Chapitre 8
Mais, la nuit venue, je me retrouvai à terre, dans les sentiers de Baozich. D’abord je marchai du côté opposé à la cabane de Pasquala, et puis je revins sur mes pas et montai dans le bois d’oliviers.
L’heure était passée, mais Pasquala Ivanovitch était là encore, qui attendait. Elle dit en slave quelque chose qui devait signifier ceci : « Comme tu viens tard au rendez-vous !… »
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Je ne sais plus combien de temps après, la voix tremblante de la vieille appela, sur le même ton que de coutume : « Pasquala ! Pasquala !… »
Elle se releva et partit en courant.
Moi je restai étendu sur la terre et je m’endormis.
Je me réveillai ayant très froid ; la rosée tombait sur mes vêtements. La lune était sortie de la fine dentelle noire des feuillages d’oliviers, et me regardait en plein, comme un grand œil glacé et mort.
J’entendis de très loin, au milieu de ce silence de la nuit, une sorte de fanfare triste, avec un roulement de tambour : le dernier couvre-feu des vaisseaux anglais.
Il était fort tard alors, — et mon canot, après m’avoir attendu, devait être reparti depuis longtemps.
Je descendis à la plage. La cabane où les bateliers s’attardent à boire était fermée. Leurs barques étaient amarrées à des pierres.
Je distinguai, adossé à un arbre, un homme en costume dalmate, qui pouvait encore être un batelier, et je m’approchai de lui. C’était Giovanni.
– Tes matelots étaient venus t’attendre, dit-il ; ils ont pensé qu’il t’était arrivé malheur dans la montagne et s’en sont allés. Tu n’étais pas avec ma sorella (ma petite sœur) ce soir ?
Je répondis non, et sans doute il ne me crut guère ; mais il n’insista pas-davantage. Il dit simplement avec un ton dur :
– Eh bien, si tu veux, monte dans ma barque. Mais cela te coûtera cinq florins, parce que c’est la nuit.
Dans la batterie du Téméraire, les matelots dormaient. Je passai sous les files de leurs hamacs suspendus et j’entrai dans ma chambre, où il faisait noir.
En y allumant des bougies, je fus surpris de la trouver pleine de fleurs comme un autel de la Vierge. Des gerbes de myrtes, des branches odorantes de citronnier, et des roses.
J’avais oublié ces bouquets, envoyés le matin de Baozich. Mon domestique, en mon absence, les avait mis dans l’eau et arrangés à sa manière, symétriquement, avec un air de chapelle. C’était si joli pourtant, mêlé aux vieilles étoffes brocantées à Raguse, aux vieilles armes d’Orient toute brillantes de nacre et de métal, que je les laissai où il les avait placés, malgré le danger de leurs parfums.
Fatigué que j’étais, je me couchai au milieu de toutes ces fleurs et m’endormis d’un sommeil plein de troubles et de visions.
Un rêve de cette nuit :
J’étais mort. J’étais dans un cimetière, assis sur la pierre de ma tombe, au crépuscule d’un soir d’été. Il y avait dans l’air des rondes de phalènes et de moucherons, — et des fleurs partout, parmi les tombeaux et l’herbe haute des cimetières.
Je reconnaissais ce lieu ; c’était bien celui où dormaient mes grands-parents morts ; il avait cette horreur particulière qui me glaçait, quand on m’y conduisait le soir, dans mon enfance, pour y porter des couronnes ; — un genre de tristesse, un genre d’horreur qui ne peut pas s’exprimer avec des mots humains… Il est des impressions, des sentiments, — vagues, indéfinissables, — qui sont comme des souvenirs ou des intuitions de choses extra-terrestres ; on les éprouve plus nettement, on se sent plus près de l’objet de ces conceptions mystérieuses, dans le rêve que dans la veille…
J’étais seul dans ce cimetière, au crépuscule, assis sur ma tombe ; j’avais conscience de n’être plus qu’une vision, qu’une chose impalpable, qu’un fantôme, une apparence d’être, persistant encore par la tension et la force de ma propre volonté. Je sentais que j’allais bientôt m’évanouir à jamais, m’éteindre dans le néant, et je voulais lutter contre la fin dernière ; j’étais dans l’angoisse de l’irréparable de mon corps humain qui n’existait plus, — de ma chair, de la matière de ma vie qui m’avaient échappé… Et je rêvais de jeunesse et de force et d’amour, et de corps de jeunes filles, et d’ivresse des sens, et d’ivresse de vivre… Et je voulais encore tout cela, qui était fini à jamais… Fantôme, — je sentais que j’allais disparaître…
Il passait dans les allées de ce cimetière des gens que j’avais connus ; et je me levais, j’allais à eux en leur tendant la main, — pour essayer mon aspect, pour avoir l’air de vivre, pour voir s’ils s’y tromperaient… Eux s’avançaient, essayaient de me toucher ; ils trouvaient le vide et passaient au travers… Tout à coup, ils se rappelaient que j’étais mort ; — je voyais dans leurs yeux une terreur horrible, et ils se sauvaient.
Alors j’étais pris d’une rage contre les vivants, d’une envie de fantôme d’épouvanter, de faire mal et de faire peur ; et je me mettais à les poursuivre ; je courais, je courais après eux, par-dessus les tombes, en faisant « Hou ! hou ! », en poussant des cris lugubres.
Et, quand je les avais bien poursuivis, je revenais m’asseoir sur ma pierre, pour en attendre d’autres. Je sentais que je m’éteignais, malgré la tension de toute ma volonté, — que je m’en allais, que je m’en allais, — que bientôt on ne me verrait même plus.
C’était bien un crépuscule de juin ; il y avait des parfums de fleurs dans ce cimetière, des parfums si suaves, si pénétrants, qu’ils me grisaient ; il y avait des guirlandes de roses partout sur les tombeaux, et de hautes herbes fleuries, au-dessus desquelles les phalènes et les moucherons dansaient toujours leurs rondes légères. Tout cela m’enivrait de désirs de vie et d’amour, moi qui étais mort…
Tout à coup je vis Pasquala Ivanovitch qui passait dans une allée, avec des chèvres blanches. Elle ne devait pas savoir que j’étais mort, Pasquala, puisque cela venait de m’arriver tout de suite ; — et je m’avançai vers elle, pour voir… Elle me regarda en souriant, et m’ouvrit ses bras,— et je la serrai contre moi, et je vis que je pouvais éprouver encore toutes les ivresses…
Il était cinq heures du matin. On vint m’éveiller pour l’appareillage. Je me levai à la hâte, je jetai de l’eau froide sur ma tête qui me faisait grand mal, et montai sur le pont, où le jour commençait à paraître.
– Les fleurs des myrtes et des citronniers peuvent donner des rêves bien sombres…
Appareillé à six heures pour aller faire des tirs en pleine mer. A neuf heures, nous sommes au large. L’Adriatique calme et bleue. Tiré du canon tout le jour : beaucoup de tapage et beaucoup de fumée, sous un beau soleil. Des officiers français et russes y assistaient comme invités. Il en résulte le soir un grand dîner international.
Retour dans la baie de Baozich à la nuit tombante. Je suis de service à l’arrivée, et de quart pour la nuit, de minuit à quatre heures du matin.
Demain seulement je pourrai revoir Pasquala Ivanovitch.
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