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Chapitre 3

Cette discussion ennuyeuse n’était qu’une fade et grossière répétition de ce qui se passe tous les jours dans les salons les plus distingués de Paris ; on voit les gens qui portent les plus grands noms donner à leur petite vanité personnelle le masque de la haute sagesse législative. Cette exhibition d’hypocrisie eût duré encore bien longtemps ; mais heureusement la voiture s’arrêta devant Tortoni. Madame Boissaux, tout entière à ses pensées, ne voulait pas descendre.

– Et pourquoi cela ? s’écria avec humeur le vice-président du tribunal de commerce.

Valentine chercha un prétexte :

– Mon chapeau n’a pas de fraîcheur.

– Eh ! morbleu ! jetez-le par la fenêtre, votre chapeau, et achetez-en deux autres ; qu’est-ce que ça me fait à moi de dépenser à ce voyage vingt mille deux cents ou vingt mille quatre cents francs ? J’ai une jolie femme, et je veux m’en faire honneur ; c’est une partie du luxe d’un homme tel que moi.

Valentine descendit de voiture, et prit le bras de son frère.

Féder avait deviné les allures du provincial, orné de trois millions, qui vient exposer à Paris sa femme et les produits de ses manufactures ; il s’était mêlé à ses amis les gens à argent, qui le soir comme à midi, obstruent l’entrée de Tortoni. Une fois hors de la présence de Valentine, il avait trouvé que la voix criarde de son mari et ses abominables discussions avec Delangle étaient compensées par les regards si naïfs de la jeune femme, et par cet air d’intérêt si vif qu’elle avait lorsqu’on l’amusait. Féder, qui avait refusé le dîner avec tant de résolution, se disait deux heures plus tard : « Il faut que je devine cette petite femme ; ce sera l’affaire de trois jours ! après quoi je fuirai comme la peste et son affreux mari et son frère ; la satisfaction de cette curiosité me délassera un peu des grâces minaudières de mon atelier et de ces éternelles petites filles, prétendues gentilles, que je fais danser le dimanche dans mon costume de clerc de procureur. »

Deux heures après, Valentine inspirait à Féder une sorte de terreur, qu’à la vérité il ne s’avouait pas encore à lui-même. « Certainement, se disait-il, je ne m’attacherai pas à cette petite pensionnaire, à peine échappée du couvent, et qui, dès que nous aurons échangé les premières politesses, va m’accabler de toutes les niaiseries, souvent méchantes au fond, dont les religieuses farcissent la tête de leurs élèves. Certes, je ne m’amuserai pas à défricher le terrain et à déraciner toutes ses sottises ; ce serait là travailler pour mon successeur, quelque brillant courtier de vins à Bordeaux. D’ailleurs, il y a ce mari, avec son effroyable voix de basse, qui me brise le tympan et agit sur mes nerfs. Malgré moi, dans la conversation, j’attends le retour de cette détestable voix. Avec mes petites filles du dimanche, je n’ai point à subir la voix de maris ; leurs sentiments sont vulgaires, il est vrai ; ces pauvres petites réfléchissent beaucoup sur le prix du chapeau, ou la composition du déjeuner ; cela m’ennuie, mais ne me révolte pas, tandis que j’ai envie de me fâcher quand je vois paraître la fierté grossière et l’orgueil impérieux de ces deux provinciaux enrichis. Il faut que je compte, à la première entrevue, combien de fois le mari répétera avec emphase : « Moi, Jean-Thomas Boissaux, vice-président du tribunal de commerce. » Ce serait une chose curieuse que de surprendre cet être-là au milieu de ses commis ! Au moins, les enrichis de Paris cachent un peu leur vanité et prennent sur eux de modérer l’éclat de leur voix… Oui, avec un tel mari, la belle Valentine a beau avoir une physionomie charmante, elle est inattaquable pour moi. L’amabilité du mari remplace fort bien ces gardiens, arrangés dans leur enfance, auxquels les Turcs confient la garde de leurs harems ; et, enfin, les sottises que va me débiter la petite femme, lorsqu’elle arrivera dans mon atelier, souffleront bientôt sur tous ces châteaux en Espagne, que mon imagination bâtit sur sa physionomie. Au fait, il n’y a que deux choses remarquables et dont la première encore ne peut pas être rendue par la peinture : c’est le mouvement de ses yeux qui, quelquefois, a de la profondeur et qui donne à ses paroles une tout autre portée que celle qu’on y verrait d’abord ; c’est une harmonie à la Mozart, mise sous un chant vulgaire. L’autre genre de beauté de cette tête charmante, c’est la beauté tranquille et même sévère des traits du visage, et surtout du contour du front, avec la profonde volupté des contours de la bouche et surtout de ceux de la lèvre inférieure. Non-seulement je ferai pour moi une copie de ce portrait, mais encore je veux me jeter aux pieds d’Eugène Delacroix, pour qu’il se place derrière un paravent, dans un coin de mon atelier, et me fasse une étude de cette tête : cela pourrait lui servir pour une Cléopâtre, prise dans un sens différent de celle qu’il vient de nous donner à la dernière exposition. Parbleu, j’étais un grand sot d’avoir des craintes ; je ne m’attache point à cette petite femme si bien défendue par les grâces de son mari ; je rends justice à un modèle singulier que le hasard jette dans mon atelier. »

Absorbé dans ces belles réflexions, Féder n’avait point pris garde à la voiture de remise qui s’arrêtait devant Tortoni ; son œil de peintre fut attiré par la taille admirable d’une jeune femme qui montait légèrement le perron de ce café ; puis, son regard arrivant au chapeau, son cœur battit et sa physionomie changea ; ses yeux avides se portèrent sur l’homme qui lui donnait le bras. C’était bien cet être énorme, haut de cinq pieds six pouces et gros plus qu’à proportion, qui avait l’honneur d’être vice-président du tribunal de commerce. Alors, il reporta sa vue avec délices sur la jeune femme qui s’avançait dans le café, et montait l’escalier du fond, pour aller aux salons du premier étage. Il trouva à sa démarche et à sa taille des grâces ravissantes et qu’il n’avait point aperçues lorsqu’il la regardait sans la reconnaître ; il se sentit tout joyeux.

« Cette provinciale me rajeunit. » Ce mot avait déjà une grande signification pour notre peintre, et pourtant il n’avait pas encore vingt-six ans ; mais c’est à ce prix que l’on achète les succès étonnants dans les arts et la littérature. Ces comédies de toutes les espèces qu’il avait jouées avec distinction sous la direction de la savante Rosalinde avaient vieilli son caractère et même un peu fané ses traits. Jamais le pauvre homme ne se livrait au moindre geste, jamais il ne se levait de sa chaise au boulevard, pour prendre le bras d’un ami qui passait, sans se demander, par un calcul soudain, il est vrai, mais qui, enfin, était devenu habituel : « Cela est-il convenable ? » Pour la première fois, peut-être, depuis que Rosalinde avait repétri son caractère, il ne se fit point cette question en montant deux à deux les marches de l’escalier de Tortoni pour courir après cette taille charmante qu’il n’avait fait qu’entrevoir. Valentine était allée se placer à une table reculée, dans le coin d’un salon. « Quelle nécessité de subir la voix des hommes ? » dit Féder en s’emparant d’une place de laquelle il voyait parfaitement la jeune provinciale, tandis que lui-même était presque tout à fait caché par les chapeaux de deux dames placées près de lui. Il était plongé dans une rêverie profonde ; il souriait mélancoliquement à ses pensées ; il se disait : « C’est ainsi que j’étais il y a huit ans, quand je poursuivais le pauvre Petit Matelot ! » lorsqu’il fut réveillé par une voix puissante, s’écriant tout près de son oreille :

– Eh bien, notre ami !

En même temps, une grosse main s’appuyait sur son épaule.

Ce propos sonore fit faire un mouvement à tous les chapeaux de femme qui se trouvaient dans le salon. C’était M. Boissaux qui voulait faire une politesse à l’ami Féder, comme il l’appelait. Féder s’approcha en riant de la table où Valentine était placée ; mais bientôt l’air riant fut remplacé, à son insu, par celui d’une attention sérieuse et profonde ; il examinait la figure de Valentine, qu’il avait quittée il y avait seulement quelques heures ; il lui semblait presque ne la plus reconnaître, tant il avait tiré de conséquences hasardées de chacun des traits qui la composaient. Il était occupé à détruire ou à approuver chacune de ces conséquences, tandis que Delangle lui adressait une énorme quantité de phrases amicales, qui évidemment devaient former la préface de quelque proposition singulière. « Il sera temps de m’en occuper, se dit Féder, quand il s’expliquera nettement. » En attendant, en observant la physionomie de Valentine avec le coup d’œil exercé d’un peintre de portraits, il en prenait peur ; son front, surtout, avait un certain contour que l’on trouve quelquefois dans les statues antiques et qui est presque toujours un signe certain de l’inflexibilité dans quelque mesure une fois adoptée.

« Son frère m’a dit qu’elle est dévote ; si je lui laisse deviner que je la trouve jolie, elle est capable de m’interdire sa présence et de tenir ensuite à cet arrêt. » Cette rêverie, quoique tendant à inspirer de la peur, était charmante et surtout bien nouvelle pour Féder ; il en fut tiré par la proposition nette et précise de venir faire le portrait de Valentine (ce fut le mot qu’employa Delangle) dans l’hôtel de la Terrasse, qu’elle habitait. Cette façon intime de parler eut un tel charme pour Féder, que d’abord il consentit. Mais, un instant après, il eut la prudence de faire naître mille difficultés ; son but était de faire parler Valentine ; mais elle, de son côté, l’examinait fort attentivement, et il ne put en tirer que des monosyllabes (monosyllables). Féder était tellement absorbé par de certains détails dont il ne pouvait parler, qu’il lui arriva, en se défendant d’aller faire le portrait hors de son atelier, de dire deux ou trois absurdités qui n’échappèrent point à Delangle ; il se pencha vers sa sœur et lui dit :

– Évidemment il est préoccupé, il y a dans ce salon quelqu’une de ses belles.

Aussitôt l’œil curieux de la jeune provinciale analysa les figures de chacune des femmes qui étaient présentes. L’une d’elles, qui avait de grands traits et une taille fort avantageuse, suivait tous les mouvements de notre héros avec des regards singuliers. C’était tout simplement une princesse allemande dont Féder avait fait le portrait, et qui était choquée de l’habitude qu’il avait de ne jamais saluer ses modèles, même ceux qui avaient daigné avoir avec lui la conversation la plus particulière.

Enfin, après un plaidoyer de plus de trois quarts d’heure, dont la voix criarde des deux provinciaux donna l’agrément à tout ce qui était chez Tortoni, et qui fit de cette conversation une sorte de paff pour Féder, il fut convenu que MM. Boissaux et Delangle répondraient à toutes les personnes qui leur parleraient de ce portrait qu’il était le résultat d’un pari ; ce qui expliquerait d’une manière suffisante la singulière détermination prise par Féder d’aller y travailler hors de son atelier.

– Mais j’oubliais, s’écria Féder, qui, tout à coup se souvint de ses projets sur la complaisance de l’aimable Eugène Delacroix : j’ai un jeune peintre qui a peut-être du génie, mais que, par compensation, le hasard a chargé du soin de faire vivre une mère et quatre sœurs ; je me suis juré à moi-même de lui donner des leçons gratuites à certains jours désignés d’avance de la semaine ; ces jours-là il vient travailler modestement dans un coin de l’atelier et tous les quarts d’heure je donne un coup d’œil à ce qu’il fait. Il est fort silencieux, fort discret, et je vous demanderai de l’introduire dans un coin du salon où j’aurai l’honneur de peindre madame.

La première séance eut lieu le lendemain ; ni le peintre ni le modèle n’avaient envie de parler ; ils avaient un prétexte pour se regarder et en usèrent largement. Féder refusa encore le dîner du riche provincial, mais il y avait le soir une pièce nouvelle à l’Opéra, et il accepta une place dans la loge de madame Boissaux.

Au second acte de la pièce, où l’on s’ennuyait, comme on s’ennuie à l’Opéra, c’est-à-dire au delà de toute patience humaine, surtout pour les êtres qui ont quelque esprit et quelque délicatesse d’imagination, peu à peu Féder et Valentine se mirent à se parler, et bientôt leur conversation eut toute la volubilité et tout le naturel d’une ancienne connaissance. Ils se coupaient la parole, et se donnaient des démentis fort peu déguisés par la forme du discours. Heureusement le mari et Delangle n’étaient pas gens à deviner que si les deux interlocuteurs se ménageaient si peu, c’est qu’ils étaient sûrs l’un de l’autre. Sans doute, si Valentine avait eu le moindre usage, elle n’eût pas laissé prendre à une connaissance de trois jours un ton d’intimité pareil ; mais toute son expérience de la vie se bornait aux visites qu’elle avait faites aux parents de son mari, et à celle qu’elle avait pu acquérir en faisant les honneurs d’une douzaine de grands dîners et de deux grands bals, que M. Boissaux avait donnés depuis son mariage.

A la seconde séance, la conversation était fort animée et remplie du naturel le plus parfait. Delangle et Boissaux entraient et sortaient à chaque instant dans la chambre à coucher de Valentine, qui avait été choisie pour faire fonction d’atelier, comme étant la seule pièce de l’appartement dont la fenêtre donnât au nord, et dont, par conséquent, la lumière fût toujours la même.

– Mais à propos, dit Valentine à son peintre, d’où vient que vous avez changé d’opinion sur l’article de l’atelier, et consenti à venir faire mon portrait chez moi ?

– C’est que, tout à coup, je me suis aperçu que je vous aimais.

Ce ne fut qu’en arrivant à la seconde moitié de cette étrange réponse que Féder sentit tout ce qu’il hasardait. « Eh bien soit, se dit-il, elle va appeler son mari, qui ne nous quittera plus, et l’amabilité du personnage me guérira d’une fantaisie ridicule et qui me prépare du chagrin pour l’époque fort rapprochée où elle va quitter Paris. »

En entendant cet étrange propos, dit avec un accent vrai et tendre et avec une voix pleine et libre, comme si Féder eût répondu à la question : « Allez-vous demain à la campagne ? » le premier moment chez Valentine fut d’émotion et d’extrême bonheur ; elle regardait Féder avec des yeux extrêmement ouverts et qui ne laissaient échapper aucun détail de l’expression de sa physionomie. Puis ses yeux se baissèrent subitement et trahirent un mouvement de colère. « De quel ton, se dit-elle, il me parle d’un sentiment qui, de sa part est une insolence ! Il faut donc que ma conduite ait été bien légère à ses yeux, pour qu’il ait pu former le projet de me faire un tel aveu ! Former le projet !Non, » se dit-elle. Mais elle passa rapidement sur ce motif d’excuse pour songer à la réponse qu’il fallait faire.

– Qu’un tel propos ne se renouvelle jamais, monsieur, ou je suis saisie d’une maladie soudaine, que votre insolence, du reste, est bien capable de me donner, et je ne vous reverrai jamais ; le portrait en restera là. Et désormais faites-moi l’honneur de ne m’adresser la parole que pour les choses absolument indispensables.

En prononçant ces derniers mots, Valentine se leva et s’approcha de la cheminée, pour sonner sa femme de chambre, qu’elle aurait chargée d’aller appeler M. Boissaux, ou Delangle, son frère, avec lesquels elle aurait parlé de quelque petit voyage à faire dans les environs de Paris. Sa main avait déjà saisi le ruban de la sonnette. « Mais non, se dit-elle, ils verraient quelque chose dans mes yeux. » Elle reculait déjà devant le projet de rompre absolument avec Féder.

Celui-ci, de son côté, était bien tenté de prendre la balle au bond. « Quelle excellente manière, se disait-il, de rompre avec cette jeune femme ! Il n’est pas impossible que je sois le premier homme qui l’attaque ; alors toute sa vie elle se souviendra de ce portrait, laissé non fini. » Féder pensait vite comme toutes les âmes ardentes ; il fut violemment tenté de continuer à parler d’amour et de se faire chasser. Il cherchait déjà une phrase qui pût laisser un souvenir frappant dans le cœur de cette jeune femme et y devenir le motif de conséquences infinies ; son œil la suivait près de la cheminée ; il regardait si elle oserait sonner, tout en cherchant sa phrase d’une emphase sublime. Elle se tourna un peu, et il la vit en profil ; il n’était accoutumé à sa figure que vue de face ou de trois quarts.

« Quel contour admirable et fin a ce nez-là ! se dit son esprit de peintre ; mais quelle âme étonnante et capable d’aimer infiniment annonce cette physionomie-là, ajouta bientôt son cœur d’amant ! Certainement ma phrase lui laissera un long souvenir ; mais je perds l’occasion de la voir, et qui me dit qu’après-demain je n’en serai pas très fâché ? En ce cas, se dit-il, il faut me jeter aux pieds de sa vanité, qui peut trouver que je l’ai traitée bien légèrement et comme jouant à pair ou impair le danger de me faire fermer sa porte.

– Je suis au désespoir, madame, et je vous demande pardon du fond de l’âme et le plus humblement possible de cette indiscrétion.

A ces mots, Valentine se retourna tout à fait vers lui, et sa figure exprima peu à peu la joie la plus vive ; elle était délivrée de la vue de cette idée affreuse : être obligée de chasser Féder, ou, du moins, ne plus lui parler qu’en présence de M. Boissaux ou d’une femme de chambre. « Avec quelle promptitude, se dit Féder, sa physionomie prend la teinte de tous les sentiments de son cœur ! Ce n’est certes point là la bêtise provinciale, à laquelle je m’attendais. Mes excuses, adressées à la vanité, réussissent : doublons la dose. »

– Madame, s’écria-t-il de l’air le plus repentant, si je ne craignais que mon geste ne fût mal interprété et ne ressemblât à une hardiesse qui est si loin de mon cœur tremblant, je me jetterais à vos pieds pour vous demander pardon de l’abominable propos qui m’est échappé ; mon attention était entièrement absorbée par mon travail, et, en faisant la conversation avec vous, je pensais tout haut ; et, sans y songer, j’ai laissé arriver jusqu’à mes lèvres un sentiment dont la manifestation m’est interdite. Daignez, de grâce, oublier des paroles qui jamais n’auraient dû être prononcées et dont je vous demande de nouveau très humblement pardon.

Nous avons dit que Valentine n’avait aucune expérience de la vie ; elle avait de plus ce malheur qui rend une femme si séduisante : ses yeux et le contour de sa bouche exprimaient à l’instant tout ce que son âme venait à sentir. En ce moment, par exemple, ses traits exprimèrent toute la joie d’une réconciliation ; ce fait si singulier n’échappa point au regard connaisseur de Féder ; sa joie fut extrême. « Non-seulement, mon aveu est fait, se dit-il, mais encore elle m’aime, ou, du moins, comme ami, je suis nécessaire à son bonheur en la consolant de la grossièreté de son mari ; donc elle aperçoit cette grossièreté ; c’était là une chose immense à découvrir. Donc, ajouta-t-il avec la joie la plus vive, je ne dois point la mépriser pour l’abominable et sotte grossièreté qui me choque chez ce colosse provincial. Elle ne partage pas les ridicules que lui inspire la conscience de sa richesse et de la supériorité qu’il usurpe sur les autres. Ma joie est extrême ; il faut se dit Féder, que j’en profite auprès d’elle. »

– Je serais hors de moi de bonheur, madame, dit-il à Valentine, si un seul instant je pouvais espérer que vous voudrez bien oublier l’énorme sottise qui m’a fait penser tout haut.

En employant ce dernier mot, Féder comptait un peu trop sur la simplicité provinciale de son modèle ; mais il se trompait. Valentine avait du cœur ; elle fronça le sourcil, et lui dit avec assez de fermeté :

– Brisons-là, je vous prie, monsieur.

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