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Chapitre 4

Féder obéit à l’instant.
– De grâce, madame, veuillez vous placer un peu plus à droite, le bras qui s’appuie sur le fauteuil un peu plus vers moi, la tête moins penchée en avant. Vous vous êtes un peu éloignée de la position dans laquelle le portrait a été commencé.

La rectification de la position fut opérée, non sans quelques petites mines de froideur de la part de Valentine. Après quoi, les amants tombèrent, peu à peu, dans un silence délicieux et qui ne fut interrompu, de temps en temps, que par ces mots de Féder :

– Madame, daignez me regarder.

Sans hésiter, Féder accepta le dîner auquel il fut invité ; il accepta de même une place dans une loge au spectacle ; mais il trouva le temps de dire à Delangle :

– J’avais la faiblesse de compter sur une place qui va se trouver vacante à l’Institut ; un ami avait eu le soin de placer un locataire dans une chambre au sixième étage de la maison dont le membre de l’Académie, qui est fort malade, occupe le second : eh bien, ce soir je n’ai pas à me plaindre de l’académicien, il est au plus mal ; mais deux de ses collègues, qui avaient promis leur voix à la personne qui me protège, semblent pencher pour mon rival, qui se trouve un peu parent du ministre des finances nommé hier.

– Ceci est une chose infâme ! s’écria Delangle avec sa plus grosse voix et l’accent de la colère.

« Et pourquoi infâme, butor ? se dit Féder. Mais maintenant je puis être rêveur et silencieux tant qu’il me plaira, ma tristesse sera mise sur le compte de la place manquée à l’Institut. » Et il retomba dans le bonheur suprême d’admirer Valentine.

Un instant après, Féder entendit Boissaux qui disait à son beau-frère, avec l’accent de l’envie la plus ridicule :

– Peste, chevalier de la Légion d’honneur et membre de l’Institut dans la même année ! le monsieur n’y va pas de main morte !

Le vice-président du tribunal de commerce croyait parler à voix basse ; mais la réflexion du colosse provincial ne fut point perdue pour les loges voisines. Il ajouta après deux ou trois minutes :

– Il est vrai que ses portraits, étant d’un membre de l’Institut, feront plus d’honneur aux gens qui en auront !

Valentine ne parlait pas plus que Féder ; ses regards et sa voix, profondément émus, trahissaient une vive préoccupation. Malgré les désaveux si expressifs qui avaient suivi l’offense de si près, depuis la veille Valentine se répétait ces convictions charmantes : « Il ne m’a point dit qu’il m’aimait par présomption, encore moins par insolence, le pauvre garçon ; il me l’a dit parce que c’est vrai. » Mais alors apparaissaient à ses yeux les désaveux si énergiques du peintre, et le jugement qu’il fallait en porter venait occuper toute l’attention de la jeune femme.

Au milieu des battements précipités de son cœur, les doutes légers qui lui restaient encore l’empêchaient de s’indigner de cette chose terrible qu’en style de province on appelle une déclaration. Alors il vint à Valentine une extrême curiosité de connaître l’histoire de Féder. Elle se rappelait que, dans les premiers moments où son frère lui avait parlé de faire faire son portrait, il lui avait dit ces propres mots : « Un jeune peintre d’un talent pyramidal, qui a à l’Opéra les succès les plus magnifiques ! » Mais elle n’osait plus remettre Delangle sur ce sujet et lui demander de nouveaux détails. Valentine cherchait sans cesse la société de son frère ; elle devint adroite, en rêvant constamment aux moyens les plus adroits de le remettre sur l’histoire des bonnes fortunes du jeune peintre. M. Boissaux mourait d’envie de prendre une loge pour deux mois à l’Opéra. Cela fait, il donnerait un grand dîner, le vendredi, à tous les gens de sa province qui se trouveraient à Paris ; puis les quitterait fièrement à huit heures en leur disant : « J’ai un rendez-vous d’affaires dans ma loge à l’Opéra. » Valentine, qui, subitement, s’était prise de passion pour l’Opéra, dit à son mari :

– Rien ne m’irrite comme la sotte supériorité que les gens qui jouissent d’une certaine fortune à Paris s’arrogent sur nous autres, qui sommes nés à deux cents lieues de la capitale et qui les valons bien sous tous les rapports. Il me semble qu’il n’y a que deux moyens de prendre rang au milieu de cette aristocratie insolente : il faut acheter une terre dans un canton où se trouvent quelques belles maisons de receveurs généraux ou de riches banquiers ; ou bien, à défaut de terre, il faut du moins avoir une loge à l’Opéra. Rien ne me semble, à mon avis, nous ravaler davantage que cette nécessité de changer de loge à toutes les représentations.

Pour la première fois de sa vie, Valentine se moquait sciemment de son mari, ou du moins employait pour le persuader des tournures de phrases qu’elle trouvait ridicules. C’est qu’elle désirait passionnément avoir une loge ; elle comptait y attirer plusieurs Bordelais de ses amis, que l’amour de la danse conduisait chaque jour à l’Opéra, et, la discrétion n’étant pas la vertu dominante de ces messieurs nés en Gascogne, elle espérait avoir quelques détails précis sur les succès de Féder.

– Enfin, lui dit son mari en lui prenant le bras avec amitié ; vous comprenez-quel doit être le genre de vie d’un homme tel que moi ; puisque nous avons de la fortune, pourquoi le vice-président du tribunal de commerce ne serait-il pas député ? Portal, Lainé, Ravez, Martignac, etc., etc., ont-ils autrement commencé ? Vous avez pu remarquer que, dans les dîners que nous donnons, je m’exerce à prendre la parole. Au fond, je suis pour le gouvernement absolu ; c’est le seul qui donne ces belles périodes de tranquillité pendant lesquelles nous avons le temps, nous autres gens positifs, d’amasser des fortunes ; mais, comme il faut être nommé, je leur lâche quelquefois des tartines sur la liberté de la presse, sur la réforme électorale, et autres balivernes… N…, le pair de France, m’a donné un jeune avocat sans cause, lequel, deux fois la semaine, vient lire avec moi les déclamations d’un nommé Benjamin Constant, autre pauvre diable, mort depuis peu d’années 1, et qui n’a jamais pu être rien, pas même de l’Institut, dont notre petit peintre Féder sera peut-être au premier jour.

Ce nom fit tressaillir madame Boissaux.

– Au reste, continua le vice-président, N…, le pair de France, m’a dit que l’on ne peut se croire homme d’État qu’autant que l’on se surprend habituellement à soutenir une opinion qui n’est pas la sienne. Pour commencer, je me moque constamment du jeune avocat qui vient m’enseigner, comme il dit, les principes du gouvernement de la France par la France. Je fais semblant d’être de l’opinion de son Benjamin Constant (quel nom de juif !), et ainsi je me montre supérieur à ce jeune Parisien. Car, comme le dit encore N…, le pair de France : « Celui qui trompe l’autre est toujours le supérieur, » etc., etc.

La loge à l’Opéra fut trouvée par Féder et louée d’emblée, et, pour peu que Valentine l’eût voulu, on se fût mis à chercher une terre dans un canton déjà suffisamment peuplé de receveurs généraux et de riches banquiers. Mais Valentine n’avait point encore d’opinion sur la terre ; elle se promit d’en parler à Féder. Quand aux tirades d’éloquence énergique que M. Boissaux infligeait à ses hôtes, elle ne les avait point remarquées ; elle avait pris insensiblement l’habitude de ne rien écouter des choses que l’on disait dans les lieux où se trouvait Féder, et il était toujours de ses dîners. On pouvait faire sur eux une remarque bien dangereuse dans le fait qu’elle dénonçait : les regards qu’ils s’adressaient étaient beaucoup plus intimes que leurs paroles. Si un sténographe eût saisi et imprimé leurs dialogues, il eût été possible de n’y voir que de la politesse, tandis que leurs regards annonçaient bien d’autres choses, et des choses qui étaient bien loin d’être.

Précisément à ce dîner que M. Boissaux donna le vendredi pour se ménager cette belle sortie : « Pardon, messieurs, je suis obligé de vous quitter pour un rendez-vous d’affaires que j’ai dans ma loge à l’Opéra, » deux ou trois des dîneurs remarquèrent fort bien les regards par lesquels madame Boissaux sollicitait, à chaque instant, l’avis de Féder sur toutes les choses dont on venait à parler. Féder ne croyait pas manquer à ses serments d’indifférence en se donnant la peine d’enseigner ce qu’il fallait penser sur toutes les choses de Paris à la femme qu’il aimait. Pour tout au monde, il n’eût pas voulu lui entendre répéter les idées exagérées, ou tout au moins grossières, que M. Boissaux exprimait en toute circonstance.

Les provinciaux, qui avaient remarqué les regards de madame Boissaux et qui respectaient infiniment ses excellents dîners, n’étaient pas gens à craindre d’offenser sa délicatesse. Aussi Féder s’étant écrié, lorsque Boissaux sortait pour aller à son prétendu rendez-vous : « Je vous prierai de me jeter quelque part, » ils se hâtèrent brutalement de faire l’éloge de Féder en adressant la parole à madame Boissaux, et cette femme, dont l’esprit délicat saisissait dans la société les moindres affectations, ne fut point choquée de ces éloges du jeune peintre, qui n’étaient amenés par rien, si ce n’est par le grossier désir d’accrocher quelques bons dîners. Celui de ces parasites qui s’était le plus distingué par l’impudence de ses louanges fut engagé à venir le soir même à la loge de l’Opéra, et, de plus, ne fut point oublié dans la liste d’invitations pour le prochain dîner.

Loin de s’exagérer le sentiment qu’il éprouvait, Féder, sans s’en apercevoir, mettait un peu d’affectation à s’en affaiblir l’importance ; il croyait fermement être à la veille de reprendre ses courses dans les bals du dimanche des villages environnant Paris. Depuis le mot d’amour si hardiment prononcé en parlant à Valentine, et dont nous avons rendu compte, un second mot d’amour n’était pas sorti de sa bouche.

« Il faut que ce soit elle qui me demande ce mot d’amour ! » s’était-il dit dans les commencements ; mais les vrais motifs de sa conduite étaient bien différents ; il trouvait une volupté parfaite dans l’extrême intimité qui, sur toute chose, s’était établie entre Valentine et lui ; il n’avait nul empressement à changer sa vie, « car, se disait-il, au fond, elle est toujours pensionnaire. Si je veux faire un pas en avant, ce pas ne peut être que décisif ; si la religion l’emporte, comme il est fort possible, elle s’enfuit à Bordeaux, où décemment je ne puis la suivre, et je me prive tous les soirs d’une heure délicieuse, qui donne de l’intérêt à toutes mes autres heures, et qui, dans le fait, est l’âme de ma vie. Si elle cède, il en sera comme de toutes les autres ; au bout d’un mois ou deux, je ne trouverai plus que l’ennui où je venais chercher le plaisir. Alors arriveront les reproches et bientôt la rupture, et j’aurai encore perdu cette heure délicieuse que je viens chercher chaque soir et dont l’espérance anime toute ma journée. »

Valentine, de son côté, sans y voir aussi clair dans son cœur (elle n’avait que vingt-deux ans et avait passé toute sa vie au couvent), commençait à se faire des reproches sérieux. Pendant longtemps elle s’était dit : « Mais il n’y a rien à reprendre entre Féder et moi. » Puis elle avait découvert qu’elle s’en occupait sans cesse ; puis, à son inexprimable honte, elle s’était aperçue de transports d’amour pour lui quand il était absent. Elle avait acheté une lithographie vulgaire, qu’elle avait fait encadrer et placer près de son piano, à quatre pieds de hauteur, parce qu’elle s’était figuré qu’un des personnages était le portrait de Féder. Pour justifier la présence de cette lithographie, elle en avait fait acheter sept autres. Eh bien, lorsqu’elle était seule et pensive dans sa chambre, il lui arrivait souvent de donner des baisers à la glace qui recouvrait la figure d’un jeune soldat qui ressemblait à Féder. Comme nous l’avons dit, leurs dialogues eussent pu être entendus par les personnages les (le) plus respectables et les plus sévères ; mais il n’eût pas fallu que ces personnages donnassent une attention trop sévère à leurs regards.

Il résultait des remords de Valentine et du système de Féder qu’il faisait sans amour les actions qui montraient le plus de passion. Ainsi, longtemps après le portrait en miniature achevé, Valentine ayant voulu voir l’atelier du peintre, il profita d’un des moments où Delangle et deux ou trois personnes qui accompagnaient madame Boissaux regardaient un beau Rembrandt pour retourner un des tableaux qui faisaient de cet atelier une jolie galerie, et il fit voir à Valentine un magnifique portrait à l’huile, représentant une religieuse : c’était le portrait admirablement fait de Valentine elle-même. Elle rougit beaucoup, et Féder se hâta de rejoindre Delangle. Mais, avant la sortie de madame Boissaux, il lui dit de l’air le plus indifférent, en apparence :

– Ce n’est pas pour rien que j’ai pris la liberté de vous faire voir le portrait de cette religieuse ; c’est un morceau sans prix à mes yeux ; mais je vous donne ma parole que si vous ne prononcez pas ces mots : « Je vous le donne, » demain je porte ce tableau dans le bois de Montmorency, et je le brûle.

Valentine détourna les yeux et prononça en rougissant beaucoup, les mots :

– Eh bien, je vous le donne.

L’intimité assez douce que Féder ne voulait pas faire finir, s’exprimant tout entière par des regards, aurait pu donner lieu à des suppositions fort compromettantes ; mais les soupçons ne vinrent pas à l’esprit de M. Boissaux. C’était un homme tout entier aux faits réels, et pour qui les choses seulement imaginées ou possibles n’existaient pas ; il venait seulement de s’apercevoir, en voyant le rôle que jouaient auprès du gouvernement les principaux banquiers et autres gens à argent, que le pouvoir aristocratique avait déserté les grands noms du faubourg Saint-Germain pour arriver dans les salons des financiers, qui savaient être insolents à propos envers les ministres.

– En province, nous ne nous doutons pas de cette bonne fortune du métier, disait Boissaux à sa femme, et je puis vraiment me voir bien autre chose que simple vice-président du tribunal de commerce. Si je n’avais pas cru convenable à mon existence à Bordeaux de sacrifier un millier de louis pour faire voir Paris à ma jeune épouse, jamais je ne me serais douté de la véritable position des choses. Je serai dans Bordeaux partisan de la liberté de la presse et de la réforme électorale : à Paris, je tiendrai encore quelques propos de ce genre ; mais, dans toutes les grandes circonstances, je serai tout à fait aux ordres de celui des ministres qui est le mieux en cour ; c’est ainsi que l’on devient receveur général, pair de France et même député. Si j’étais député, mon petit avocat sans cause me ferait les plus beaux discours du monde. Vous êtes fort jolie, et la pureté de votre caractère, se réfléchissant dans vos traits, vous donne une certaine grâce naïve que l’on n’est point accoutumé à rencontrer à Paris, surtout chez les dames banquières ; c’est notre Féder qui m’a appris cette parole insolente. Enfin vous êtes à la veille d’avoir les plus grands succès ; il ne vous manque que de le vouloir. Eh bien, je vous le demande à genoux, daignez avoir cette volonté ; c’est moi, votre mari, qui vous demande d’être un peu coquette. Par exemple, j’ai invité à dîner, pour vendredi prochain, deux receveurs généraux qui, probablement, dînent mieux chez eux qu’ils ne feront chez vous ; mais répondez à ce qu’ils vous diront, de façon à faire durer la conversation ; s’ils entreprennent de vous faire des récits, ayez l’air de les écouter avec intérêt, et, s’il vous en souvient, parlez-leur de l’admirable jardin anglais que j’ai planté à dix lieues de Bordeaux, sur les bords ravissants de la Dordogne et dans un champ que j’avais acheté uniquement parce qu’il y avait une vingtaine de grands arbres. Vous pourrez ajouter, si cela convient à votre phrase, que ce jardin est une copie exacte de celui que Pope planta jadis à Twickenham. Alors, si vous vouliez m’obliger tout à fait, vous diriez qu’entraînée par la beauté de ce site enchanteur, vous m’avez engagé à y bâtir une maison ; mais vous tenez surtout à ce que cette maison n’ait pas l’air d’un château ; car vous abhorrez tout ce qui semble calculé pour faire effet. Il m’est important de faire la connaissance intime de ces deux receveurs généraux. Ces messieurs sont le lien naturel qui met en rapport les grandes fortunes avec le ministre des finances, et de ce ministre-là nous arrivons aux autres. Il est, de plus, important, et cette idée-là je la dois à Féder ; il est important, dis-je, que vous feigniez d’avoir sur mes volontés et sur mes déterminations importantes un empire que vous posséderez dès que vous daignerez vouloir le prendre. Je me livre entièrement, en apparence, à mes nouveaux amis ; ce sont tous gens jouissant de la plus vaste opulence, et ce n’est point par des paroles que je leur fais la cour. Vous sentez bien que, dans ce pays du bavardage, ils sont accablés et fatigués de ce genre de succès ; moi, je cherche à leur plaire en leur donnant une part réelle dans d’excellentes spéculations ; mais j’ai une garde à carreau. Dans le cas, fort probable, où ces messieurs voudraient me tirer une carotte un peu trop forte, je leur opposerai la volonté ou le caprice de la femme aimable dont, si souvent, ils auront vu briller l’esprit à nos dîners du vendredi ; et, par ce moyen, je pourrai défendre mon argent sans qu’ils puissent douter raisonnablement de mon dévouement à leurs intérêts.

On voit, par cette conversation, que Féder avait mieux fait que d’accoutumer son oreille à souffrir la voix effroyable du vice-président ; il recherchait sa conversation au point d’amadouer sa vanité féroce, au point de lui faire comprendre quelques idées nécessaires à sa fortune. Si Féder n’était pas riche, il affichait du moins un respect infini pour les êtres heureux qui avaient une fortune. Boissaux était donc sûr d’être vénéré par lui, car il l’avait traité comme un de ses nouveaux amis, choisis parmi les gens à argent, les receveurs généraux, etc. Il lui avait fait voir avec une négligence apparente (on peut juger du succès avec lequel le lourd et cupide M. Boissaux jouait la négligence apparente), il lui avait fait voir, disons-nous, divers papiers, desquels résultait la preuve que M. Boissaux avait hérité de son père d’immeubles francs d’hypothèques, d’immeubles valant trois millions, au petit pied, et que la dot de sa femme, s’élevant à neuf cent cinquante mille francs, était placée dans diverses entreprises industrielles à Bordeaux ; et, d’ailleurs, madame Boissaux avait encore deux oncles assez riches et sans enfants.

Féder avait disserté complaisamment sur ces détails d’intérieur, peu amusants pour tout autre qu’un amant, et, à l’aide de cette complaisance et de bien d’autres, sa manière d’être avec Valentine n’avait point éveillé la susceptibilité de M. Boissaux ; mais Féder n’avait pas eu le même succès auprès de son ami Delangle. Ce provincial-là avait sans doute ses ridicules. Par exemple, il tenait à faire les affaires avec la rapidité et le coup d’œil d’aigle d’un homme de génie ; il faisait remarquer complaisamment à ses amis qu’il n’avait pas de commis, et on le voyait tenir toutes ses écritures sur des cartes à jouer. Mais, malgré cette affectation-là et bien d’autres, Delangle voyait assez les choses comme elles sont. Six années d’un séjour presque continuel à Paris lui avaient ouvert les yeux. Ainsi l’air ennuyé que donnait à Valentine la société réunie par son mari disparaissait au moment où Féder entrait dans le salon ; un regard intime et de joie contenue allait le chercher à chaque instant, dans toutes les places qu’il occupait successivement, et ce regard semblait consulter le jeune peintre sur tous les partis à prendre. Delangle voyait à peu près tout cela ; et, par une conséquence naturelle, Féder trouva une certaine froideur chez son ami.

Un jour que l’on était allé voir une charmante habitation, située à Saint-Gratien, tout près de la petite église où reposent les restes de Catinat, en parcourant le jardin, Féder se trouva seul, un instant, avec madame Boissaux.

– Delangle, lui dit-il avec un sourire qui peignait toute la passion qu’il éprouvait, Delangle a des soupçons, assurément bien mal fondés ; il croit que nous nous aimons d’amour : quand nous avons pris le chemin de l’allée où nous sommes et quand le reste de la société a voulu se rapprocher du lac, Delangle, s’est tenu à l’écart : je parie qu’il va chercher à nous écouter ; mais j’ai de bons yeux. Au moment où je tirerai ma montre sans rien dire, c’est que j’aurai vu notre ami se glisser derrière quelque massif de verdure, pour surprendre ce que nous pouvons nous dire lorsque nous sommes seuls. Il faut donc, belle Valentine, continua Féder, que nous ayons ensemble une conversation qui prouve surtout que je n’ai pas d’amour pour vous.

On peut penser de quel air ce mot-là fut prononcé. Depuis l’aveu si sincère dont nous avons parlé et qui eut lieu lors de la seconde séance consacrée au portrait, le mot d’amour ne s’était point montré dans les entretiens que Féder avait eus avec Valentine ; et, pourtant, tous les jours à peu près, Féder la voyait, et ce moment était l’objet des espérances ou des souvenirs de tout le reste de la journée. Au premier mot qu’il lui avait adressé dans le jardin de Saint-Gratien, elle était devenue d’un rouge pourpre. Bientôt une petite branche d’acacia, que Féder avait détachée d’un arbre, échappa de la main de Valentine ; Féder se baissa comme pour la ramasser ; en se relevant, il tira sa montre : il avait aperçu fort distinctement Delangle, caché derrière un massif d’acacias.

– Pourquoi n’arrangeriez-vous pas celui de vos salons, dans votre maison de Bordeaux, qui donne sur le jardin, comme l’admirable salon de la maison que nous venons de voir ? C’est tout simplement la perfection du genre, et, j’en suis sûr, l’on ne nous refusera point de faire prendre le plan de ce salon. M. Boissaux pourra y employer l’architecte qui fait le dessin de la maison à élever sur les bords de la Dordogne, auprès de ce fameux jardin, etc.

La mine que faisait Valentine tant que dura cette conversation prudente était à peindre ; elle avait des prétentions à la gaieté ; puis elle se reprochait de tromper son frère ; tromper ce frère, qui n’avait au monde d’affection que pour elle, n’était-ce pas un crime ? Il fallait donc que sa façon d’être habituellement avec Féder fût bien coupable, puisqu’elle était obligée de prendre une précaution de comédie pour la cacher à un frère qui eût exposé sa vie, et, bien plus, qui eût exposé sa fortune pour lui être utile. D’un autre côté, l’étrangeté de cette précaution donna l’idée à Valentine que peut-être la durée de ses relations de tous les jours avec Féder était menacée. « Enfin, se dit-elle, ce n’est peut-être pas une chose aussi simple qu’elle le paraît que Féder me fait faire ; j’en juge par mon émotion ; j’ai peut-être eu tort de lui obéir. En quels termes pourrais-je, sur cette question, consulter le saint homme qui dirige ma conscience ? »

Comme l’on voit, pendant la durée de cet entretien, qui n’eût été que plaisant pour une âme parisienne, deux ou trois craintes tragiques se disputaient l’esprit de la jeune provinciale. Elle avait trop de sagacité pour dire des choses qui pussent la compromettre ; mais l’émotion de sa voix était si frappante, que l’épreuve ne tourna point d’une façon aussi avantageuse que Féder l’avait espéré. Les choses dites étaient assurément fort prudentes ; mais de quelle voix tremblante et passionnée ne les avait-on pas prononcées ! La chose en vint au point qu’à peine cinq minutes s’étaient-elles écoulées, que Féder prit son mouchoir, qu’il laissa tomber aussitôt. Valentine s’écria :

– On s’est embarqué sur le lac, allons-nous embarquer aussi !

Arrivés à l’embarcadère, Féder et Valentine ne trouvèrent plus de barque ; elles avaient pris le large, et on ne les voyait plus ; le mur d’une maison les dérobait aux regards des personnes qui étaient dans le parc. Féder regarda Valentine ; il voulait la blâmer ; elle ne s’était pas bien tirée de son rôle ; elle le regardait les yeux pleins de larmes ; il fut sur le point de lui dire une chose, un mot, qui ne devait jamais sortir de sa bouche ; il la regardait en silence ; mais, au moment où il remportait sur lui-même la victoire si difficile de ne lui rien dire, il se trouva que, sans qu’il eût songé et presque à son insu, il déposait un baiser sur son cou.

Valentine fut sur le point de se trouver mal ; ensuite, ses deux bras portés en avant avec vivacité, ses mains étendues et son visage qui se détournait, exprimèrent le mécontentement le plus vif et presque l’horreur.

– Si Delangle survient, je dirai que vous avez été sur le point de tomber dans le lac.

Féder fit deux pas, entra dans l’eau et mouilla son pantalon blanc jusqu’aux genoux. La vue de cette action singulière détourna un peu l’attention de Valentine de l’action étrange qui avait précédé cet incident, et fort heureusement sa figure ne trahissait plus qu’un trouble ordinaire lorsque Delangle arriva tout essoufflé et en courant ; il s’écriait :

– Moi aussi je veux m’embarquer.

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