‹ Fétichisme amoureuxChapitre 10 sur 14 · 11

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Cela soude et cela tue : un contact féminin, vécu dans de telles conditions, détruit les caractères, détraque les intelligences, se moque des conventions, change les horizons de vie. La femme, qui tient tête à deux hommes, si différents de situation sociale et d’éducation, comme Gonzague de Ponleuleu et Jules Bimbin, ne peut faire moins que de les dominer, les assujettir, les traîner à sa remorque. Pouvait-il être question de chasser encore Jules après une orgie d’une quinzaine d’heures, qui exigea plusieurs jours de repos et de soins. Jules avait coloré cette partie de plaisir de toutes ses forces, de toutes ses énergies, il en sortait broyé, anéanti, brisé, plus peut-être que Gonzague qui dut garder la chambre plusieurs jours, ses jambes ne décessant de se livrer à la plus frétillante des danses de Saint-Guy. Et, les coups tirés, pour si nombreux qu’ils furent, n’auraient pas suffi à abattre les deux hommes : mais, mais, des taillages de plumes répétés, sollicités et ressollicités, aux effets jouisseurs au bout, dame, il était miraculeux d’échapper à l’aventure sans les reins cassés pour toujours. Thérèse, seule cependant contre deux hommes, fut la moins touchée. Cela se conçoit.

Quarante-huit heures après, il n’y paraissait plus rien, et, toute fière, elle reprenait ses habitudes, veillant à ce que l’on soignât Jules dans sa chambre du sixième étage où il ne pouvait vaincre le sommeil qu’entraînait la lassitude. Elle hésitait bien encore à le renvoyer, sitôt qu’il serait remis, mais elle se rappelait trop de choses agréables pour ne pas écouter l’indulgence, se sentant assez forte pour se faire respecter si cela lui plaisait, ou inciter aux hardiesses si cela lui convenait davantage. Jules connaissait sa vie ; elle ne trouverait pas un autre serviteur pour la servir avec autant de dévouement et autant de discrétion. Quant à Gonzague, à son idée, il entrait dans la catégorie ordinaire de ceux qui la fréquentaient. Elle lui accorderait plus ou moins d’attention, suivant ses largesses et suivant ses toquades de luxure : en somme sa manie de collectionner des pots de chambre de ses maîtresses ne témoignait pas d’une particularité de goût érotique… à moins que… il appartint à l’école des sales sadiques, et qu’il n’étageât ses demandes saugrenues sur la matière !!! Mais non, mais non. C’était une folie sèche, et pas autre chose. Dans tous les cas, comme elle n’entendait pas dépasser certaines limites, elle le mènerait durement.

Le jour où Jules reprit son service, elle régla sur-le-champ les conditions possibles de leur future existence. Elle dit :

— Il n’y a rien de changé dans ce qui existait. Monsieur Jules, vous me comprenez sans plus ample explication. Je voulais vous chasser, j’y ai renoncé, pensant que votre obéissance et votre respect me récompenseraient d’un moment d’oubli. Si cela ne vous convient pas, vous êtes libre de chercher une autre place. Je vous verrai partir avec regret ; vous êtes un bon serviteur, avec cependant un grand défaut, la curiosité.

— Pour le bien de Madame ! Comment lui porterais-je secours, s’il lui arrivait quelque accident !

— Aucun danger ne me menace : Je sais à qui j’ai affaire.

Il n’en fut pas plus dit. Gonzague resta plus d’une semaine avant de se présenter de nouveau. Mais il avait envoyé un superbe bouquet accompagnant un bijou, et il avait écrit quelques mots où il s’offrait comme ami sérieux. Elle le reçut ni chaudement, ni froidement : elle le remercia avec cette nuance de réserve que savent si bien prendre les femmes, lorsqu’elles caressent un but bien défini.

Il lui baisa la main, s’informa si elle n’avait pas un ami qui finançait, elle ne répondit ni oui ni non, et, comme il hésitait à renouveler son attaque amoureuse, elle le pria de lui laisser la disposition de son après-midi, parce qu’elle attendait des visites, et de venir à sa réception du soir, où ils auraient le temps de causer intimement quelques instants. Il se soumit et se retira presque de suite. Certes elle était flattée de son offre d’entreteneur, mais elle ne connaissait que très superficiellement son état de fortune, et elle craignait d’aliéner sa liberté, dans laquelle elle vivait très à l’aise, grâce à sa clientèle de paillards. Elle tenait à se renseigner avant de rien décider, et elle entendait le juger durant cette soirée ; où il ne lui serait pas permis d’ignorer ses complaisances pour les uns et les autres, si toutefois il ne les connaissait pas déjà. Sans doute il ne s’accusait pas jaloux, puisqu’il l’avait partagée avec Jules : néanmoins il fallait bien déterminer le terrain sur lequel elle s’engageait. Un entreteneur a des droits que ne possède pas une commandite. Elle se sentait portée vers une excellente position, n’ayant rien de commun avec celle d’une demi-mondaine, et se rapprochant bien plutôt de celle d’une brave et bonne bourgeoise indépendante : il ne s’agissait pas de déchoir. Les amants qui payent pour avoir à eux seuls une femme, c’est très joli, mais c’est aussi parfois très embêtant, et de plus fort aléatoire comme résultat, lorsqu’il survient un malheur dans le genre de celui arrivé à une de ses amies. Mme Flavie Brettier, tombée dans une grande dèche, parce que après avoir épousé en secondes noces un gentil garçon du nom d’Aimé Brettier, afin de satisfaire son entreteneur, le baron Edmond Doudelaud, tenant à nouer des relations avec une femme en puissance de mari et non avec une cocotte, et aussi parce qu’elle était amoureuse folle du jeune homme, son entreteneur mourant subitement oubliant de lui léguer quoique ce soit. Ah ! la pauvre ! Elle réunit ses économies à un petit capital qu’avait son mari ; elle rêva de renoncer aux voluptés payantes : ils créèrent un commerce, pour lequel Aimé avait grande compétence, et, en dix-huit mois, tout fut perdu, nettoyé, les meubles saisis, par la faute d’un banquier qui emporta les fonds disponibles. Le désastre ne les abattit pas ; ils essayèrent de lutter. Ah bien oui, d’appartements en appartements, et presque terme par terme, ils échouèrent à un cinquième étage de deux petites pièces. Flavie possédait cependant toutes les qualités requises pour réussir à sauver l’homme qu’elle aimait, de la gêne et de l’ennui. De taille élevée avec un port superbe, gracieuse, jolie et fine, une beauté parfaite de blonde de vingt-cinq ans, comme elle, l’esprit alerte et décidé, l’abord commode, il était extraordinaire qu’elle eût roulé une telle pente. Peut-être actuellement son visage présentait-il quelques traces de fatigue, par les privations qu’elle endurait et qu’elle cachait avec résolution, et par le chagrin d’être séparée de son mari.

Celui-ci s’était réfugié pour quelque temps auprès de ses parents, à Niort, afin de plaider un bon accueil vis-à-vis de sa femme, et aussi afin de tâcher d’en tirer quelque argent. Oh ! la fidélité, quelle belle chose ! Cela n’empêchait pas maintenant Flavie de chercher de tous côtés une bonne passe, pour payer les dettes criardes, rejoindre ensuite Aimé, ou lui envoyer tout au moins un peu de pépète ; et, malgré le dévouement de ses bonnes amies, elle ne rencontrait que des offres dérisoires d’un louis, qu’elle refusait avec raison, car elle se relèverait difficilement si elle cédait.

Ces offres prouveraient de son effacement derrière son mari, lequel était ainsi cause de sa diminution comme valeur féminine. Et, depuis quelques semaines qu’elle fréquentait de façon assidue ses mercredi soir, elle ne parvenait pas à dénicher le coup de queue rêvé qui la satisferait dans sa modeste ambition actuelle.

Oh non, Thérèse ne suivrait pas ce chemin ! Elle aimait beaucoup son mari Jacques, il la planta salement pour cette garce de La Férina, ils réglèrent à l’amiable la liquidation de leurs intérêts communs, pour être libres chacun de leur côté ; ça n’arrêta pas cette canaille de vouloir la surprendre en adultère ; elle ne se remarierait pas, et elle se garderait bien de prendre un entreteneur sans avoir bien posé ses conditions.

En réfléchissant, un homme, qui collectionnait des pots de chambre, ne pouvait être bien sérieux ! Décidément, elle ferait beaucoup mieux de refuser l’offre !

Ah puis, elle verrait le soir.

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