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Chapitre 6

Cette dépense, qui eût semblé si sotte à Boissaux un mois après son arrivée à Paris, parut décisive à Féder, qui, depuis plus de quinze jours, observait et doutait. Donner des conseils à un provincial millionnaire est chose si dangereuse ! Mais, d’un autre côté, l’idée funeste que Féder voyait chez Delangle était d’un péril si imminent !

Pour rendre ses conseils moins odieux, Féder résolut de les donner à Boissaux avec un ton grossier.

Comme un enrichi n’est pas homme à laisser perdre la plus petite jouissance de vanité, un jour Boissaux faisait admirer à Féder quatre-vingts nouveaux volumes, bien dorés sur tranche, qui venaient de lui arriver de Paris.

– Erreur, lui dit Féder, avec un regard terrible, erreur, déplorable erreur ! En jetant votre argent pour acheter ces livres, vous détruisez comme à plaisir la position que je voulais vous faire.

– Que voulez-vous dire ? interrompit Boissaux avec humeur.

– Je veux dire que vous détruisez le caractère que je voulais vous donner ! Un homme tel que vous, possesseur de votre fortune, eût pu être cité dans le monde, vous ne le voulez pas. Vous jetez par terre l’échelle qui pouvait vous faire arriver au sommet de l’édifice social. Dieu ! que vous ignorez de choses !

– Je ne me croyais pas pourtant si ignorant, reprit Boissaux avec une colère contenue.

Et, revenant à son geste habituel quand il voulait se rassurer contre quelque inconvénient, il plongea sa main droite dans la poche de son gilet, remplie de napoléons ; il en prit une poignée, l’agita avec force dans sa main, puis les laissa retomber dans la poche ; puis de nouveau les saisit violemment : c’était à la lettre manier de l’or.

– D’abord, vous achetez des livres ! Mais savez-vous qu’un livre est un instrument fatal, une épée à deux tranchants, dont il faut se méfier ?

– Qui ignore qu’il y a de mauvais livres ? s’écria Boissaux avec le ton du dédain le plus amer.

C’était sa façon d’exprimer les angoisses que donnait à sa vanité un conseil aussi direct.

– Non, vous ne savez pas tout ce qu’il y a dans ces maudits livres, reprit Féder avec une énergie de mauvais ton toujours croissante ; c’est le diable à confesser. Tout homme qui n’a pas eu le goût de la lecture dès l’âge de dix ans ne saura jamais tout ce qu’il y a dans les livres. Or la moindre erreur sur leur contenu vous expose à un ridicule amer et qui s’attache à vous ; le simple oubli d’une date suffit pour exciter le rire de toute une table.

Ici Boissaux, devenu plus attentif, tira de la poche de son gilet sa main pleine de napoléons, et ne l’y replongea plus ; c’était chez lui le signe de l’attention, allant jusqu’à l’inquiétude.

– Je sais que votre imagination puissante aime le merveilleux ; eh bien, le merveilleux va me servir à vous peindre tout votre danger. Je suppose un magicien auquel vous remettrez dix billets de mille francs, et qui, en revanche, vous donnera la connaissance parfaite de tout ce qu’il y a dans les œuvres de Voltaire et de Rousseau, et même dans tous ces autres livres, que vous avez achetés avec la prodigalité qui vous distingue ; je dis que vous ne devriez pas faire ce marché ; ce serait un marché de dupe. Pour vous avancer dans ce monde de Paris et pour faire de belles affaires, de la bienveillance de qui avez-vous besoin ? De la bienveillance des gens à argent, des gros capitalistes, des receveurs généraux. Si vous voulez aller plus loin et vous lancer dans la Chambre des pairs, il vous faut la bienveillance du gouvernement.

Ici l’attention de Boissaux redoubla ; il prit l’air morne et la bouche de brochet, c’est-à-dire, à coins rabaissés, du marchand qui perd. Au mot de gouvernement, il craignit que Féder n’eût deviné sa jeune ambition.

– Eh bien, l’homme à argent que vos magnifiques dîners attirent à Viroflay, et qui voit ces damnés livres dont vous faites parade, a peur que vous ne les connaissiez mieux que lui, et se met en défiance. Quant au gouvernement, n’est-il pas évident que tout homme qui a des idées ou qui y prétend peut être tourné à l’opposition par le premier bavard effronté qui l’empoignera ? Donc l’homme à idées ne va pas au gouvernement. Votre propre dignité seule devrait vous engager à renvoyer ces livres au libraire ; il faut que chez vous il n’y ait pas un volume ; autrement vous vous exposez au ridicule. Si vous étalez des livres, vous estimez le genre d’esprit des gens qui lisent, et vous êtes obligé de faire semblant d’avoir lu ; on fera de certaines allusions, et vous serez obligé de faire la mine de l’homme qui comprend ; quoi de plus dangereux ? Méprisez les livres ouvertement, et vous êtes inattaquable de ce côté. Quelque étourneau vient-il à vous parler des livres jacobins de Rousseau et de Voltaire, répondez, avec la hauteur qui convient à votre position : « Moi, je gagne de l’argent le matin, et la soirée je la donne à mes plaisirs. » Les plaisirs sont quelque chose de réel et qu’à Paris tout le monde voit, et que le seul homme riche peut se donner. Voilà la grande différence qui existe entre Paris et Bordeaux. Le rendez-vous de tout ce qu’il y a d’agissant et de brillant à Paris, c’est le boulevard. Or comment voulez-vous que le public du boulevard n’ait pas de considération pour l’homme qu’il voit arriver à six heures (du soir) au Café de Paris, dans une voiture magnifique, et que bientôt il voit assis à table, près d’une fenêtre, entouré de seaux de glace où se frappent des bouteilles de champagne ? Je ne vous parle que des moyens les plus vulgaires d’acquérir de la considération et de vous placer sur la liste que le gouvernement parcourt des yeux lorsqu’il a résolu de placer deux ou trois négociants dans une nouvelle fournée de pairs. Je sais qu’un homme comme vous changera tous les ans la calèche qui le conduit au bois de Boulogne. Si vous paraissez aux courses de Chantilly, vous monterez un cheval qui a un nom dans le monde, et vous parierez cent louis en faveur du cheval coureur que tous les amateurs semblent abandonner. Dites au plus grand savant de Paris de faire toutes ces choses-là et bien d’autres, il ne peut. Par exemple, vous donnez à dîner dans la première primeur de toutes choses, au mois de février ; l’idée vous vient d’avoir des petits pois sur votre table ; vous envoyez un billet de cinq cents francs au marché. Or tout le monde voit ces petits pois sur votre table ; l’envie qu’un homme tel que vous inspire naturellement, dans ce siècle jacobin, n’a pas la ressource de nier. Tandis que le premier venu qui n’aime pas un savant, un homme d’Académie, dira fort bien : « J’ai lu ses ouvrages, et il m’ennuie ». Or, à Paris, depuis que l’on y voit tant de journaux, il faut trouver, dès le matin, de quoi les remplir, et vous voyez que l’on met tout en discussion. Je défie bien votre plus grand ennemi de nier votre plat de petits pois coûtant cent écus. Vous possédez un avantage bien rare ; il n’y a pas cinq cents personnes, dans tout Paris, qui puissent vous le disputer : vous pouvez ajouter à chacun de vos dîners pour cinq cents francs, pour mille francs, pour quinze cents francs de primeurs ; et vous achetez des livres, et vous donnez dans les reliures chères, afin de montrer à tous que vous aimez les livres, et vous ne connaissez pas les livres, et le moindre petit avocat peut prendre le pas sur vous, et, si vous regimbez, vous engager dans une discussion où il a tous les avantages, où il est le grand homme, et vous le petit garçon ! Tandis que, si vous étiez resté fidèle au culte des jouissances physiques, dans tout Paris vous n’aviez pas plus de cinq cents rivaux, et tout le monde vous voyait jouir de ces plaisirs que tout le monde désire et que personne ne peut nier. Quand vous aurez dépensé deux mille francs pour un dîner de douze personnes, que peuvent dire l’envie et la méchanceté ? Ce fameux M. Boissaux, le premier négociant de Bordeaux, mène un train qui ne durera pas, il se ruine, etc. Mais l’envie et la méchanceté ne peuvent pas nier votre dîner de deux mille francs. Vous avez acheté les œuvres de Rousseau et de Voltaire ; bien plus, vous avez l’imprudence d’avoir un des volumes de ces gens-là ouvert sur votre bureau ; le premier venu qui entre va vous dire : « Cette page que vous lisez est absurde » ; ou bien, si vous la trouvez mauvaise, il va vous soutenir qu’elle est sublime. Si vous évitez la discussion, vous avez l’air d’un homme qui ne comprend pas ce qu’il lit, ou, mieux encore, qui tient un volume ouvert sur son bureau et qui ne lit pas du tout. Supposons que deux ou trois personnes surviennent, je vous connais, vous êtes plein d’audace et de bravoure, vous ne voulez pas avoir l’air de céder à un petit cuistre qui n’a peut-être pas mille écus de rente. Vous avez, sans doute, un tout autre esprit que lui ; mais il a lu vingt fois, peut-être le passage de Rousseau qui est là ouvert sur votre bureau ; ce petit cuistre a de la mémoire, à défaut de jugement ; il a lu dix articles de journaux sur cet ouvrage de Jean-Jacques, et il s’en souvient. Dans une des mille réponses que vous êtes obligé de lui faire, vous prenez un mot pour un autre, et, par exemple, vous attribuez à Rousseau un pamphlet antireligieux qui est l’ouvrage de Voltaire. L’interlocuteur vous répond par une plaisanterie piquante ; ce mot méchant ne se sépare plus de votre nom ; le petit cuistre et ses amis vont le répétant partout, et vous voilà comme un arbre vert dont on a cassé le bouquet ; vous ne pouvez plus vous élever ; toutes les fois qu’on cite votre nom, il se trouve un sot dans un coin du salon, pour s’écrier : « Ah ! c’est ce bon négociant qui prend Rousseau pour Voltaire, qui croit que l’Homme aux quarante écus est de l’auteur de la Nouvelle Héloïse.

Cette image éloquente de Féder fit tant de peur à Boissaux, que machinalement il s’élança sur le volume de Voltaire qui était ouvert sur son bureau et le jeta sur un fauteuil éloigné.

– Quel mal voulez-vous que ce petit bavard dise de votre dîner de douze personnes qui vous a coûté deux mille francs ? Un de vos amis s’écriera : « Il en parle par envie ; ce pauvre diable a-t-il jamais vu un tel dîner, autrement que par le trou de la serrure ? » Le gouvernement est attaqué par la tourbe des avocats ; en achetant Rousseau et Voltaire, vous vous enrôlez dans le parti des bavards et des mécontents ; homme des jouissances physiques, vous faites corps avec les gens riches, vous épousez leurs intérêts ; ils en sont sûrs et le gouvernement aussi est sûr de vous : l’homme qui donne des dîners de deux mille francs a peur de la populace.

A ces mots, Féder consulta sa montre, et partit comme un trait ; il prétendit avoir oublié une affaire. Par cette disparition, la vanité de Boissaux était à l’aise ; toute l’attention du gros marchand n’était plus tournée à chercher quelque objection plausible aux faits avancés par Féder ; elle fut laissée tout entière à l’examen de la vérité des choses dites par le jeune peintre.

Féder raconta fidèlement à Valentine tout ce qu’il avait dit contre les livres et en faveur du culte des jouissances physiques.

– Si M. Boissaux, ajoutait-il, donne des dîners suivant les programmes que je lui indiquerai, il pourra dépenser cinquante billets de mille francs ; mais aussi, en moins de six mois, il sera connu à l’Opéra et sur le boulevard, et la vanité se chargera de lui procurer des jouissances telles, qu’il rira au nez de Delangle lorsque celui-ci viendra lui dire : « Mais ne voyez-vous pas que Féder est amoureux de Valentine ? »

C’est sur ce ton que se parlaient les deux amants. Notre héros avait accoutumé madame Boissaux à ce langage. Il est vrai que jamais Féder n’ajoutait : « Oui, je vous aime avec passion, vous avez changé ma vie, ne serez-vous jamais sensible à tant d’amour, etc., etc. » Jamais une seule parole dans ce sens ne lui était échappée ; mais en lui tout parlait d’amour, excepté ses paroles, et Valentine lui donnait très bien des rendez-vous ; c’est-à-dire qu’elle lui indiquait, avec une exactitude scrupuleuse, le moment où elle arriverait de Viroflay au bois de Boulogne. C’était là que nos jeunes amis se voyaient les jours où Féder n’allait pas à Viroflay. C’était lui qui avait donné à Boissaux le cocher et les valets de pieds qui montaient derrière la voiture. Lorsque Féder se fut bien assuré que ces domestiques n’étaient pas gens à dire des paroles inutiles, peu à peu, sous prétexte de faire faire de l’exercice à son cheval, il prit l’habitude d’aller au-devant de madame Boissaux jusqu’au pont de Neuilly, et jamais il ne paraissait auprès d’elle dans le bois de Boulogne. Il disait tout à Valentine, excepté ces précautions, qui auraient alarmé cette âme naïve.

Pendant plusieurs jours Boissaux n’aborda point le sujet des livres. Enfin, comme il ne comprenait pas, dans toute leur étendue, les conseils donnés par Féder, il revint sur ce sujet. Il est vrai qu’il parla absolument comme si c’était lui, Boissaux, qui cherchait à convaincre Féder que l’on ne devait pas voir de livres dans la maison d’un homme qui prétendait à être admis dans la bonne compagnie. Féder fut au comble du bonheur de voir la tournure que prenait cette affaire, et toute son adresse fut employée à éloigner des longues conversations qu’il avait avec Boissaux les moindres mots qui eussent eu l’air de revendiquer pour lui la paternité de cette idée sublime, de faire succéder aux volumes richement reliés les primeurs les plus chères.

Boissaux s’était attribué, aux yeux de sa femme, tout l’honneur de ce grand changement.

– Jamais de la vie les gens qui viennent dîner chez vous ne diront le soir, à leur retour à Paris : « Ce Boissaux possède un Voltaire dont la reliure ferait honneur à la bibliothèque de l’Anglais le plus riche. » Mais ils diront fort bien dans la saison des primeurs : « Les petits pois que nous avons eus aujourd’hui chez Boissaux étaient déjà bien formés et pleins de goût. »

Qui l’eût dit à Féder quelques mois auparavant, lorsque la voix forte de M. Boissaux lui faisait mal aux nerfs ? Dès onze heures du matin, il allait au lever de M. de Cussi, pour obtenir une audience d’un quart d’heure, et discuter avec ce grand artiste le menu d’un dîner que Boissaux devait donner trois jours après. Nous devons faire un aveu bien plus pénible : plusieurs fois Féder se leva à six heures du matin et courut à la halle, après avoir pris dans son cabriolet un cuisinier émérite, qui, sous sa direction, achetait pour les dîners de Viroflay ces plats que l’on peut dire uniques.

Durant plusieurs mois, Féder fit des miracles en ce genre. Boissaux ne se plaignait jamais de la dépense ridicule qu’il faisait pour ces dîners, et cependant leur gloire ne marchait qu’à pas de tortue. Il était rouge comme un coq quand il faisait les honneurs d’un plat cher ; sa vanité était tellement folle de joie, et cette joie était tellement repoussante, que tout le monde semblait se donner le mot pour ne pas parler du plat admirable, qui eût illustré tout autre dîner.

A toutes les grâces de l’esprit que vous lui connaissez, le Boissaux joignait ces désagréments physiques qui dénoncent le manque d’une première éducation : il faisait des scènes à ses domestiques au milieu du dîner : il rappelait, en les grondant, le prix d’achat des plats rares qu’il offrait à ses hôtes : il avait soin de se servir toujours à deux reprises. Enfin, ce que je ne sais comment exprimer, il mâchait pesamment et en faisant avec la bouche un bruit tel qu’on l’entendait de l’autre bout de la table. Ces petits inconvénients d’une opulence encore trop récente étaient de véritables bonnes fortunes pour la grosse vanité des financiers, qui dévoraient, sans les admirer, ces dîners dont le menu pouvait passer souvent pour le chef-d’œuvre d’un grand artiste.

Au lieu de parler des mets admirables qui leur avaient été servis et de l’ordre ingénieux et fait pour animer l’appétit dans lequel ils étaient présentés, les hôtes grossiers de l’homme riche de Viroflay ne citaient, dans leur conversation du soir, que les traits de sottise provinciale échappés à leur amphitryon.

Féder, désespéré du peu de gloire qu’acquérait le Boissaux, tout en faisant une dépense énorme, fut obligé d’avoir recours à une démarche bien dangereuse : il conduisit dans la loge à l’Opéra, et ensuite fit inviter aux dîners de Viroflay quelques-uns de ces gourmands distingués qui font métier de dîner chez les autres ; mais la moralité de ces messieurs n’est pas toujours à la hauteur de la finesse de leur tact gastronomique.

Dès le second dîner auquel ces messieurs assistèrent, la gloire de Boissaux éclata dans tout Paris ; ce fut un effet surprenant et propre à rappeler celui de certaine décoration de l’Opéra. Par bonheur, Boissaux se trouva sur le passage de sa gloire ; il en fut étonné, ravi, transporté à un tel point, qu’il adressa à Féder des paroles qui ressemblaient au langage de l’amitié. Enfin notre pauvre héros fut payé de tant de soins, et il put espérer d’être au moins pour quelque temps à l’abri d’un propos méchant de la part de Delangle. Par bonheur, celui-ci était engagé dans de belles opérations sur les sucres, qui lui prenaient tout son temps. Comme, sous aucun prétexte, Féder n’avait voulu recevoir de payement pour le portrait de madame Boissaux, non plus que pour ceux de Delangle et de Boissaux, dont ensuite il s’était occupé, Delangle avait voulu absolument lui donner dans l’opération avantageuse des sucres une part absolument égale à celle qu’il réservait à son beau-frère Boissaux, et Féder l’avait acceptée avec ravissement ; il lui importait beaucoup d’être un peu homme d’argent, et non pas un simple peintre, aux yeux de tous les hommes à argent qui, désormais, formaient la société de madame Boissaux.

Entraîné par les développements gastronomiques de notre histoire, nous avons oublié de faire mention, en son temps, du divorce éclatant que Boissaux avait fait avec ces livres si imprudemment achetés, et qui lui auraient fait faire fausse route sans les sages avis de notre héros.

A l’un de ces admirables dîners, dignes de tant de gloire et qui en avaient encore si peu, par le triste effet des grâces négatives du maître de la maison, et de l’effroyable et trop visible vanité avec laquelle il faisait les honneurs de ces plats chers, M. Boissaux, arrivé au dessert, dit un mot à son valet de chambre, et, un instant après, élevant la voix, dit à ses hôtes :

– Je ne veux plus de livres ; ils m’embêtent, je viens de faire transporter dans l’antichambre quelques centaines de volumes qui n’ont de bon que la reliure. Qui est-ce qui en veut ? Je vous engage, messieurs, à en emporter dans vos voitures. Depuis trois mois que je les ai, du diable si j’en ai lu trois pages ; cela ressemble beaucoup à un discours d’un de nos libéraux de la Chambre, lesquels tendent, tout doucement, à nous ramener aux douceurs de 1793. Dieu me préserve de m’embarquer dans tous ces raisonnements de vanupieds et de jacobins ! Mais hier, au moment de la Bourse, c’est-à-dire au moment, pour moi, qui pars de Viroflay à une heure, et qui ne tiens pas excessivement à crever mes chevaux, je me suis laissé aller à écouter les bavardages d’un diable de relieur qui me rapportait les œuvres de M. de Florian, premier gentilhomme de M. le duc de Penthièvre ; celui-là ne doit pas être un jacobin, quoique contemporain de Voltaire ; mais, à vrai dire, je n’en ai pas lu une seule ligne ; si je vous le recommande, c’est uniquement parce que la reliure de chaque volume me revient à seize francs. Mais enfin, par l’effet de ce diable de livre, je ne suis arrivé à la Bourse qu’à deux heures moins un quart, et je n’y ai plus trouvé les gens à qui je voulais parler. Les livres me sont inutiles à moi qui déteste les Jacobins et qui ne lis jamais. Je ne veux pas qu’il en reste un seul à la maison, et ce soir j’enverrai à notre respectable curé pour qu’il les vende au profit des pauvres, ceux de ces livres que vous n’aurez pas emportés.

A peine ce discours fini, les convives se levèrent de table et se ruèrent sur les livres : les reliures étaient si belles, qu’il ne resta pas un volume ; mais Féder sut le lendemain que pas un des convives n’avait eu un ouvrage complet : dans leur ardeur de pillage, chacun avait envoyé à sa voiture les premiers volumes sur lesquels il avait mis la main.

Cette scène, toute de l’invention de Boissaux, lui fit beaucoup d’honneur dans l’esprit de Féder. « Réellement, se dit-il, l’envie désordonnée d’être pair de France donne quelque esprit à cet homme ; que ne peut-elle aussi lui donner des manières un peu supportables ! »

Féder fut aidé par le hasard, ce qui tendrait à prouver que dans les positions difficiles il faut agir. Delangle avait bien appelé à Paris son beau-frère Boissaux, il l’avait présenté à ses amis, il l’avait mis dans plusieurs affaires assez importantes, mais sous la condition tacite que toujours Boissaux resterait au second rang. L’éclat qui, tout à coup, environna les dîners de Viroflay vint porter une altération profonde dans les relations des deux beaux-frères. Autrefois Delangle rendait hommage volontiers au génie qu’avait Boissaux pour inventer des spéculations dans des places et avec des prix-courants qui ne semblaient offrir aucune ressource. Boissaux avait un second talent ; à force d’y rêver, il savait tirer de l’argent de certaines spéculations qui se présentaient sous l’aspect le moins avantageux.

Mais Delangle avait toujours pensé que dans un salon il devait l’emporter infiniment sur son beau-frère, qui pouvait passer pour un modèle accompli de toutes les inélégances. Pour comble de malheur, Boissaux, qui, en tout, était parfaitement dissimulé, ne pouvait cacher la joie la plus ridicule dès que sa vanité obtenait le moindre succès. Delangle s’était confié à tous ces désavantages de l’ami intime qui devenait son rival. Il fut loin de s’inquiéter d’abord de l’excellence des dîners de Viroflay ; rien n’était comparable à la figure rouge et à la voix tremblotante de bonheur avec laquelle Boissaux faisait les honneurs d’un plat de primeur, d’un prix un peu extraordinaire ; mais, quand Féder se fut décidé à introduire quelques parasites du grand monde aux excellents dîners de Viroflay ; quand, subitement, la gloire de ces dîners éclata, Delangle fut piqué au vif ; plusieurs fois il se moqua, avec ses voisins de table, des façons singulières avec lesquelles Boissaux faisait les honneurs de ses dîners, et Féder fut assez heureux pour faire remarquer à Boissaux cette trahison du cher beau-frère. Un jour ces deux êtres, dont la colère était facile à exciter, se prirent presque de querelle au milieu d’un dîner. Delangle prétendit d’abord, d’un ton plaisant, qu’un des plats principaux ne valait rien. Boissaux prit feu pour la défense de son plat, et, sous prétexte de l’amitié intime, les propos piquants allèrent bien loin. L’un des convives, compatriote des deux antagonistes, et arrivé à Paris seulement depuis peu de jours, s’écria naïvement et d’une voix à faire retentir la salle à manger :

– L’ami Delangle est jaloux des dîners donnés par le cher beau-frère.

Cette remarque ingénue arrivait tellement à propos, qu’elle fit éclater de rire tous les dîneurs.

– Eh bien, oui, morbleu, je suis jaloux ! s’écria Delangle tremblant de colère et pouvant à peine se contenir, je n’ai pas un chez moi comme Boissaux, je n’ai pas un bon ami pour me donner des conseils ; mais je vous invite tous à dîner au Rocher de Cancale, pour mardi prochain, si le jour vous convient, et je vous donnerai un dîner autrement torché que celui-ci.

Le dîner fut donné, et fut trouvé décidément inférieur à ceux de Viroflay. Ce n’est pas une petite chose que de donner un dîner vraiment bon, même à Paris ; la volonté de prodiguer l’argent ne suffit point, et un dîner peut manquer même dans les meilleurs établissements culinaires. Par exemple, au dîner de Delangle, une odeur de friture fort désagréable se répandit dans la salle du festin dès le second service, et, malgré toute la bonne volonté possible, madame Boissaux fut obligée de demander la permission de prendre l’air pendant quelques instants (instant). Lorsqu’ils la virent sortir, la plupart des convives, quoique fort accoutumés à toutes les odeurs que l’on sent au cabaret, déclarèrent que l’odeur de friture les incommodait fortement, et la fin de ce dîner ressembla à une déroute. Delangle était furieux ; Boissaux eut, de lui-même, l’idée de faire semblant de prendre pitié de son malheur.

Au moment où l’on se levait de table, Boissaux annonça à la société que la baraque qu’il avait louée à Viroflay menaçait de tomber sur la tête des personnes qui lui faisaient l’honneur de venir chez lui ; qu’ainsi, pour cause de réparations, le dîner du jeudi suivant était suspendu ; mais qu’il les attendait tous pour le second jeudi, à six heures bien précises.

Boissaux profita de ce peu de jours pour faire bâtir à la hâte une seconde salle à manger. Il dissimula assez heureusement l’existence de cette salle, et la surprise des invités fut complète, lorsque, arrivé au moment où l’on allait servir les fruits, Boissaux s’écria :

– Messieurs, passons dans une salle à manger absolument semblable à celle-ci ; que chacun prenne la place correspondante à celle qu’il a ici ; j’ai fait bâtir cette salle, messieurs, pour que vous ne soyez pas incommodés par l’odeur des viandes.

Ce mot fut un coup de poignard pour Delangle, et la construction de cette salle mit un tel fond d’aigreur entre les deux beaux-frères, que Féder en vint à penser que si Delangle disait à Boissaux : « Sais-tu à quoi tu dois attribuer toutes les attentions de Féder ? Il fait la cour à ta femme, » celui-ci n’ajouterait pas foi à ce propos, qu’il regarderait comme ayant pour but de le brouiller avec l’homme auquel il devait ses succès à Paris.

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