04
Gonzague de Ponleuleu, dans cette visite, venait de signer son abdication masculine. Jusqu’à ce moment, Thérèse Phoncinot vivait sous un restant de charme de son mari, se contentait de donner des coups de canif isolés au contrat, dans l’espérance que le collage de son époux avec l’horizontale cesserait, et qu’il lui reviendrait. Mais, le malheur fit que le soir même de cette agape voluptueuse, elle se rencontra dans une maison amie avec le couple. Cela ne s’était pas encore produit. Contenant sa colère, elle crut s’apercevoir que La Férina la toisait avec insolence, et, avant qu’on ne fût intervenu, elle lui sautait à la gorge, la giflait, l’attrapait par le chignon, lui administrait une véritable raclée. D’abord surprise, La Férina s’occupa de parer les coups comme elle pouvait ; peu à peu, elle s’irrita, se débattait, griffa, força de son côté par les cheveux, mordit, et plus grande, plus enragée, voyant que Thérèse faiblissait, elle l’empoignait à bras le corps et parvenait à la réduire à l’impuissance. Lui retroussant les jupes, dans une folle et invincible exaspération nerveuse, lui donnant une force dont elle se croyait incapable, elle lui fendit son pantalon, lui sortit les fesses, qu’elle claqua de fouettées retentissantes. On ne cherchait plus à se jeter entre les deux femmes : le spectacle de la belle mappemonde de Thérèse, étalée dans ses blanches rondeurs sous les yeux de tous, figeait les gens sur place.
La Férina la maintenait sous un bras, et frappait, frappait, ne s’occupant pas des ruades auxquelles commençait à se livrer son adversaire. Thérèse, non découragée, retenue comme dans un étau, lançait les pieds pour essayer de démonter sa fouetteuse et dans ses mouvements, tordait, agitait son derrière qui n’en devenait que plus fascinateur sur tous ceux assistant à la scène. Tout à coup, La Férina fit un faux pas, elle glissa, tomba sur les genoux, et son étreinte fut rompue. Déjà Thérèse se trouvait sur son dos, la poussait brutalement sur le ventre, s’accroupissait sur ses reins, lui relevait les jupes et, comme elle n’avait pas de pantalon, attaquait vivement ses fesses, leur rendait la flagellation qu’elle venait de recevoir. La Férina se convulsait, tentait de se dégager ; mais elle était plus fermement tenue qu’elle ne tenait tantôt ; les cuisses de Thérèse qui enserraient ses reins étaient de fer, et elle n’en obtenait que des coups plus rudes. Et le cul de La Férina, tout aussi blanc, tout aussi joli, tout aussi attractif que celui de Thérèse, absorbait les regards de la dizaine de personnes rassemblées autour, ne paraissant pas du tout disposées à intervenir pour séparer les deux femmes. Bien mieux, en s’interposant pour empêcher de s’élancer Jacques Phoncinot, le mari de l’une, l’amant de l’autre, menaçant de ses regards furibonds, de son poing levé la première.
Les fesses de la Férina se teintaient en rouge ; la main de Thérèse frappait sans pitié, sans se lasser. Elle fouettait fortement, et parfois même pinçait pour marquer un bleu qui trancherait sur le rouge. Elle ne s’arrêta que lorsque son bras fatigué refusa de marcher. Elle allongea une dernière claque d’une vigueur inouïe, se redressa prestement, et courut se placer derrière la maîtresse de maison pour se mettre sous sa protection. La Férina, tout aussi promptement debout, les yeux fous de colère, cherchait à la rattraper. Les invectives se multipliaient :
— Rossarde, putain, voleuse de mari, sale coureuse, dire qu’on a été bien ensemble ! Vache, traînée, laveuse de vaisselle.
Ainsi parlait Thérèse ; et La Férina de riposter :
— Montreuse de con, suceuse de pines, lécheuse de mon cul, tu t’en ferais mourir, si je t’accordais de me bouffer les poils de mon chat ! Langue de truie va exécuter tes poses, pour qu’on t’encule, et que tu fasses la cocotte à la frime.
— Ah, bougresse ! Tu oses pisser tes mots, toi qui fouilles les poches de tes michés pour les entôler, ou pour qu’ils chantent plus tard !
— Menteuse de latrines, tu me prêtes tes qualités ! Toi, tu chipais les lettres dans les maisons où tu jouais de tes guibolles pour rincer l’œil des vieux cochons ! Mais, tu as fini le métier, et personne ne veut plus de ta charognesse de peau.
— Ah, salope ! ah, garce ! tu m’as échappé aujourd’hui, parce que je n’en pouvais plus de te cingler le cul, mais je te l’étriperai la prochaine fois ; il n’en restera plus que l’intérieur, la merde.
— Tiens, viens la manger, ta langue ne demande qu’à s’en régaler.
La Férina tourna le dos, se troussa, présenta ses fesses, encore d’un rouge de homard, et se flanquant une tape dessus, ajouta :
— Ta langue est le meilleur des papiers, et c’est tout ce que à quoi elle est bonne.
On se précipitait entre les deux coléreuses, prêtes à se ressaisir ; on leur mettait la main sur la bouche pour apporter le holà à leur répertoire d’injures. On emmenait Thérèse d’un côté, et La Férina de l’autre ; toutes les deux, dans une pièce voisine, fondaient en larmes, avaient une crise de nerfs. Jacques, aux genoux de La Férina, essayait de la consoler ; et aux genoux de Thérèse, une autre femme, une gentille blonde de dix-neuf ans, Pauline Turlu, dite la Circé moderne, jurait de l’aider à se venger.
— Je te l’avais bien dit dans le temps, murmurait-elle, cela devait arriver ; elle devait t’enlever ton mari, et tu me la préférais, parce que je n’étais qu’une enfant ! Et, tu m’as empêchée de lui causer du chiche. Laisse-moi t’embrasser les genoux et les cuisses, chérie, tu sais bien que pour ma part je ne t’enlèverai jamais ni tes amants ni ton mari.
— Non, non, non, je ne veux pas que tu me gamahuches ! Fiche-moi la paix, Pauline, tant que je n’aurai pas avalé le nez de cette gueuse, je ne dormirai plus.
Mais Pauline ne se démontait pas ; elle s’installait entre les cuisses de Thérèse, lui suçait le bouton, essayait de lui peloter les fesses ; la jeune femme était tellement énervée, qu’elle la repoussait, et lui appliquait une maîtresse gifle pour dompter son insistance, tout en disant :
— Ah, mais non ! ah, mais non ! je te dis que je ne veux pas de ça, tu m’entends ! Je ne suis pas du tout en train ! Je n’ai plus rien à faire dans cette maison, où l’on m’a exposée à me rencontrer avec cette ordure, et je m’en vais.
— Un louis pour te gamahucher !
— Ni pour un ni pour cinq, le sang m’étoufferait ! et d’ailleurs tu n’as pas à m’acheter, toi !
— Alors, si c’est pour de l’argent, que ce soit pour guérir la joue que tu m’as frappée.
— Tiens, toi aussi, tu m’embêtes ! Tu ne veux pas comprendre que ce n’est pas le moment. Va lécher cette peau, si tu as tant envie que ça.
— Moi, lécher une ancienne domestique de ma famille, je préférerais m’arracher la langue d’un coup de dent.
— Elle n’est plus domestique, et on ne dirait pas qu’elle l’a été.
— Tu vas peut-être la défendre !
— Cette charogne ! Ah ! Pauline, ne fais pas la bête, adieu.
Thérèse courut chercher son chapeau, et personne ne la retenant, elle partit.