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Chapitre 11

Les nouvelles politiques se succèdent et se contredisent. En somme, nous ne savons rien, ni de la question de Dulcigno, qui nous a amenés ici, ni des décisions prises dans les cabinets d’Europe ; il semble qu’on nous ait oubliés, et nous ne prévoyons plus le retour.

Novembre ! — Ici c’est la saison tiède et tranquille où les feuilles rougies des bois commencent à tomber avec les derniers fruits mûrs, la saison où refleurissent les rosiers, les orangers et les myrtes. Autour de nous, c’est si beau et si paisible, l’air est si pur, il y a une telle splendeur dans ces bois, qu’on oublie tout, dans le ravissement de regarder, de respirer, de vivre.

Il y a des instants qui ont plus de charme que d’autres, on ne sait pourquoi, et qui vous restent dans la mémoire.

Ainsi ce jour, chaud comme un jour d’été, où je m’étais endormi sur la mousse et les feuilles mortes, — c’était vers deux heures — le soleil de novembre dardait sur les campagnes silencieuses.

Je fus réveillé par la voix d’un berger qui appelait très fort son ami Trophime, avec un accent d’Italie :

– Trofimo ! Trofimo !

La voix appuyait sur l’avant-dernière syllabe et traînait sur la fin ; elle se répercutait au loin dans le silence des bois, dans la sonorité de la montagne ensoleillée.

En ouvrant les yeux, je n’aperçus ni Trofimo, ni celui qui avait lancé cet appel pastoral ; mais, entre les branches, tout en l’air, comme dans le ciel, je vis la vieille chapelle de Baozich perchée sur son rocher, — et, dans le chemin qui passait auprès, Pasquala descendant, avec ses moutons devant elle, et chantant à demi-voix dans le lointain un air slave.

Et ce jour encore où j’étais étendu sur le lichen, dans une clairière où le sol était semé de rocailles grises. Sur ce lichen, il y avait des graminées desséchées, de tardives scabieuses hautes sur tige, des fleurettes d’arrière-saison. Il faisait presque frais ; cela sentait l’automne et les feuilles mortes. — Derrière moi, j’entendis des frôlements dans les broussailles dorées, et des bruits de moutons qui tondent de l’herbe. — C’était le troupeau de Pasquala qui arrivait grand train, — elle par derrière, souriant d’un air drôle de petite sauvage qui médite une farce, et tâchant de ne pas faire de bruit pour me surprendre.

C’est d’elle sans doute que vient le charme de ces instants…

Ils sont très innocents toujours, nos rendez-vous de la journée.

Mais, le soir, il semble qu’il y ait quelque chose de troublant dans l’air et les senteurs de ces bois, et qu’une fièvre descende sur nous en même temps que la nuit.

Pauvre petite chapelle de Baozich, perchée là-haut comme un nid d’aigle, vieille chapelle où plus tard Pasquala dormira sous la mousse… Dans l’enclos solitaire qui est alentour, nous avons souvent fait halte ensemble, sur des tombes ou sur le mur tapissé de capillaires ; lieu paisible d’où l’on découvre tout un grand pays admirable.

Là, un jour, Pasquala me fit regarder par une antique lucarne de pierre, dans un caveau qui s’ouvrait sous la nef. — C’était l’ossuaire !… chose sinistre et calme comme le néant, — la fin dernière de toutes les existences humaines.

Dans le demi-jour qui filtrait au fond, on distinguait des crânes verdis, empilés en désordre ; les crânes des Slaves de la montagne, ancêtres de Pasquala.

Et, autour de nous deux, qui étions là, jeunes, près de ces débris, la nature souriait, radieuse et éternelle : sur les bleus des lointains et de la mer, sur les verts nuancés des bois, le soleil tombait à flots ; un silence plein de bruissements joyeux d’abeilles planait sur les campagnes inondées de chaleur et de lumière.

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