Chapitre 8 Une lettre d’amour au village
— Entrez ! dit une voix fraîche et claire, en réponse à de petits coups frappés discrètement.
La porte s’ouvrit, et, sur le seuil du boudoir de Marguerite, parut Lisette, la fille de Gaspard Pichenotte, une petite brunette, accorte, à l’oeil vif et hardi, la mine éveillée, les joues fraîches, piquées, au coin d’une bouche mutine, de larges et profondes fossettes. On eut dit les petites trouées d’un fauteuil en damas rose bien capitonné.
C’était l’incarnation vivante de la jeunesse et de la santé ; et cette joliesse native, sans apprêt et sans fard, avait un parfum de fraîcheur qui rajeunissait tout autour d’elle.
— Tiens ! c’est toi, Lisette. Comment se porte-t-on chez vous ?
— Ben, merci. Et vous, mamzelle ?
— Assieds-toi, nous allons faire un bout de causette ensemble. Tu te fais rare à la maison.
— Badame ! on reste joliment loin du village, et c’est pas tous les jours qu’on a des occasions de descendre au bord de l’eau. Et pi, v’là l’printemps arrivé, on a été ben occupé à tondre les moutons ; c’qui nous a donné joliment du borda, allez ! mé, n’importe ; je r’grette pas mes peines ; j’ai eu quinze livres de laine à ma part et pas un seul graquia dedans !
— Qu’est-ce que tu veux faire de toute cette laine ? demanda Marguerite.
— C’est pour greyer mon ménage, répondit-elle.
Et comme si cette réponse lui eût rappelé soudain le but de sa visite, Lisette, toute rouge et tout embarrassée, se mit à serrer nerveusement entre ses doigts le morceau de vieux journal qu’elle tenait roulé entre ses mains.
— Regarde les albums en attendant que je termine cette lettre, dit Marguerite, qui, remarquant son trouble, voulait lui donner le temps de se remettre.
— Sainte Anne ! dit Lisette, retournant les feuillets avec les coins de son tablier blanc, de peur de les salir, y en a-t-y du beau monde là-dedans… mé, comme ils sont tous blêmes !… Passe encore pour votre défunte mère qui est morte, mais l’s’autres ? Not’e tireur de portraits, lui, qu’est pourtant pas astiqué comme ceusses des villes, y nous pose sur le zingue avec toutes nos couleurs. Pi, i nous met des beaux colliers en or avec des bagues et des épinglettes, sans chicher pour son or comme c’ti-là qu’a pris ces portraits-là.
Quiens ! j’m’en remets de c’tellà. C’est la d’moizelle qu’est venue l’été passé, icite, hé ?
— Oui, Lisette. C’est malheureusement le seul portrait que l’on ait d’elle et je ne le trouve pas très bon.
— Ah, ben oui ! c’est toujours comme ça, voyez-vous, quand qu’une personne est morte sa physquionomie change sur son portrait, et c’est pu la méme en toute. Y ont toujours la mort dans les yeux…
Mé, j’bavasse toujours et ça vous impose d’écrire. Occupez-vous pas d’moé, allez ! j’me parle en moi-même.
— J’ai fini, Lisette, j’ai fini. Je n’ai plus qu’à mettre un timbre sur mon enveloppe et je suis à toi.
Lisette remit avec précaution l’album sur la table et regarda fixement à ses pieds.
— D’abord, dit Marguerite, me diras-tu ce que tu tiens enveloppé dans ce journal et que tu chiffonnes à plaisir.
Pour toute réponse Lisette déplia le morceau de journal et montra, toute froissée, une méchante feuille de papier blanc, à grosses raies bleues, qu’elle se mit en devoir de repasser avec sa main pour en effacer les plis.
— Ah ! j’y suis maintenant. Tu veux écrire à ton cavalier, hein ?
— Hé ben, oui, mamzelle, avoua Lisette. Y a pas d’mal à ça. Et si c’était un effet de votre bonté, vous me marqueriez c’que je veux lui faire assavoir.
Voyez-vous, mamzelle, continua Lisette, un peu plus enhardie maintenant que le but de son voyage était connu, j’aurais ben faire écrire la maîtresse d’école, mé, j’la redoute, parce que je me su-t-aperçue que p’tit Charles lui était pas indifférent et alle aurait pu profiter de l’occasion d’ma lettre pour se produire…
— Tu es jalouse un peu, dis ?
— Badame ! c’est point que j’ai gros d’jalouserie, mais ça chicote un peu comme de bonne. Pourtant, ajouta-t-elle fièrement, j’n’ai jamais eu à me plaindre des agissements de p’tit Charles. Dieu merci à Dieu ! avec lui, j’ai la planche du bord. Et quand que p’tit Charles était icite, y avait pas un raccroc, pas eune courvée ousqu’il ne m’choisissait pas pour sa compagnie.
— Où se trouve-t-il donc maintenant ce modèle de constance ?
— Il a gagné les hauts depuis les récoltes. Il est allé s’gagner de l’argent pour s’acheter eune terre ; l’bien revient à Séraphin, l’plus vieux, et le père est pas assez fondé pour en donner un à chacun d’ses garçons.
— Bon. Et qu’allons nous faire dire à ce p’tit Charles ?… Non, garde ton papier à lettre pour une autre fois. Ce papier gris-perle doublé de rose te plairait-il mieux ? Un vrai papier de billet doux, hein ?
— Sainte-Anne ! c’est trop beau. Va-t-y être fier, un peu.
— Commence maintenant, je t’attends.
— Ah, ben ! vous savez mieux que moé comment c’qu’on écrit ça une lettre ?
— Oui, les miennes, je ne dis pas, mais celles des autres, ce n’est plus la même chose.
— Mon cher ami, commença donc Lisette, j’mets la main à la plume pour vous faire assavoir de mes nouvelles qui sont très bonnes, Dieu merci ! J’espère que la présente vous trouvera telle qu’elle me laisse, c’est-à-dire, en bonne santé…
Lisette s’arrêta essoufflée. Elle avait débité ce bout de lettre comme une chanson depuis longtemps apprise par coeur et maintenant qu’elle avait si prestement disposé de la formule épistolaire habituelle, elle restait court.
— Je m’fie à vous pour le reste, dit-elle, vous savez aussi ben que moé c’qui faut dire.
— Hé ! non, je ne sais rien du tout, je l’arrangerai bien à ma façon si tu le veux, mais il faut me raconter ce que tu désires qu’il sache.
Lisette tourmenta longtemps son tablier, fixa de nouveau le dessin du tapis :
— Vous pouvez lui marquer, décida-t-elle, que mes sentiments à son égard sont toujours les mêmes… qu’il peut compter sur mon amiquié comme je compte sur la sienne. J’espère qu’il souquiendra toujours les promesses qu’il m’a faites avant d’partir, quant à moé, j’serai toujours parée à souquiendre les miennes…
Vous lui marquerais aussi, que cheuz nous m’font étriver quand y m’voient songearde parce qu’y disent que j’m’ennuie de lui…
— Ce qui est bien un peu vrai, hein, Lisette ?
— Hé ben, oui, avoua franchement Lisette, faut tous en passer par là ; vous verrez quand vot’e tour sera arrivé.
— Qui te dit qu’il n’est pas encore arrivé ?
— Non, dit Lisette, secouant sa jolie tête que de petites mèches folles entouraient comme d’une mousse, vous seriez plus compâtieuse. Au jour d’aujourd’hui, tout ça, ça vous amuse.
— Pourtant, je t’assure, Lisette, de toutes mes sympathies.
— C’est bon, c’est bon. Toujours pour en r’venir à ma lettre, vous y marquerez que j’ai fait ben du filage d’puis qu’i est parti, que j’ai-t-encore cinq pièces de p’tit carreautage à travailler au méquier entr’cite et c’t’été, et que j’ai toujours, grâce à Dieu, bon pied, bon oeil…
… La fille à Jean Guyon a publié son dernier ban, mé l’mariage retarde à s’faire. Ça m’a tout l’air comme si elle allait lui envoyer la pelle…
— La quoi ? dit Marguerite, que cette étrange expression prenait par surprise.
— La pelle ! Vous savez, continua Lisette en guise d’explication, quand un amoureux ou une amoureuse veulent cesser de s’voir, ils se l’font assavoir d’une manière ou d’eune autre. C’est c’qu’on appelle lui renvoyer la pelle.
— Ah ! tu m’en diras tant… Que fais-tu dire encore ?
— Marquez-y que toutes les vieilles gens sont assez vigoureux pour la saison… Son filliol a toujours bonne envie de vivre… Ça va faire un beau gars, qui r’semblera à son parrain, j’vous dis qu’ça…
… Bon, j’cré ben que j’ons dit toutes les nouvelles. Vous n’oublierez pas d’lui marquer que cheux nous lui font des saluts ainsi qu’à tous ceux qui s’informeront d’nous aut’es. Pour terminer, j’sus toujours son amie à la vie et à la mort.
— Tu lui es donc bien attachée à ton Charles ? dit en souriant Marguerite.
— Je l’aime, dit simplement Lisette.
Et ses grands yeux soudain devinrent pensifs et toute sa physionomie se transforma.
Pendant quelques instants un silence profond régna dans l’appartement.
— Écoute, maintenant, dit Marguerite après avoir griffonné quelques minutes ; je vais te relire ta lettre. Je l’ai arrangée un peu à ma façon, mais si j’ai oublié quelque chose, tu sais ? il faut me le dire.
Lisette posa ses coudes sur la table, et la tête dans ses deux mains, se mit à écouter la lecture de cette importante épître.
Elle dévorait Marguerite des yeux et semblait recueillir avec avidité toutes les paroles qui tombaient de sa bouche.
— … Je suis, – dit enfin Marguerite, qui avait cru mieux de ne rien changer à la finale donnée par Lisette, – ton amie à la vie et à la mort…
Lisette écoutait encore. Quand elle eut constaté que c’était bien tout :
— Oh ! mamzelle, s’écria-t-elle, en v’la une lettre qu’est ben tournée ! Il y a de quoi boire et à manger là-dedans. Ça parle comme dans un livre. C’est-y beau d’savoir jaser comme ça !
— Ainsi, tu es sûre que je n’ai rien oublié ?
— Mé… non, hésitait cependant Lisette.
— Allons je vois qu’il y a quelque omission. Qu’est-ce ?
Lisette, subitement embarrassée, ne disait plus rien.
— Ne fais pas tant de façon. Puisque je te le demande…
— Mé, vous savez ben… C’est queuque chose qu’on ajoute toujours après son nom…
— Non, je ne sais rien. Voyons, dis.
— Hé ben, c’est : excusez l’écriture, s’il vous plaît !
À ma petite amie de Beauce, Yvonne Fortier.
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