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Chapitre 77 Où la science s’arrêtera-t-elle ?

Vous êtes-vous jamais trouvé dans cette situation bizarre, ouvrant votre porte à quelque visiteur, de voir pénétrer chez vous comme un immense sac de charbon, lequel, non content d’être par lui-même intensément noir, s’amuse à rayonner autour de lui un épais crépuscule.

Tel le spectacle auquel nous assistions, MM. Henry Becquerel, d’Arsonval, Lippmann, Max de Nansouty et M. votre serviteur ; spectacle peu banal, dont ce dernier vous traçait récemment, ici même, un léger croquis précurseur.

Une voix se fit entendre, semblant sortir de la partie supérieure du sac de charbon :

— Alors, bien vrai, messieurs, je ne vous dérange ?

Il n’y avait plus à douter !

Nous avions devant nous W.-K. Goldcock, l’inventeur de l’Érébium.

Et l’Érébium n’était pas un mystère, pas une blague, pas un truc, pas un fun, pas un humbug.

L’Érébium jouissait bien de cette stupéfiante propriété de dégager de la ténèbre, ou tout au moins d’abolir, dans un certain rayon, la lumière du jour.

Le bloc d’ombre se déplaçait, semblant glisser, autour de nous.

Et quand le bloc d’ombre s’approchait tout près de l’un de nous, l’un de nous disparaissait, comme absorbé par une nuit mouvante.

Une voix reprit, goguenarde cette fois :

— Eh bien ! messieurs les savants, vous ne me reconnaissez pas ?… Serait-ce parce que vous me voyez pour la première fois ?

— Si on peut appeler ça voir un homme, observa M. de Nansouty.

— … Ou bien parce que je viens de me revêtir d’un simple cache-poussière imprégné de permanganate d’érébium ?… Ah ! ah ! l’Érébium, ça vous en bouche un coin au Radium !

Soudain, il se fit, dans le sac de charbon, un grand remue-ménage ; puis nous le vîmes s’effondrer sur le sol, occupant un volume beaucoup plus restreint que tout à l’heure.

Émergeant du tas d’obscurité, un homme d’un certain âge, après nous avoir, en souriant, salués, se courba vers la terre et fit les gestes d’un qui plie un vêtement.

Au fur et à mesure de ces mouvements, le tas de nuit se rétrécissait, devenait à rien, pour, finalement, disparaître dans une sacoche que l’homme portait en bandoulière.

— W.-K. Goldcock, s’annonça lui-même le monsieur.

M. le professeur d’Arsonval voulut bien présenter à notre visiteur toutes les personnes présentes à cette scène inoubliable.

— W.-K. Goldcock, reprit ce dernier, ou, plus exactement, Guillaume-Charles Vidor, ancien pharmacien de première classe en France, forcé, par une ingrate magistrature, de s’expatrier, rapport à je ne sais quelle misérable histoire de vente de matières abortives en temps prohibé.

— Nous sommes heureux, déclara M. Becquerel, de voir, une fois de plus, due à un Français, une si belle découverte…

— Serait-ce indiscret ?… murmura timidement le bon M. Lippmann.

— Nullement, nullement, mon cher professeur. Voici : de même qu’il existe des poissons doués de ce que le docteur Raphaël Dubois appelle la biphotogenèse, c’est-à-dire la faculté d’émettre une lumière provenant de leur organisme propre, de même, il existe le contraire, c’est-à-dire des poissons qui, dans certaines circonstances, sont capables de produire des ténèbres et de s’en entourer.

— Telle la sèche…

— Tu l’as dit, Nansoury…

Chacun de s’esclaffer.

— Grâce, poursuivit notre ami, à une fort menue quantité de substance, la sèche peut obscurcir un volume d’eau considérable, et ce dans le plus instantané des délais. N’y avait-il point, dans cette opération, autre phénomène qu’un vulgaire et matériel brouillissement de l’eau par addition de substances étrangères ? C’est ce dont je me doutais. Un mois de travail, et je parvenais à isoler l’Érébine, que je considérai d’abord comme une matière organique, pour bientôt m’apercevoir qu’elle était, fichtre bien ! Oxyde d’Érébium.

· · ·

Quelles seront les conséquences de cette découverte ?

Immenses, sans doute, mais d’un ordre assez difficile à préciser, pour le moment.

Entre des mains coupables, l’Érébium peut devenir une arme nuisible, hélas ! à un bon fonctionnement de la société en général, et particulièrement en ce qui concerne ces braves huissiers et ces pauvres créanciers !

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