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Chapitre 10

La vieille petite ville de Castelnuovo, la seule des environs, à deux heures de marche de Baozich, avait reçu leur visite, et ils y avaient mené grand vacarme. (Cattaro, beaucoup plus éloigné, n’était pas accessible pour eux par les routes de terre.)

De huit à neuf heures du soir, j’étais resté assis dans les myrtes, avec Pasquala, au bord du chemin de Castelnuovo ; nous nous amusions à les regarder passer, les retardataires, qui s’en revenaient rejoindre leurs bateaux à Baozich. Le silence du soir, le bruissement régulier des grillons étaient troublés de temps en temps par leur tapage ; ils chantaient en différentes langues les chansons de leur pays.

Les plus drôles assurément furent quatre Russes, effroyablement gris, portant une chose informe qui était un ami ivre-mort. Ils en avaient le plus grand soin ; seulement, comme ils étaient fatigués de l’avoir apporté de Castelnuovo, tous les cent mètres ils le mettaient par terre et s’asseyaient dessus pour se reposer. Et puis ils reprenaient leur route sur l’air d’un cantique slave.

Cela fit peur à Pasquala, ce semblant d’enterrement au clair de lune, et elle se sauva dans sa chaumière.

Une dizaine d’Autrichiens passèrent les derniers, gais, bons enfants, et chantant une chanson charmante. Ils me virent, ceux-ci, et s’arrêtèrent pour faire un pari d’hommes gris sur la nationalité à laquelle je pouvais bien appartenir. Puis l’un d’eux, ôtant son bonnet, s’avança avec mille grâces, me priant de leur faire la faveur de le leur apprendre.

Au hasard, je répondis que j’étais Français ; alors ce fut un enthousiasme : ils vinrent tous me serrer la main et se retirèrent avec toute sorte d’excuses pour m’avoir dérangé.

Si aussi bien j’avais eu la fantaisie de me dire Italien, j’aurais reçu des coups de poing fort probablement. Et cependant c’était en italien qu’avait lieu leur conversation ; ils étaient Dalmates, comme tous les marins de l’Autriche, et cette langue des ennemis était aussi la leur.

C’est curieux comme les Français et les Autrichiens sont amis. — Dans notre escadre de Babel, où il faut par force fraterniser avec tout le monde, les sympathies et les haines nationales se font jour quand même ; ainsi il est notoire que les Français font bande avec les Autrichiens, et les Italiens avec les Allemands.

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