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Chapitre 75 L’opposition punie

Dans l’un des derniers numéros des Annales politiques et littéraires, notre vaillant camarade Georges d’Esparbès raconte des histoires de mystificateurs.
Quelle ne fut point la réelle stupéfaction de celui qui écrit ces lignes en constatant que son nom se trouvait compris dans la liste de ceux qui notoirement s’envoient, en vue de leur simple divertissement, la cafetière de leurs contemporains.

Et pourtant, Dieu sait… !

Si l’on en croit notre vaillant camarade, voici ce qui se serait passé en je ne sais plus quelle année, au sein de la caserne dite de Babylone (c’est de cette vieille baraque qu’il ne saurait s’agir quand on parle de la Babylone moderne).

Invité par l’autorité militaire à accomplir une période d’instruction militaire à bord du 46e régiment d’infanterie, je me présente avec un lot de congénères.

Seuls, disent les règlements, ont le droit de coucher en ville les réservistes mariés.

Le célibataire que j’étais ne manqua pas de juger draconienne pareille mesure et quand notre sergent-major m’informa sur cette spécialité de mon état civil :

— Comment, m’écriai-je, si je suis marié ! Si je n’étais que marié ! Mieux encore, je suis bigame !

— Bigame ! s’effara l’honnête sous-officier.

— Parfaitement, bigame ! Et c’est non seulement la permission de la nuit que je réclame pour la passer avec mon épouse n∘ 1, mais encore un congé dans la journée afin de ne point laisser seule ma femme n∘ 2.

Cette petite plaisanterie, suivie de quelques autres exécutées avec le plus grand sang-froid, contribua à me fournir une période d’instruction exempte du moindre ennui.

De lui-même, mon capitaine me baptisa le loufoc et veillait à ce que ses sous-ordres évitassent de me tracasser.

Georges d’Esparbès, lequel, à cette époque, était caporal et secrétaire du colonel, m’aida très gentiment – et je l’en remercie encore – à l’accrédit de cette légende, si bien que les jours où l’on devait aller au tir à Vincennes, mon capitaine me disait : « Dites-moi, Allais, si vous avez besoin chez vous, aujourd’hui, vous êtes libre » d’Esparbès l’ayant prévenu que rien ne m’excitait tant que le bruit des coups de fusil.

Comme c’est loin, tout cela, mon vieux d’Esparbès !

Puisque nous en sommes au chapitre des mystificateurs, laissez-moi vous conter l’excellente blague qu’un mien ami, magistrat républicain, aujourd’hui des plus graves, ne put s’empêcher de faire à une bijoutière trop violemment, à son gré, nationaliste.

D’aspect grave, mon ami, arrivé de la veille à Paris, se promenait dès le matin par les rues de la capitale.

Un petit attroupement provoqua son attention ; il s’approcha.

Une des grandes glaces d’un magasin de bijouterie avait été sinon entièrement brisée, du moins fortement étoilée, pendant la nuit, par quelque malfaisant. Et la patronne du magasin, furieuse, gesticulant devant sa porte, accusait de son malheur le manque de surveillance policière et surtout cette bienveillance que témoignent, paraît-il, aux pires apaches, les bandits qui nous gouvernent actuellement.

— Tant que nous aurons, hurlait-elle, un ministère comme celui-là, les honnêtes gens ne pourront pas dormir en paix. Avec ces canailles du Bloc…

— C’est peut-être Rouvier lui-même qui a démoli votre devanture ? rigola un passant.

— Cela ne m’étonnerait pas, fit sérieusement la bijoutière.

— Ou bien Pelletan, pour donner des boucles d’oreilles à sa petite femme.

Etc., etc., etc.

À son aspect rangé et bien vêtu, l’irascible joaillière s’imaginant que notre ami le magistrat partageait ses opinions distinguées, c’est à lui qu’elle adressait particulièrement ses propos les plus anti-blocards.

L’autre écoutait gravement, mijotant un de ces bons charriages en lesquels il excellait jadis au Quartier latin.

Soudain, le voilà qui prend un air accablé !

— Madame, fait-il, rentrons dans votre magasin, j’ai quelque chose de très sérieux à vous dire en particulier.

— À moi !

— Oui, à vous, madame… Ne cherchez pas plus loin celui qui, cette nuit, brisa votre glace. Vous l’avez devant les yeux.

— Vous, monsieur ? Vous ?

— En personne. Il faut que je vous dise, madame, qu’en dépit de mon beau chapeau, de mon manteau à col d’astrakan et de mes bottines vernies, je suis le dernier des indigents.

— Allons donc !

— Écoutez-moi… Caissier principal dans une de nos plus grandes administrations parisiennes, j’ai été mis à la porte hier matin… Or, certaines conditions de mon renvoi m’interdisaient de toucher le moindre salaire – au contraire ! De plus, je ne possède pas un sou d’économies, pas un sou… ! Madame, je n’ai pas mangé de toute la journée… Le soir vint… Ah ! madame, si vous saviez comme la misère est mauvaise conseillère. N’osant rentrer chez moi annoncer la mauvaise nouvelle à ma concubine, j’errai toute la nuit… À un moment, je saisis une grosse pierre… Vous savez le reste !… Vous voyez donc bien, madame, que les gens du Bloc ne sont pour rien dans votre malheur.

Ahurie, la bijoutière écouta jusqu’au bout ce récit.

— Mais continua mon ami, rassurez-vous, madame, je suis prêt à tout faire pour vous dédommager.

— Vous n’avez pas le sou, dites-vous.

— Je travaillerai la nuit aux Halles à décharger des légumes, et sur mon salaire je prélèverai chaque jour un sou que je vous apporterai fidèlement.

Tout ce colloque s’était déroulé dans le secret de l’arrière-boutique… La joaillière en avait assez…

— Adolphe, ordonna-t-elle, allez chercher deux agents.

Au poste, la scène fut, comme on dit, inénarrable.

— Cette dame, monsieur le brigadier, me produit l’effet d’une démente peut-être dangereuse… Ne m’accuse-t-elle pas, moi, procureur de la République de A…-sur-B…, d’avoir nuitamment brisé l’une des glaces de sa devanture.

— Mais, monsieur le brigadier, c’est lui-même qui vient de me le dire.

— Moi ?… Allons, madame, du calme ! Soignez-vous, ce n’est peut-être qu’une crise passagère… Un peu de calme, de l’hydrothérapie, du bromure…

— C’est trop fort !

— Ai-je besoin de vous dire, monsieur le brigadier, au cas où cette personne persisterait dans sa ridicule accusation, que je puis établir le plus irréfutable des alibis.

Cette fois, la bijoutière éclata :

— Salaud ! Cochon ! Républicain ! Crapule ! Vendu ! Blocard !

Et elle rentra chez elle, toujours en proie au plus vif courroux.

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