’est la pure vérité.

Le fait est d’autant moins invraisemblable qu’à Bangkok, paraît-il, ce sont les Belges qui détiennent toute suprématie.

On affirme même que nos excellents voisins profitent de leurs avantages pour exciter la cour de Siam contre l’Europe en général et la France en particulier.

Ce n’est pas moi qui leur donnerai tort, car, à leur place, j’en ferais autant.

Entendu ce colloque entre touristes bien parisiens :

— Alors, vous partez ?

— Mais oui… Nous sommes ici depuis quatre jours, c’est plus qu’il n’en faut pour tout voir (sic).

— Vous vous êtes bien amusés ?

— Oh ! ça, non ! Je trouve Venise d’un triste !

— Vraiment ?

— Oui… on a tout le temps l’air de se promener dans des inondations.

q

Page 1