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Chapitre 76 La sage précaution

Comme beaucoup d’autres hommes, M. Moïse Lévy-Strassberg réunissait pas mal de petits défauts, quelques grandes qualités et un bien gros vice.
Moïse Lévy-Strassberg était joueur, mais joueur comme on ne l’est pas.

De certains joueurs on dit volontiers qu’ils joueraient leur dernière chemise, vous verrez par la suite de cette histoire que Moïse Lévy-Strassberg recula plus loin encore les limites de la cartomanie.

Mais tout comporte une fin : par un beau soir, au cercle, Moïse Lévy-Strassberg, mis dans tous ses états parce qu’on se permettait de lui discuter un coup qu’il ne considérait, lui, comme le moins du monde pas douteux, contracta finalement une telle colère qu’il fut frappé de ce que les gens appellent un coup de sang !

Pendant que les médecins (il y a toujours des médecins dans un cercle) s’empressaient à le ranimer, mais inutilement, débarrassé de son enveloppe matérielle, le corps astral de Moïse Lévy-Strassberg filait telle une blanche fusée tout droit vers le paradis.

Celui qui n’a pas vu la tête de saint Pierre à cette apparition n’a rien vu.

Le brave saint Pierre – chacun connaît ce détail – est un farouche antisémite, La Libre Parole n’a pas plus fidèle lecteur que lui, et chaque fois que se présente au Céleste Huis un journaliste parisien, il ne manque jamais de s’informer de la santé de ses écrivains favoris : Édouard Drumont, Gaston Polonnais, etc.

Malgré les instances réitérées de son Divin Maître, saint Pierre n’a jamais pu se décider à pardonner aux juifs les événements qui se déroulèrent voilà bientôt deux mille ans dans quelques parages désormais célèbres de l’Asie Mineure, événements assez connus pour que nous nous dispensions d’y insister.

— Pardon, mon cher saint Pierre… car c’est bien, je suppose, à saint Pierre que j’ai l’honneur de présenter mes devoirs, s’inclinait respectueusement feu Moïse Lévy-Strassberg.

— À lui-même… mais vous n’avez rien à faire ici… Allez, oust !

— Minute, cher Bienheureux, j’excuse votre erreur causée par le patent hébraïsme de mon aspect physique, mais ne vous y trompez pas, vous avez devant vous un catholique et, j’ose le dire, un excellent catholique.

Saint Pierre jeta les yeux sur une fiche que venait de lui apporter l’archange de service.

— Tiens, c’est vrai, s’exclama saint Pierre, mais reconnaissez qu’à ma place, n’importe qui eût commis la même confusion.

· · ·

Moïse Lévy-Strassberg, rien de plus exact, appartient depuis une trentaine d’années à la religion catholique, apostolique et romaine.

À la suite de quel événement ?

Voilà qui mérite une copieuse parenthèse !

Jeune encore, Moïse Lévy-Strassberg fut désigné par son directeur pour aller créer une succursale à Hong-Kong.

À bord du bateau qui l’emmenait vers l’Extrême-Orient, il fit connaissance d’un missionnaire catholique, ancien homme du monde désabusé et qui, lui, se rendait en Chine afin de catéchiser les disciples de Confucius.

De son ancien état d’homme du monde, ce pionnier de la vraie religion n’avait pas su se débarrasser d’un goût très vif pour le jeu.

Nos deux personnages eurent – comme bien vous pensez – vite fait de s’entendre sur ce terrain commun.

Or, il arriva qu’au bout de quelques jours, honteusement et régulièrement battu par l’apôtre chrétien, l’enfant d’Israël était, si j’ose m’exprimer ainsi, fauché comme un verre à bière.

Pour dire que Moïse Lévy-Strassberg prit la chose avec un sourire, on ne peut pas dire que Moïse Lévy-Strassberg prit la chose avec un sourire.

Moïse Lévy-Strassberg concevait, au contraire, de son désastre le plus âpre désespoir, parlant même de se jeter à l’eau.

— Écoutez, mon enfant, fit l’apitoyé missionnaire, ne vous désolez pas tant, je vous offre votre revanche.

— Mais puisque je vous dis, mon père, que je ne possède plus un rotin vaillant !

— On peut risquer d’autre enjeu que l’argent.

— Quoi, par exemple ?… Mes nippes, qu’en feriez-vous ?

— Il ne s’agit pas de nippes… Je vous joue votre âme.

Moïse Lévy-Strassberg exécuta un prodigieux bond en arrière.

— Seriez-vous le diable ?

— Non, mon enfant, je suis un envoyé de Dieu qui veut faire votre salut.

— Comprends pas.

— Voici : je vous propose de jouer en cinq secs tout l’argent que je vous ai gagné contre votre conversion à notre sainte religion.

— Accepté !

— Mais, vous savez, mon enfant, j’entends une conversion sincère avec tout ce qu’elle entraîne avec elle.

— Entendu, mon père, personne n’est plus loyal au jeu que votre serviteur !

Patatras ! Moïse Lévy-Strassberg perdit la partie.

Le baptême eut lieu quelques jours après ce mémorable match, le temps à Moïse Lévy-Strassberg de se mettre au courant des principes essentiels de sa nouvelle religion.

Le commandant du bateau servit de parrain.

De marraine, la plus jolie passagère.

Petite cérémonie qui procura quelques bons instants aux voyageurs et à l’équipage (les bons instants, en mer, c’est si précieux !).

Loyal perdant, Moïse Lévy-Strassberg s’attacha à ne négliger un seul jour les pratiques catholiques : prière matin et soir, messe le dimanche, communion aux grandes dates fériées de l’Église, maigre le vendredi, Quatre-Temps, Carême, etc., etc.

Vous voyez donc bien que notre ami n’exagérait point en se proclamant excellent catholique.

· · ·

Saint Pierre, cependant, continua à froncer ses épais sourcils blancs.

— Vous n’êtes pas juif, d’accord, mais votre fiche vous représente comme un terrible joueur impénitent et vous devez savoir que nous n’aimons pas beaucoup ça, ici, les joueurs… Un paradis c’est pas un casino.

En vertu de ce vieux principe qu’il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints, Moïse Lévy-Strassberg exigea qu’on le mît en rapport avec le divin Patron.

— Seigneur, Seigneur ! implora Moïse Lévy-Strassberg, que vous auriez donc mauvaise grâce à me tenir rigueur de ma funeste passion du jeu, puisque c’est par elle que votre saint Bercail a pu récupérer une brebis égarée.

— Rien n’est plus juste ! fit le Seigneur. Saint Pierre, laisse entrer monsieur. (S’adressant à Moïse Lévy-Strassberg) Et pour te bien démontrer que je ne t’en veux pas, je te propose une petite partie d’écarté.

— Très volontiers, Seigneur, mais vous savez, si on joue de l’argent, pas de miracles, hein !

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