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Chapitre 5

Cette aventure donna une profonde inquiétude à notre héros ; les soupçons de Delangle n’étaient point apaisés, et il n’était pas homme à oublier ou négliger les conséquences d’une idée qui, une fois, était entrée dans sa tête. L’inquiétude que ce soupçon donnait au jeune peintre le fit réfléchir ; il fut obligé de convenir avec lui-même que, s’il était séparé de Valentine, l’oublier entièrement comme une connaissance des eaux ne serait point l’affaire de trois jours. Delangle pouvait lui fermer à jamais la porte de la maison Boissaux ; cette idée le fit frémir ; puis il fut en colère contre lui-même de se trouver ému à ce point. Il avait réellement peur de Delangle ; cette peur lui faisait honte ; comme par instinct, il rechercha l’amitié de Boissaux. L’un des receveurs généraux qui savent le mieux faire honneur à leur fortune ayant quitté une jolie maison de campagne, qu’il avait louée à Viroflay, Féder cria à Boissaux :

– Emparez-vous de cette maison ; il n’y a pas à hésiter : les chevaux des gens avec lesquels il faut se lier pour être quelque chose ici ont l’habitude d’aller à Viroflay. Là, vous donnerez des dîners, et bêtes et gens viendront chez vous, comme ils allaient chez le receveur général Bourdois, auquel vous succédez.

Sans dire mot, pour ne pas marquer sa reconnaissance, ce qui eût pu entraîner une obligation, Boissaux profita du conseil. Il y eut des dîners en assez bon nombre. Un jour, en se mettant à table, Boissaux supputa avec volupté, que, quoique les convives de ce dîner à Viroflay ne fussent qu’au nombre de onze, ils réunissaient entre eux un avoir total de vingt-six millions, et, parmi ces convives, on voyait un pair de France, un receveur général et deux députés ; et ce qui fut utile à Féder, le donneur de conseils, c’est que son avoir figurait pour zéro dans cette addition de toutes les fortunes ; et, de plus, il était le seul de la catégorie de zéro. L’un des dîneurs, qui, au contraire, entrait pour un million et demi dans le compte ci-dessus, venait d’acheter le matin même une belle bibliothèque, dont tous les volumes étaient dorés sur tranche. Il n’était pas homme à ne pas parler de son acquisition ; depuis le matin Bidaire s’occupait à apprendre, à peu près par cœur, les noms des principaux auteurs qu’il venait d’acquérir ; il en donna le catalogue, en commençant par les noms de Diderot et du baron d’Holbach, qu’il prononçait d’Holbache.

– Dites d’Holbach ! s’écria le pair de France avec toute l’importance d’une science récemment acquise.

L’on parlait avec assez de mépris de cet homme de lettres au nom barbare, lorsque Delangle laissa tomber négligemment que ce d’Holbach était fils d’un fournisseur et possédait plusieurs millions. Ce mot sembla donner à penser à la riche assemblée, et l’on reparla encore quelques instants de Diderot et de d’Holbach. Comme la conversation allait cesser sur ce sujet, madame Boissaux osa élever la voix pour demander timidement si Diderot et d’Holbach n’avaient pas été pendus avec Cartouche et Mandrin. L’éclat de rire fut vif et général. En vain la politesse voulut le modérer après le premier moment ; l’idée de Diderot, le protégé de l’impératrice Catherine II, pendu comme complice de Cartouche, était si plaisante que le rire fou recommença de toutes parts.

– Eh bien, messieurs, reprit madame Boissaux, qui, elle aussi, riait comme une folle sans savoir pourquoi ; eh bien, messieurs, c’est qu’au couvent où j’ai été élevée, on ne nous a jamais expliqué trop clairement ce que c’étaient que Mandrin, Cartouche, Diderot et autres horribles scélérats ; je les croyais gens de même acabit.

Après cet effort courageux, madame Boissaux regarda Féder, qui, dans le moment, fut au désespoir de ce regard imprudent ; puis tomba dans une rêverie délicieuse. C’étaient les rêves de ce genre qui lui faisaient oublier pendant des jours entiers le chagrin de s’être trompé dix ans de suite sur sa véritable vocation.

La réponse naïve de Valentine ôta aux éclats de rire ce qu’ils avaient de trop vif et d’offensant ; un doux sourire les remplaça sur toutes les lèvres ; puis Delangle, qui avait été vivement choqué de ce malheur de famille, vint au secours de sa sœur, et, à l’aide de quelques anecdotes burlesques, excita la grosse gaieté de l’assemblée. Mais le dîneur qui venait d’acheter, à bon prix, toute une bibliothèque dorée sur tranche, se remit à parler littérature ; il vantait surtout un magnifique J.-J. Rousseau imprimé par Dalibon.

– Le caractère en est-il bien gros ? s’écria le député qui avait quatre millions ; j’ai tant lu dans ma vie, que les yeux commencent à me demander grâce ; si le J.-J. Rousseau est d’un gros caractère, je l’enverrai prendre pour lire encore une fois son Essai sur les mœurs : c’est le plus beau livre d’histoire que je connaisse.

L’honorable député, comme on voit, confondait un peu ces deux grands coupables des crimes de 1793, Voltaire et Rousseau. Delangle éclata de rire ; son exemple fut suivi par tous les convives. Il forçait un peu sa grosse voix du Midi, pour faire oublier l’éclat de rire qui avait accueilli l’ignorance de sa sœur. Et, en effet, tous ceux des convives qui croyaient être sûrs que c’est Voltaire et non Rousseau qui a fait l’Essai sur les mœurs, furent impitoyables envers le pauvre député, fort riche marchand de laines, qui prétendait avoir perdu la vue à force de lire.

A peine le dîner fini, Féder crut prudent de disparaître : il craignait de nouveaux regards. Durant la promenade dans la forêt royale, à laquelle on arrive par une petite porte du jardin, Delangle, toujours fort choqué de l’éclat de rire, trouva le moyen de dire quelques mots en particulier à sa sœur :

– Ton mari est sans doute fort affectionné et fort bon ; mais enfin il est homme, et, au fond du cœur, ne serait pas trop fâché de trouver une raison pour n’être pas si reconnaissant de la dot de dix-huit cent mille francs que tu lui as apportée et qui l’a fait vice-président du tribunal de commerce. A l’aide de quelques haussements d’épaule significatifs, sans doute, il va faire entendre à ces messieurs que tu es une imbécile, et, justement parce qu’il n’y a peut-être pas six mois qu’ils ont appris eux-mêmes les noms de Diderot et du baron d’Holbach, ces messieurs vont parler longuement de ton ignorance ; oublie donc bien vite toutes ces fraudes pieuses avec lesquelles ces bonnes religieuses cherchaient à étouffer ton esprit, qui leur faisait peur. Ainsi ne te décourage point, les deux fois que je me suis montré à ton couvent, madame d’Aché, la supérieure, m’a dit, en propres termes, que tu avais un esprit qui les faisait frémir.

Delangle ajoutait cette phrase parce qu’il voyait sa sœur sur le point de fondre en larmes.

– Deux fois la semaine, sans en rien dire à personne qu’à M. Boissaux, poursuivit-il, tu iras à Paris prendre des leçons d’histoire ; je te chercherai une maîtresse qui te racontera tout ce qui est arrivé depuis cent ans ; c’est là le plus essentiel à savoir en société ; on y fait sans cesse allusion à ces choses récentes. Pour te débarrasser des sottises du couvent, ne te couche jamais sans avoir lu une ou deux lettres de ce Voltaire, ou de ce Diderot, qui ne fut point pendu comme Cartouche et Mandrin.

Et, malgré lui, Delangle quitta sa sœur en riant.

Valentine resta fort pensive toute la soirée ; au noble couvent de øøø, son esprit avait été soigneusement appauvri par la lecture de ces livres d’éducation que vante la Quotidienne et où Napoléon est appelé M. de Buonaparte. On aura quelque peine à nous croire, si nous ajoutons qu’elle n’était pas bien sûre que M. le marquis de Buonaparte n’avait pas été, à une certaine époque de sa vie, l’un des généraux de Louis XVIII.

Par bonheur, une des religieuses, dont la famille était obscure et fort pauvre, et qui, ne rachetant ce malheur par aucune hypocrisie, était très-méprisée de toutes les autres, avait pris en pitié et par conséquent en affection la jeune Valentine.

Elle la voyait hébéter avec d’autant plus de soin, que tout le couvent retentissait chaque jour de l’importance de sa dot, qui, selon les religieuses, devait s’élever à six millions. Quel triomphe pour la religion si une fille aussi riche renonçait au monde et consacrait ses millions à bâtir des couvents ! Madame Gerlat, la religieuse pauvre, et, de plus fille d’un meunier, ce que tout le monde savait au couvent, faisait copier tous les lundis, par Valentine, un chapitre de la Philothée de saint François de Sales ; et, le lendemain, la jeune fille était obligée d’expliquer ce chapitre à la religieuse pauvre, comme si celle-ci eût ignoré tout ce dont il était question dans le livre. Tous les jeudis Valentine copiait un chapitre de l’Imitation de Jésus-Christ, qu’également il fallait expliquer le lendemain. Et la religieuse, à laquelle une vie malheureuse avait appris le vrai sens des mots, ne souffrait, dans les explications de la jeune fille, aucune expression vague, aucun mot qui n’expliquât pas nettement la pensée ou le sentiment de l’élève. La religieuse et l’élève eussent été sévèrement punies, si madame la supérieure se fût aperçue de cette manœuvre. Ce qui est prohibé par-dessus tout, dans les couvents bien pensants, ce sont les amitiés particulières : elles pourraient donner aux âmes quelque énergie.

Même, avant cet éclat de rire si cruel, surtout par l’importance que M. Delangle semblait y ajouter, Valentine, entendant parler dans le monde, comme choses reçues, de faits ou d’idées qui eussent fait horreur au couvent, s’était dit qu’il fallait, pour conserver sa foi au milieu du monde, s’imposer la loi de ne jamais penser à certaines choses qu’on y entendait dire.

On va trouver peut-être que nous nous étendons un peu trop sur les ridicules de l’époque actuelle, qui, probablement, seront révoqués en doute dans quelques années ; mais le fait est que Delangle ne put trouver aucune maîtresse d’histoire qui voulût montrer cette science d’après d’autres livres que ceux qui sont loués par la Quotidienne.

– Nous n’aurions bientôt plus une seule élève, lui répondirent ces maîtresses, et même notre moralité serait attaquée, si l’on venait à savoir que nous nous servons d’autres livres que ceux qui sont adoptés dans les couvents du Sacré-Cœur.

Enfin Delangle découvrit un vieux prêtre Irlandais, le vénérable père Yéky, qui se chargea d’apprendre à madame Boissaux tout ce qui était arrivé en Europe depuis l’an 1700.

Sans mauvaise intention, mais uniquement entraîné par la grossièreté de son caractère, dans le courant de la soirée M. Boissaux fit allusion deux ou trois fois à l’éclat de rire qui avait accueilli l’image de Diderot et de d’Holbach partageant le sort de Cartouche et de Mandrin. Le Boissaux avait d’autant plus d’horreur de cette faute, qu’il craignait toujours d’en commettre une semblable. Dans le fait, il n’y avait pas deux ans qu’il avait fait connaissance avec ces noms baroques : Diderot et d’Holbach ; et ce qui augmentait sa terreur, c’est que, au moment du dîner où la science historique de sa femme avait rencontré un écueil si funeste, il croyait que l’Essai sur les mœurs était de Rollin. Est-il besoin de dire que, dès le lendemain du dîner, il vint à Paris commander six cents volumes dorés sur tranche, et il voulut absolument rapporter dans sa voiture, à Viroflay, un magnifique exemplaire de Voltaire ? la reliure de chaque volume coûtait vingt francs. Aussitôt il établit à demeure sur son bureau, au milieu des lettres de commerce et ouvert à la page 150, le premier volume de l’Essai sur les mœurs.

Les reproches de son mari firent une révolution dans l’esprit de Valentine. Ce n’était pas une lettre ou deux de Voltaire qu’elle lisait chaque soir, avant d’éteindre ses bougies, mais bien deux ou trois cents pages. A la vérité, bien des choses étaient inintelligibles pour elle. Elle s’en plaignit à Féder, qui lui apporta le Dictionnaire des étiquettes, et les Mémoires de Dangeau, arrangés par madame de Genlis. La douce Valentine devint enthousiaste des ouvrages de la sèche madame de Genlis ; ils lui plaisaient par leurs défauts. Ce n’était pas d’émotions, mais d’instruction positive qu’elle avait besoin.

La grosse joie de Boissaux, l’excellence de son cuisinier, le soin qu’il prenait d’avoir toujours les primeurs, la beauté frappante de sa femme, firent qu’on prit l’habitude de venir dîner à Viroflay en sortant de la Bourse. L’attrait secret et tout-puissant de cette maison, pour les gens à argent, qui y affluaient, c’est que rien n’y était fait pour alarmer les amours-propres. Boissaux, et surtout Delangle, pouvaient compter parmi les plus habiles dans l’art d’acheter un objet quelconque là où il est à bon marché, et de le transporter rapidement là où il est plus cher. Mais, à l’exception de ce grand art de gagner de l’argent, l’ignorance de Boissaux était telle, qu’aucun amour-propre ne pouvait en souffrir.

Quant à Valentine, elle se gardait bien de parler en public des choses charmantes qu’elle trouvait tous les jours dans les livres ; elle eût craint de les voir tourner en ridicule par ces êtres dont elle commençait à comprendre la grossièreté. L’étude approfondie qu’elle avait faite autrefois de la Philothée et de l’Imitationeut cet effet qu’elle comprit et lut avec délices certaines parties de la Princesse de Clèves, de la Marianne de Marivaux, et de la Nouvelle Héloïse. Tous ces livres figuraient avec honneur parmi les volumes dorés sur tranche que journellement on apportait de Paris à Viroflay.

Vivant au milieu de gens à argent, Valentine arriva à cette idée, marquante par sa justice distributive : « Nous payons tous les jours quatre-vingts ou cent francs une loge au spectacle, pour un plaisir souvent assez mélangé d’ennui et qui dure une ou deux heures : et, si j’ai un plaisir quelquefois si vif à lire les beaux volumes de mon mari, à qui le dois-je, si ce n’est à cette bonne religieuse madame Gerlat, qui, au lieu d’hébéter systématiquement mon esprit, me fit étudier au couvent cette sublime Imitation de Jésus-Christ et cette charmante Philotée de saint François de Sales ? » Le lendemain de cette idée, comme son mari envoyait en courrier à Bordeaux un de ses commis, Valentine demanda cent napoléons à son frère, et le commis fut chargé de demander au parloir la bonne religieuse, madame Gerlat, et de lui remettre ce souvenir, au moyen duquel elle pouvait acquérir de la considération dans le couvent.

Ce mois, pendant lequel Valentine acquit de l’esprit, fut délicieux pour elle, et fit époque dans sa vie. Elle entretenait Féder, et sans nulle crainte, de toutes les idées que faisait naître chez elle la première lecture si délicieuse, pour une femme de son âge, de la Princesse de Clèves, de la Nouvelle Héloïse, de Zadig ; elle avait horreur de tout ce qui était ironique ; elle sympathisait avec transport à l’expression de tous les sentiments tendres. On peut juger de l’état moral de Féder, chargé d’expliquer de telles choses à une âme aussi candide. Sans cesse il était sur le point de se trahir, et ce n’était qu’avec le plus grand effort de volonté qu’il parvenait à ne point dire qu’il aimait. Chaque jour il avait le plaisir d’admirer l’esprit étonnant de Valentine.

Le lecteur se souvient peut-être que, vers la fin de la Nouvelle Héloïse, Saint-Preux arrive à Paris et raconte à son amie l’impression que cette grande ville produit sur lui. L’idée que Valentine s’était formée de Paris était fort différente ; Féder admirait la justesse d’esprit avec laquelle elle avait tiré des conséquences du petit nombre de faits qu’elle avait été à même d’observer ; ses erreurs même avaient un charme particulier. Elle ne pouvait concevoir, par exemple, que toutes ces jolies calèches qui parcourent les ombrages du bois de Boulogne ne renferment, pour la plupart, que des femmes ennuyées. Pour Valentine, elle n’allait presque jamais au bois de Boulogne sans que Féder fût à cheval à quelques pas de sa voiture.

Elle ne pouvait comprendre que l’ennui fût presque l’unique mobile des gens qui sont nés à Paris avec des chevaux dans leur écurie.

– Ces êtres que le vulgaire croit si heureux, ajoutait Féder, s’imaginent avoir les mêmes passions que les autres hommes : l’amour, la haine, l’amitié, etc. ; tandis que leur cœur ne peut plus être ému que par les seules jouissances que procure la vanité. Les passions, à Paris, se sont réfugiées dans les étages supérieurs des maisons, et je parierais bien, ajoutait Féder, que, dans cette belle rue du faubourg Saint-Honoré, que vous habitez, jamais une émotion tendre, vive et généreuse n’est descendue plus bas que le troisième étage.

– Ah ! vous nous faites injure ! s’écriait Valentine, qui se refusait absolument à admettre des faits aussi tristes.

Quelquefois Féder s’arrêtait tout à coup ; il se reprochait de dire la vérité à une femme aussi jeune : n’était-ce point faire courir des risques à son bonheur ? D’un autre côté, Féder se rendait cette justice, qu’il ne lui disait rien dans le dessein de faciliter les projets que son amour pouvait avoir sur elle. Dans le fait, il n’avait pas de projet ; il ne savait pas résister au plaisir de passer sa vie dans l’intimité la plus sincère avec une jeune femme charmante et qui peut-être l’aimait. Mais lui-même tremblait de s’engager dans une passion, et il n’y a pas de doute que, s’il eût été certain de finir par aimer passionnément Valentine, il eût quitté Paris à l’instant. L’on peut dire avec vérité, pour peindre la situation de son âme, que c’était l’affreux ennui du jour qui aurait suivi le départ qui le retenait à Paris et l’empêchait de raisonner avec sévérité sur les suites probables de sa conduite. « Je ne serai que trop tôt réduit à ne plus la voir, Delangle dira un mot grossier sur mes attentions pour Valentine, et me fera fermer la porte de la maison. Or, une fois que cette petite pensionnaire ne me verra plus, elle ne pensera plus à moi, et, six semaines après notre séparation, elle se souviendra de Féder comme de toutes ses autres connaissances de Paris. »

Mais il était bien rare que notre héros raisonnât sur sa situation d’une manière aussi profonde ; il était parfaitement d’accord avec lui-même sur la vérité de cette maxime : Il ne faut pas avoir d’amour et faire dépendre tout son bonheur du caprice d’une femme légère. Mais ce qu’il ne voulait pas voir absolument, c’était la conséquence si naturelle de cette vérité : Il fallait partir, si l’on craignait de tomber dans cette situation, si dangereuse pour l’homme qui a un cœur.

Féder usait de toutes les ressources imaginables pour ne pas arriver à une conclusion si terrible. Ainsi, se trouvaient-ils seuls un peu longtemps, il se donnait pour tâche d’examiner cette question : « Est-il bien pour le bonheur de Valentine que je la désabuse de toutes ces fausses idées qui lui sont restées du couvent ? N’est-ce pas comme si je lui donnais les bénéfices d’une vieillesse prématurée ? » Féder avait fait tant de folies dans sa première jeunesse, qu’il avait maintenant un caractère plus prudent que son âge, et il se fût facilement décidé à ne désabuser Valentine que des fausses notions qui pouvaient la conduire, sous ses yeux, à des erreurs désagréables. Mais souvent, au moment où l’action à faire se présentait, Féder n’avait plus le temps ou l’occasion d’expliquer à sa jeune amie tout ce qu’elle aurait dû savoir pour agir d’une façon convenable. Beaucoup d’explications nécessaires ne pouvaient pas être données avec clarté et sincérité devant des provinciaux aussi encroûtés que MM. Delangle et Boissaux ; ils se seraient scandalisés à chaque mot un peu trop sincère. En présence de ces sortes de gens, il ne faut jamais s’écarter du mot officiel, auquel ils sont accoutumés.

Dans son embarras sur la question de savoir s’il fallait toujours dire la vérité à Valentine, Féder prit le singulier parti de la consulter elle-même. Sans doute, ce parti était le plus agréable pour un homme aussi violemment épris que l’était notre héros, mais il faut avouer qu’il avait quelque chose de puéril : Valentine était sortie du couvent armée de cinq ou six règles générales, plutôt fausses que vraies, et qu’elle appliquait à tout, avec une intrépidité bien plaisante et charmante aux yeux de Féder ; car cette intrépidité monacale et féroce formait un contraste parfait avec le caractère juste et tendre de Valentine.

– Si je continue à vous dire ces tristes vérités, que toujours vous m’ordonnez de vous dire, je vais vous enlever la partie la plus céleste de votre amabilité, lui disait un jour Féder ; si vous n’accompagnez plus l’énonciation hardie d’une maxime atroce de votre sourire enchanteur et de votre empressement à désavouer la maxime dès qu’on vous en a fait voir toute la portée, l’on vous dépouille à l’instant d’une supériorité frappante et originale sur toutes les femmes de votre âge.

– Eh bien, si je dois être moins aimable à vos yeux, ne me dites pas la vérité ; j’aime mieux dire dans le monde quelque sottise qui fera qu’on se moque de moi.

Féder eut bien de la peine à ne pas prendre sa main et à ne pas la couvrir de baisers ; il se hâta de parler pour se distraire d’une émotion si dangereuse.

– Toutes les fois que vous adressez la parole à des gens habitant Paris depuis longtemps, s’écria Féder d’un air pédantesque, je vois chez vos interlocuteurs vanité et continuelle attention aux autres ; tandis que, pour vous défendre, je ne vois chez vous que bonne foi et bienveillance, aussi sincère qu’elle est sans bornes. Vous vous présentez sans armes et la poitrine découverte à des gens prudents avant tout et qui ne descendent dans l’arène qu’après s’être bien assurés qu’ils sont couverts de fer et que leur vanité est invulnérable. Si vous n’étiez pas si jolie, et si, grâce à moi, M. Boissaux ne donnait pas des dîners irréprochables, on vous prêterait des ridicules.

Cette vie était délicieuse en apparence, et l’eût été en effet pour Féder, s’il n’eût eu pour Valentine qu’un simple goût de galanterie ; comme il essayait quelquefois de se le faire croire à lui-même ; mais il avait une crainte mortelle de Delangle, et même, plus son cœur était attendri et jouissait avec délices de cette vie si douce, exempte de la moindre secousse et remplie tout entière par les douceurs de l’amitié la plus tendre, plus son saisissement était profond quand il venait à songer qu’un seul mot d’un être grossier et mettant l’amour-propre de son esprit à tout dire par le mot le plus fort, pouvait renverser tout ce charmant édifice de bonheur. « Il faut faire la conquête de Boissaux, se dit-il, et, pour cela, il faut lui être utile ; la simplicité de mes propos, mes bonnes manières, déplaisent, j’en suis sûr, à cet être grossier, et qui, de sa vie, n’a jamais adoré que l’argent. Ce n’est donc qu’en présence d’un résultat positif qu’il pourra pardonner ce que mes façons parisiennes ont de choquant pour sa brutale énergie. Hier encore je l’ai vu lorsque ce député de Lille est venu nous joindre à la promenade ; dès qu’il ne voit pas un homme qui crie en l’abordant, ou qui lui frappe sur l’épaule en signe d’amitié, il se dit : « Sans doute ce muscadin me méprise. »

En étudiant profondément Boissaux, Féder crut voir que la nomination à la Chambre des pairs, plus ou moins récente, de cinq ou six négociants, troublait son sommeil depuis quelque temps, et avait fait succéder l’ambition à l’avidité vorace pour l’argent monnayé. Au retour de chez le nouveau pair chapelier, Boissaux ne dit mot de toute la soirée ; le lendemain il ordonna que tous les jours ses gens seraient en bas de soie à compter de quatre heures après midi, et il demanda à Féder de lui procurer trois nouveaux domestiques.

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