‹ Faits diversChapitre 76 sur 91 · 70.1 Placer macabre 1

70.1 Placer macabre 1

Bien que familiarisé depuis longtemps avec les audaces et les surprises de l’industrie américaine, ce n’est pas sans une certaine stupeur que je pris connaissance du prospectus trouvé ce matin dans mon courrier des États-Unis.

Je ne crois pas qu’en France nos lois toléreraient une telle entreprise, mais je suis certain que l’indignation publique et le sentiment de la plus élémentaire décence auraient vite fait justice d’un pareil sacrilège.

Imaginez-vous qu’une société vient de se fonder à Cincinnati pour l’achat de tous les vieux cimetières répandus sur la surface de l’Amérique du Nord !

Le prospectus en question énumère les mille profits à tirer de l’exploitation de ces nécropoles.

La spéculation sur les terrains n’est pas, comme on pourrait le croire, le principal facteur dans les bénéfices de l’affaire.

Un vieux cimetière ne se vend pas très cher, mais sa mise en valeur, comme terrain à bâtir, est longue et difficile.

D’abord, on n’y peut construire qu’après le délai de dix ans à partir du jour de sa désaffectation.

Puis, les loyers doivent être, au moins dans les débuts, fort bon marché, car les Américains professent une répugnance bien marquée à s’installer dans les immeubles bâtis sur d’anciens cimetières.

L’affaire se recommande surtout par les profits à tirer de l’exploitation, si j’ose m’exprimer ainsi, des sous-produits, c’est-à-dire des monuments funéraires et des cadavres.

Pour les monuments funéraires, il y a là une source de très gros bénéfices.

Dans presque toutes les villes des États-Unis, les règlements prescrivent que les familles des défunts ont le droit de retirer les corps et les monuments funéraires dans l’année qui suit la désaffectation du cimetière.

Mais, en Amérique, c’est surtout à l’oubli que les morts vont vite, et il est bien rare que les parents des trépassés profitent de leurs funèbres prérogatives.

Les tombeaux, même les plus luxueux, deviennent, au bout d’un an, la propriété de l’acquéreur du terrain.

Or, rien de plus facile que de transformer un vieux tombeau abandonné et moisi en un gracieux monument frais, coquet et des plus alléchants.

Il n’y a qu’à rogner un peu, supprimer les inscriptions, polir et donner ce petit coup de fion auquel excellent les marbriers transtlantiques, tous italiens d’ailleurs.

Quant aux corps, eux aussi offrent d’énormes ressources industrielles.

Brûlés en vase clos, ils fournissent des phosphates très demandés par MM. les producteurs de céréales.

Rien que par les opérations ci-dessus décrites, voilà déjà une industrie des plus rémunératrices.

Mais là où elle devient une affaire d’or (et c’est bien le cas de le dire), c’est quand elle comprend l’extraction de l’or inséré dans les dents aurifiées des pauvres défunts.

Des statistiques sérieusement établies ont démontré qu’en Amérique les mâchoires de mille personnes représentent, au bas mot, trente onces d’or, c’est-à-dire, grosso modo, six cents dollars (3000 francs environ), soit 3 francs par personne.

Comme la Compagnie prévoit une exploitation de près de dix millions de corps, il vous est facile de calculer les immenses bénéfices qu’elle est appelée à réaliser, rien que de ce chef.

Ah ! ces diables d’Américains !

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