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Chapitre 1 Le mari de la Gothe

« Quel temps écrasant ! Nous allons avoir de la pluie, c’est sûr. »

— Sitôt dit, sitôt fait. Une large goutte vient de tomber sur mon nez. Dieu sait comme nous allons être arrosées !

— Excellente raison pour se hâter de chercher un abri. Ce petit chemin de travers conduit à la demeure de la mère Madeloche, notre plus proche voisine. Suis-moi vite et nous y serons avant l’orage.

C’était par une forte chaleur de juillet.

Le soleil avait dardé ses brûlants rayons avec une ardeur telle qu’on aurait pu se croire aux jours de Phaëton rasant la terre au risque de l’embraser. Lourde, étouffante était l’atmosphère, et les poumons rendaient avec effort l’air qu’ils aspiraient. La terre, enfiévrée, avait soif d’eau, de fraîcheur, de rosée ; les plantes, recouvertes d’une épaisse poussière, avaient perdu leur verdeur printanière et paraissaient flétries avant le temps.

Subitement le temps s’assombrit et, du fond de l’horizon, montèrent des nuages menaçants. Le grillon cessa son cri-cri sous l’herbette, comme l’oiseau son chant dans les bois. Dans les prés, les animaux s’éveillaient de leur torpeur et regardaient au loin, inquiets, dans l’attente d’un événement pour eux inconnu, tandis que leur langue rugueuse pendait, haletante.

À la campagne, où l’on entend d’ordinaire plutôt les voix de la nature que le bruit des hommes, l’heure qui précède la tempête est une heure solennelle.

Et quand tout se tait, les insectes, les oiseaux, que la brise ne murmure plus dans les feuilles, un grand silence se fait, majestueux, troublant comme le recueillement qui devra préluder à la fin de toutes choses créées, la dissolution des éléments.

Tout à coup, l’orage éclate, violent, terrible, comme une colère longtemps contenue. Le vent recouvre sa voix, mais ce n’est plus le doux trémolo des feuilles sous la ramée. Il se lève en longs sifflements, châtiant ces mêmes arbustes qu’il caressait tout à l’heure : le grand maître n’a plus d’amour. Les frêles saules ploient et demandent grâce : courbés et pleurant, ils ne résistent plus, tandis que le peuplier indomptable lance encore aux nues son insolent défi.

L’orage se déchaînait dans toute sa force au moment où les deux jeunes filles, qui venaient d’échanger le petit dialogue qui précède, atteignaient en courant une maison basse et longue à toit pointu, blanchie à la chaux, aux épais contrevents soigneusement retenus aux murs par des charnières en cuir.

Une femme déjà dans l’âge, droite encore en dépit des années, vint répondre aux coups pressés des promeneuses. Elle était vêtue d’une robe d’étoffe du pays de couleur sombre et une câline blanche à larges garnitures ne cachait qu’à demi ses cheveux grisonnants ; un tablier de coton à carreaux bleus et blancs complétait sa toilette.

La mère Madeloche eut un bon sourire de bienvenue en reconnaissant Louise Bressoles, fille d’un riche propriétaire du village, qu’elle avait connue tout enfant.

— Entrez, entrez, mesm’zelles, dit la bonne vieille. Queu temps pour des chréquiens d’être dehors quand y mouille comme ça !

— C’est terriblement beau, dit Madeline, s’attardant sur le seuil de la maison à contempler les ravages de l’ouragan. Qui aurait prévu ce bouleversement, il y a quelques minutes ? On a souvent comparé aux vents des passions…

— Entre vite, cria Louise, tu feras de la philosophie tout à ton aise, bien abritée sous le toit hospitalier de la bonne mère Madeloche.

— Entrez, entrez, mam’zelle, vous allez tout maganner votre belle robe et vous mettre trempe comme une navette. C’est un orage qui sera ben meilleur pour le grain et qui va faire minoter les pataques, allez ! Assisez-vous. C’est pas souvent qu’on a l’agrément de votre compagnie.

— Merci, mère Madeloche. La santé va toujours à ce que je vois. Voici ma cousine Madeline, dont vous avez connu la mère, ma tante Renaud, avant qu’elle aille demeurer à Québec.

— Comment, madame Renaud ? Une bonne petite dame si avenante ! Elle qui avait toujours la tête pleine de saluts et que j’ai bercée dans son ber quand alle était toute petite. Si c’est-y Dieu possible que c’te grande demoiselle-là, c’est sa fille ? Ça fait vieillir, allez !

— Cependant, vous êtes encore toute gaillarde, la mère, comme à l’âge de vingt ans.

— Sont-y charadeuses un peu ces demoiselles des villes, répondit la vieille, intérieurement flattée du compliment. J’aurai soixante-dix ans vienne le mois des récoltes, et d’puis la mort du défunt, j’sus pas vigoureuse comme avant, y s’en manque.

Tout en parlant, la bonne femme avait repris sa quenouille chargée de lin, dont elle passa le manche dans la ceinture de son tablier et le fil se mit à fuir entre ses doigts agiles.

—  Comme c’est joli un rouet ! et comme j’aimerais mieux filer que travailler à nos éternelles broderies, exclama Madeline. Mais que faites-vous donc là, mère Madeloche ? ajouta-t-elle, comme la vieille promenait son fil sur les petits tenons de fer formant des pointes allongées et recourbées à leur extrémité supérieure.

— Je remplis l’fuseau égal tout du long ; si je ne changeais pas le brin de place sur les dents des ailettes, le fuseau, voyez-vous, ne s’emplirait que d’un bord.

— Et cette grosse vis en bois au bout du rouet ?

— Ça mam’zelle, c’est la chambrière qui règle le fil pour ne pas le laisser aller ni trop dru ni trop court ; quand le rouet avale trop j’la serre ou j’la desserre au besoin. L’annoi, c’est la petite roue au bout du fuseau ous’ qu’on fait prendre la corde qui fait r’virer la grande. Icite, ou’s que j’mets le pied, c’est la marchette qui met tout ça en mouvement. Et c’te petite écuelle en bois, plantée près de la chambrière, ça s’appelle la gamelle ; vous voyez, il y a encore de l’eau dedans, c’est pour glacer la chaîne de temps en temps.

— Bien intéressant, mère Madeloche. Et comment appelez-vous cette petite tournette à côté de vous, là ?

— Mé ! un dividoué, ma chère demoiselle, un dividoué pour y mettre la fusée quand alle est filée. Hé ! mon sauveur ! comme ça changé ! De not’ temps, une fille aurait pas pu trouver à se marier, même les plus grosses demoiselles, sans savoir conduire son rouet comme i faut.

†††

L’appartement, où les jeunes filles et la mère Madeloche se trouvaient réunies, était une vaste pièce formant le corps principal du logis, et servant à la fois de salon, de salle à manger, de chambre à coucher et de cuisine.

Figurez-vous des murs blanchis à la chaux, des plafonds traversés par de grandes poutres ; de longues perches accrochées transversalement à ces poutres et servant de séchoir ; une longue table de sapin blanc, le lit dans un coin, recouvert d’une courtepointe aux couleurs variées et entouré de rideaux bien blancs, à la tête duquel se trouve une fiole pleine d’eau bénite attachée par un cordonnet de laine à un clou.

Près du lit, un grand coffre, – le siège préféré des amoureux, – quelques pauvres chaises, et vous avez, à peu d’exceptions près, l’intérieur des maisons de nos cultivateurs.

À la place d’honneur, bien en vue, sur un carré de papier peint ou d’un journal à fortes enluminures, est suspendue la croix de tempérance, toute noire et tout unie, sévère d’apparence, comme les engagements qu’elle rappelle. À côté de la croix, une grosse branche de buis bénit encore parée des fleurs de papier bleu, blanc et rouge qui l’ornaient au dimanche des Rameaux.

Dans la cheminée tout enfumée, sur les cendres demi éteintes, une chaudronnée de pommes de terre achevait de bouillir pour le repas du soir. Le dressoir étalait les assiettes de faïence bleue, bien alignées et luisantes comme une fine porcelaine.

Près de la porte, sur un petit banc, deux grands seaux de forme oblongue, les habitués de la fontaine creusée tout près du jardin potager, derrière la maison.

De cet intérieur se dégage une odeur de pain cuit sous l’âtre, de branches de sapin dont on frotte le plancher et d’où monte encore un parfum de forêt qui embaume…

Tout a un air simple et rustique bien en rapport avec les moeurs primitives et la naïve simplicité des habitants de nos campagnes.

†††

La pluie tombait toujours, fouettant les vitres avec rage ; par les fenêtres mal jointes, l’eau filtrait jusque sur le plancher.

— Croyez-vous que l’orage dure longtemps, la mère ?…

— Non, mam’zelle, y a une éclaircie dans le sorouet ; mais tout de même, la semaine va être tendre, car l’Évangile s’est farmé au nord, dimanche dernier. Holà ! la Gothe, viens servir à ces demoiselles de la crème et du laite. C’est tout ce que j’ai à vous offrir, mé c’est donné de grand coeur.

À l’appel de la mère Madeloche, un pas lourd se fit entendre et celle qu’on appelait la Gothe descendit à reculons l’échelle du grenier. C’était une robuste gaillarde d’environ trente ans, à la mine grasse et réjouie. Elle s’avança en saluant gauchement, riant avec bonasserie aux questions amicales de Louise, chez qui elle avait été servante pendant plusieurs années.

— Vous êtes avec votre grand-mère maintenant, la Gothe ? C’est moins fatiguant que d’aller en service, je suppose ?

— Oh ! j’vas m’engager encore, mais c’te fois-cite, c’est à la longue année, reprit la Gothe, en découvrant une rangée de dents larges et épaisses.

— Que veut-elle dire ? interrogeaient les yeux de Madeline, en regardant son amie.

— Vous allez vous remarier ? demanda Louise traduisant ainsi, pour le bénéfice de la citadine, l’expression bizarre de la Gothe.

— Oui, eune folie ! grommelait la grand-mère, comme si alle s’était pas fait assez battre déjà avec son vieux.

— Ah ! ben, de la peau de femme on en verrait d’accrochée partout qu’on se marierait toujours.

— Vous n’avez donc pas été très heureuse avec votre premier mari, ma pauvre femme ?

La vieille se chargea de répondre :

— Mé, i ne l’a pas prise en traître, mam’zelle. Le père Duque, son défunt, avait déjà fait mourir deux femmes de cruyautés et de misères : on y a dit ça ben des fois, mais alle voulait écouter personne et elle l’a marié malgré Dieu et ses saints.

— Badame ! si ça n’avait pas été moi, c’en eusse été un autre !

— Comment, exclama Madeline, mais vous n’étiez pas obligée de vous sacrifier pour une autre ?

— C’était ma destinée, répartit la Gothe en haussant les épaules.

Le dernier mot était dit.

Comment se fait-il que le fatalisme soit si profondément enraciné chez nos paysans ? La destinée, c’est la grande chose qui explique tout, qui clôt toute discussion, qui console de tout. Un malheur est-il arrivé ? On ne parle pas des moyens qui auraient pu le prévenir, on ne songe même pas à se précautionner pour l’avenir, tout est résumé simplement par : c’était la destinée.

Inutile de s’opposer à telle dangereuse entreprise ; si le destin le permet, l’auteur en reviendra sain et sauf ; sinon, rien ne saura le garder du danger, il faut que son sort s’accomplisse.

Qui pourrait dire qu’ils ont complètement tort ? Malgré le grand combat qui s’est livré entre le fatalisme et ce sens intime témoignant d’une liberté absolue dans toutes nos actions, qui peut affirmer que ce dernier soit victorieux partout ? Il est des événements indépendants de la volonté, prévus de toute éternité et dont les vaines précautions humaines ne sauraient empêcher le dénouement.

Tout en parlant, la jeune veuve avait recouvert la table d’une nappe de toile, orgueil de la ménagère canadienne, rude au toucher, il est vrai, mais d’une blancheur immaculée. Puis, traînant ses pas jusqu’à la laiterie, elle en revint bientôt avec deux grandes terrinées de bon lait frais, recouvert d’une crème épaisse et appétissante ; et soulevant le couvercle de la huche, elle en retira un pain énorme, croustillant et doré, qu’elle coupa ensuite en larges chanteaux pour les deux jeunes filles.

— Mangez à votre réfection, mes belles demoizelles.

Et reprenant son tricotage en se rasseyant :

— Oui, continua-t-elle, comme si cette heure de tempête avait réveillé dans son âme le souvenir de ses jours orageux, qu’il y en a des hommes mauvais ! c’est moi qui connais ça ! Ben souvent que le mien m’a fait des bleus sur les bras et sur tout mon corps. I m’massacrait de coups ; ben souvent qu’y m’a cogné la tête amont le mur et qu’y m’a renfermée dans son grand coffre sans me donner à manger. Sainte bénite ! comme on peut faire pâtir une pauvre femme sans la faire mourir ! j’peux ben l’dire à c’te heure que c’est faite…

— Avec ça qu’y était jaloux comme un pigeon, repartit la grand-mère.

— Comme j’l’haguissais ! comme j’l’haguissais ! reprenait la Gothe, tandis qu’une lueur fauve s’allumait dans ses grands yeux pâles.

Une rage sourde s’emparait de tout son être et la secouait au souvenir de ses douleurs passées. Cette figure, si placide tout à l’heure, se revêtait d’une expression menaçante ; ses narines s’enflaient et frémissaient sous l’empire d’une puissante émotion ; cette bouche, qui souriait si béatement, se crispait maintenant et les longues aiguilles de son tricot s’entrechoquaient brusquement entre ses doigts nerveux. Les années, la mort même, n’avaient rien fait oublier, tant l’épreuve avait été cruelle, et les épaules saignaient encore sous le joug de ce dur esclavage.

Peut-être était-il sous l’influence de la boisson et pas toujours responsable de ses actes, dit Louise, qui sentait un vague besoin d’excuser une brutalité si féroce.

— Non, répondit durement la Gothe. J’aurais donné avec plus de contentement tout l’argent de ma gâgne pour qu’il se saoûle, parce qu’il était toujours meilleur pour moé quand y avait un coup dans la tête. Mé, j’cré que la mauvaiseté et le plaisir de m’martyriser l’empêchaient de se mettre en train, vu que je pouvais me sauver dans ces escousses-là et qu’i voulait jamais m’avoir plus loin que la longueur de son bras.

— Combien d’années a duré ce supplice ?

— Huit ans, mam’zelle, huit ans qui ne finissaient plus à le servir, à travailler pour lui et à endurer toutes sortes de cruyautés. Ça t’y été long ! ça t’y été long, bénite Maria ! On n’en meurt pas, pi c’est toute. C’est lui qui est mort avant, là, tout d’un coup, sans avoir le temps de s’recommander au bon Dieu ni à personne. Il était assis dans la grande chaise, près du fouyer, et en se penchant pour prendre un tison pour allumer sa pipe, i ne s’est plus r’levé. Quand Toinette, la fille du premier lit, s’en a-t-aperçue, i avait déjà les mains et les pieds, sous l’respect que j’vous dois, frettes comme une belle glace et i ne gigottait pu que d’un oeil. On a couru au prêtre vite et vite. Comme M. l’curé s’en r’venait à la course pour y donner l’extramonction, y a fallu que c’t’entremetteux de Jacques Bonsens aille y dire à la porte que le défunt était fini. M. l’curé y a dit comme ça : Malheureux, pourquoi que tu m’as dit ça ? Et y a r’viré sur ses pas : i aurait pu au fin moins l’confesser.

— Comment aurait-il pu le confesser, puisqu’il était mort ?

— Mé, est-ce que vous ne savez pas, mam’zelle, vous si bien éduquée, que du moment qu’un homme n’est point mort quand M. l’curé laisse son presbytère pour aller le voir, qu’i a toujours l’pouvoir de le faire r’venir assez longtemps pour entendre sa confession ? Seulement i faut point dire au prêtre qu’i est mort, parce que dans ce temps-là, i peut pu rien faire.

— Avez-vous eu peur de votre défunt mari ? demandait curieusement Madeline que cet étrange récit intéressait vivement.

— Non, répondit-elle rageusement. Celui qui l’tenait ous’ qu’i était de l’aut’ côté  l’tenait ben, je vous l’assure… M. l’curé voulait que j’y fasse dire des messes, mais j’le connaissais mieux que lui, et j’savais ben que l’défunt était si entêté qu’i ferait son temps sans s’faire aider de personne, d’moé surtout.

La pluie avait cessé de tomber. Quelques nuages, chassés par le vent, couraient encore ça et là à travers le firmament, mais le soleil frais et radieux, au sortir de son bain, envoyait gaiement à la terre, du bout de l’horizon, son dernier baiser avant de s’endormir.

— Étiez-vous à la maison quand mourut votre mari ? demandait encore Madeline.

— Non, je lavais au battoite à la petite rivière… ça m’a fouté une tape, allez ! quand on vint m’dire que l’défunt était trépassé… Mé, j’peux ben dire, ajouta la Gothe, retrouvant tout à coup son gros rire niais, que ça été la dernière qu’i ma donnée !…

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