‹ Fétichisme amoureuxChapitre 8 sur 14 · 08

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Les coups de verges, qu’elle avait si généreusement distribués à son malheureux amoureux, imprimaient à ses traits une animations extraordinaire leur allant à ravir. Ses yeux brillaient de feux séducteurs ; elle ne voulait pas céder à la passion qu’elle inspirait ; elle cherchait un moyen d’exercer son empire sur ce pauvre fétichiste, essuyant les nombreuses gouttes de sang qui perlaient sur ses chairs, avec un mouchoir qu’elle lui avait jeté, comme on jette un os à un chien. Sur les genoux, Gonzague rampait à sa suite dans les moindres mouvements qu’elle entreprenait, et ne cessait de gémir :

— Oh ! Thérèse, et Thérèse, pour te baiser, je m’astreindrais au supplice le plus dur.

— Me baiser ! Quel toupet ! Au fait : examinons ce que je puis faire de toi, puisque tu offres de m’obéir en tout. Eh bien ! mais, j’ai trouvé. Mon domestique, Jules, ne m’a pas prévenue de l’arrivée du Commissaire, je vais le flanquer à la porte, et en attendant que j’en aie un autre, tu le remplaceras. Je dois t’en aviser : Jules fait l’appartement, brosse, s’occupe des courses, me sert à table, et aide la cuisinière, si elle a besoin d’un coup de main.

— Ô joie, être ton domestique ! Je payerai pour avoir la place.

— Ne te réjouis pas si vite : tu n’occuperas la place que très peu de temps, et ce soir, tu décamperas. Demain, j’aurai un autre serviteur.

— Je retiens le poste.

— Je ne te l’accorde pas, je serais trop mal servie. Maintenant je vais régler cette affaire.

Elle sonna, après que Gonzague eut pénétré dans le cabinet de toilette pour réparer sérieusement ses écorchures. Le domestique se présenta, la mine basse.

— Jules, dit-elle, où étiez-vous, qu’on se soit permis d’entrer chez moi sans être annoncé ?

— Madame, je cirais vos bottes pour votre partie de pêche de dimanche.

— Et vous avez laissé pénétrer dans l’appartement sans vous y opposer.

— On a sonné, j’ai ouvert, avec une brosse à la main, on s’est précipité. M. Jacques connaît la maison, il a marché droit vers le salon, comme si vous l’attendiez ! Je n’ai pas voulu gaffer.

— Vous êtes un imbécile. Allez faire votre malle, je vous chasse.

— Vous me chassez ! Oh ! Madame, moi qui vous suis si dévoué !

— Je m’en aperçois ! Dépêchons, je n’ai pas de temps à perdre.

— Madame n’est pas juste ! Si elle me chasse, qui saura faire la main pour ses petites histoires !

— Vous êtes un sot, et je vous chasserai deux fois pour cette observation.

— Madame est en colère, et elle a tort. Si elle réfléchissait, elle verrait qu’elle ne peut pas se passer de mes services : je suis trop au courant de la vie de Madame pour ne pas être un instrument utile, et je lui suis plus dévoué que ne le serait la meilleure des femmes de chambre. Madame s’en rend bien compte.

— Ne m’horripilez pas avec vos discours ; j’ai arrêté votre remplaçant.

— Mon remplaçant ! Et où est-il ?

— C’est le Monsieur que vous avez introduit, et avec qui on m’a surprise.

— M. de Ponleuleu ! Ah ! elle est bien bonne ! Mais, Madame, si vous vous offrez une fantaisie dans cette combinaison, vous vous amuseriez bien davantage en me gardant et en me donnant la place de M. de Ponleuleu, tant que vous le conserverez à votre service.

— Êtes-vous fou ?

— Pas le moins du monde : étudiez l’affaire ; si vous cherchez à ce qu’il enrage, il enragera bien plus, en nous voyant remplir chacun le rôle… que le troc dicterait.

— Vous ne manquez pas d’audace.

— Pour être agréable à Madame, je me sens capable de tout.

L’idée lui parut si drôle, qu’elle ne retint pas un éclat de rire, et, versatile comme toutes les femmes, elle accepta de suite la proposition, et s’écria :

— Vous êtes moins bête que je le croyais, et ma foi, j’ai bien envie d’essayer l’affaire. Prenez sa place, en visiteur, pas davantage, et nous jugerons comment il s’accommodera de la vôtre. Tenez, ramassez ses vêtements, et endossez-les prestement. Je vous pardonnerai, selon la façon dont vous me contenterez.

Elle lui livra les effets de Gonzague, et Jules passa dans une pièce voisine pour les revêtir. Il avait à peu près la même taille, le même embonpoint, tout se présentait pour le mieux. Quand il entra, au bout de quelques secondes, on aurait juré que le costume avait été confectionné pour lui. Thérèse l’en complimenta, et dit :

— Vous voilà donc M. de Ponleuleu, Jules, jouez avec sang-froid le rôle, et surtout, n’oubliez pas que s’il m’oblige à certaines familiarités, vous ne devez pas y attacher plus d’importance que je n’en attacherai aux vôtres. Du reste, le rôle ne vous sera pas toujours commode, je vous en préviens.

Sur ces mots, elle le fit asseoir sur un sopha, en lui recommandant de l’attendre quelques instants, et elle s’en fût pour retrouver le vrai Gonzague, et préparer la scène que déjà elle complotait. Dans le cabinet de toilette, elle le vit, nettoyé de ses taches de sang, restauré, hésitant sur ce qu’il devait faire. Elle l’aborda durement :

— Pourquoi êtes-vous là ?

— Mais… je me lavais.

— Vous vous laviez dans mon cabinet de toilette ! Perdez-vous l’esprit ? Depuis quand les domestiques se considèrent-ils chez eux dans la maison de leurs maîtres ?

— Mais…

— Et puis, oubliez-vous le respect que vous me devez, de rester ainsi nu devant mes yeux ?

— Madame…

— Vraiment, je crains d’avoir eu la main malheureuse en vous choisissant ! Il y a un gros moment que je vous appelle, et j’ai quitté un visiteur pour me mettre à votre recherche ! C’est très embêtant. Nous réglerons cette affaire plus tard. Suivez-moi pour vous revêtir ; j’ai entrevu vos effets dans mon boudoir. Je me demande pourquoi vous ne vous installez pas dans ma chambre. Votre toupet ne m’en imposera pas, vous entendez…

— Thérèse…

— Hein, plaît-il !

Il esquissa un geste pour la saisir par la taille, elle lui allongea une tape sur les doigts, avec un tel air princesse qu’il en demeura tout marri, et la suivit, la tête basse, commençant à redouter que son emploi fictif ne lui vaille plus d’ennuis que d’agréments. Malgré lui, dans le fond du cœur, il espérait en la clémence de cette femme adorable qui lui avait donné son vase de nuit, et il se rasséréna, en apercevant le costume de Jules qu’elle lui ordonnait de revêtir. En somme il était dans la place, il serait bien stupide s’il ne savait pas en profiter. En silence, il se costuma, depuis la chemise jusqu’au gilet aux boutons dorés, et il offrit ainsi une attitude si burlesque, que Thérèse se mordit les lèvres pour ne pas lui rire au nez. Quand il fut tout habillé, elle lui dit :

— Vous allez nous préparer une orangeade, et vous nous l’apporterez au salon.

— Une orangeade !

— Eh bien ! quoi, ne seriez-vous pas bon pour en confectionner une !

— Si, si, où trouverai-je les ingrédients nécessaires ?

— Ah ça ! mais, arrivez-vous de Pontoise ou de Caca-les-Oies ? Vous ne prétendez pas que je vous accompagne pour vous montrer où sont placés les fruits et les verreries ?

— Oh ! non, oh ! non, Madame.

— Dépêchez-vous, M. de Ponleuleu a très soif, et il attend.

— M. de Ponleuleu, mais ?

— Vous m’ennuyez, mon ami, si le service de ma maison ne vous convient pas, dites-le, je vous règle et vous partez. Je vous ai suffisamment témoigné de la patience en tolérant votre invasion dans mon cabinet de toilette, votre manque de respect avec votre tenue plus que sommaire, je n’ai pas le temps de vous aider dans les opérations domestiques qui vous incombent, donc à l’ouvrage, et fichez-moi la paix.

Elle lui tourna le dos, le planta dans un couloir, et revint au salon.

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