Chapitre 12
A Baozich, tous nos jours se ressemblent, et pourtant je ne m’en fatigue pas encore.
Chaque soir, un peu avant le coucher du soleil, à l’heure mélancolique où les cimes de pierre s’illuminent en rouge, où les vallées se remplissent d’ombre, — chaque soir, c’est la même promenade familière sur la route qui longe la plage.
La route unique du pays, celle qui mène à Raguse. Par là passent à cheval quelques rares voyageurs ; par là cheminent à pied des bergers pittoresques, des Monténégrins descendus de leurs montagnes, des Albanais chassés par la guerre, des vagabonds venus on ne sait d’où. C’est moins une route qu’un sentier, resserré entre la mer et les haies de myrtes, ou les petits murs gris pleins de cyclamens qui bordent les plantations d’oliviers. Tantôt on marche sur le sable, tantôt sur une espèce de dallage très ancien, datant des républiques illyriennes, rivales de Venise ; la mer ronge tout doucement ce chemin, en compagnie du temps. De distance en distance, des maisonnettes sont posées au bord, — des fermes ou d’anciennes habitations seigneuriales du style vénitien qui tombent en ruine, — ou bien encore de petites auberges où s’attablent les pêcheurs et où l’on sert sur la porte du café comme en Orient. Quand j’aurai quitté ce pays, je les verrai longtemps, toutes ces maisonnettes de la plage, avec ces bonnes gens qui, le soir, s’asseyaient aux portes sur les bancs de pierre, à l’ombre des arbres jaunis, — et, quand je passais, me disaient bonjour… C’est de Pasquala assurément que vient le charme de toutes ces choses.
Le dimanche, la présence des escadres amène sur cette route une animation particulière : les officiers se promènent ; les matelots aussi ; les Français bruyants, les Anglais impassibles, les Autrichiens bons enfants, les Italiens poseurs, les Allemands sournois, les Russes ivrognes ; en train de fraterniser ou de se battre, ils chantent et font tapage.
Et puis, le dimanche, il y a la brocante des vieux bibelots, des vieilles armes. Cela se passe en plein air, sur les bancs, devant les petites auberges campagnardes, sous le couvert des grands arbres. Des femmes descendent de tous les recoins de la montagne pour venir offrir leurs vieux bijoux bizarres. Et, du fond de la baie, des canots amènent des Albanais en costume oriental, marchands d’armes turques. Ils se tiennent à ma suite, ceux-ci, parce que j’entends leur langue, et viennent souvent me prendre pour arbitre. Musulmans plus ou moins renégats, plus ou moins bandits, ils apportent à Baozich de vieux fusils précieux, de vieux yatagans introuvables, qu’ils ont volés, Allah sait où, à la faveur de ces temps d’extraordinaire bagarre que traversent les pays de l’Islam.
Mais, le dimanche passé, quelle tranquillité, quelle paix dans tout ce pays ! En dehors de cette route de la plage, on est en plein bois, il n’y a plus que les sentiers de chèvre qui vont à la montagne, aux hameaux perchés dans la région des nuages.
La promenade à Cattaro, une fois par semaine environ, fait partie du train régulier de notre existence. — Deux heures de voyage en canot à vapeur. — Il faut bien aller de temps en temps dans la vieille ville, en pays plus civilisé, s’approvisionner de différentes choses inconnues à Baozich.
C’est là-bas, Cattaro, derrière une montagne au fond d’une autre baie plus admirable encore que celle où nous sommes, plus grandiose, plus surprenante.
Pourtant je n’y vais plus ; je préfère à présent rester ici, dans les myrtes de Baozich, parce que, ici, il y a Pasquala…
Plus tard, je regretterai encore ce temps d’amour, et ce pays où je ne reviendrai jamais.
Déjà le 15 novembre ! on ne s’en douterait guère, à voir les jours se succéder aussi chauds et aussi calmes.
Les midis sont brûlants toujours. Le soir seulement, on sent que la saison s’avance. La nuit vient vite, avec une espèce de fraîcheur pénétrante, un premier frisson mélancolique de l’hiver.
Après le dîner à bord du Téméraire, quand je repars pour aller trouver Pasquala, il fait nuit close. Mon canot file sur l’eau noire, agitée quelquefois par un vent d’automne qui se lève le soir. L’escadre s’éloigne, avec ses lumières reflétées dans l’eau, ses roulements de tambour, ses fifres, ses chants discordants de matelots dans toutes les langues ; — et cette gigantesque masse obscure qui semble vouloir escalader le ciel, et qui est la montagne, se rapproche, grandit, grandit encore. Une petite lumière brille quelquefois dans toute cette intensité de noir, marquant le point où je pourrais toucher terre : — c’est l’aiguade ; des matelots sont là souvent, Anglais ou étrangers, attardés à faire provision d’eau aux lanternes. — J’accoste au milieu d’eux, et mon canot s’en retourne à bord.
Une distance à parcourir sur le sentier qui longe la mer, pour atteindre cette masure isolée, ce hangar enfumé, qui est l’auberge de Baozich. Le chemin est étroit : d’un côté l’eau qui brise, de l’autre les broussailles qui font la haie épaisse et les oliviers qui se penchent en voûte.
Quand on entend devant soi des pas venir, on s’arrête et on observe ; — celui qui passe, en vous frôlant dans la nuit, est quelquefois un batelier, un pêcheur, un brave paysan des environs, ou un rôdeur monténégrin aux allures de bandit. — Il s’arrête, lui aussi, et regarde.
Ceux qui me connaissent disent en italien : « Buona sera ! » — Les inconnus examinent avec défiance ; quand ils ont distingué mon grand manteau et mon bonnet slave pareil au leur, rouge avec un grand soleil d’or, ils disent : « Dobravetche ! » Je réponds : « Dobravetche ! » et ils passent.
Je suis le seul des officiers de toute cette escadre allant à terre le soir. — Au commencement, quand c’étaient les belles soirées d’été, on comprenait encore ; — à présent que les nuits sont froides, la mer quelquefois mauvaise et le temps à la pluie, on se demande un peu ce que je vais chercher dans cette campagne, — où il fait plus noir que chez le diable, — et on ne comprend plus.
L’auberge de Baozich. C’est le lieu où je vais chaque soir attendre huit heures, — l’heure de notre rendez-vous. — J’ouvre la porte, par où filtre au dehors une lueur qui me guide, et le grand hangar de mauvaise mine m’apparaît, éclairé par un quinquet qui fume.
Dans le fond, des tas de bois, des vieux coffres, des monceaux de vieilleries noires ; au milieu, des bateliers attablés qui boivent du slavovitz, — des brocanteurs d’armes d’Albanie, des rôdeurs suspects. Dans un coin, l’hôtesse, en haillons, assise sur un escabeau ; au-dessus de sa tête deux saintes icons dorées, très anciennes et précieuses, pendues au mur sombre.
Je connais presque tout ce monde maintenant ; quand j’arrive, on me dit : « Buona sera !» et il me faut faire un bout de causette avec les uns ou avec les autres, en italien ou en turc. — Quand Giovanni — son frère, à elle, — est là, venu de Rizano pour mener une barque de fruits à l’escadre, — il me toise de son regard gris, méprisant, et détourne la tête. Moi, je baisse les yeux sous les siens ; je l’aimerais presque, parce qu’il est son frère.
J’allume une cigarette de Cattaro, dans un long tuyau de bois blanc peinturluré de rouge, et je commande du café qu’on me prépare dans une toute petite tasse, comme en Turquie. Quelquefois, quand le temps est encore doux, je me le fais porter devant la porte, ce café, sur le banc de pierre ; alors quelqu’un de l’assistance se lève par politesse pour venir me tenir compagnie dehors ; — c’est Matheo, ou l’Albanais Mehmet, ou Gregorio Iovoritch, ou quelque autre de Baozich.
La cigarette est âcre, le café est amer, le bouge est sordide, où il m’a été préparé. — Et tout cela me semble exquis, et tous les détails de ces soirées me charment, parce que le moment approche d’aller dans le bois d’oliviers rejoindre Pasquala.
Huit heures sonnent là-bas sur la mer, à bord des cuirassés. Il est temps de partir. J’ai appris à Pasquala à distinguer ces quatre coups doubles, qui s’entendent de loin dans la montagne la nuit. Elle va descendre de sa cabane ; je vais monter, moi, par le sentier qui tourne à droite du village, et nous nous rencontrerons dans l’enclos d’oliviers.
Je marche vite dans l’obscurité ; je connais toutes les pierres, tous les détours du chemin ; je ne m’inquiète ni de la pluie, ni de la nuit, ni des rôdeurs monténégrins, ni des fantômes, ni de passer près de la chapelle et du vieux cimetière ; j’ai comme une fièvre délicieuse en montant ce sentier, qui sent bon de mousse, le myrte humide, les feuilles mortes, toutes les senteurs d’automne.
Comment fait-elle, Pasquala, pour sortir chaque soir de sa cabane à l’heure dite ? Est-ce que ses vieux maîtres ferment les yeux maintenant sur la conduite nocturne de leur petite servante et pastoure ; ou bien se sauve-t-elle sans bruit quand ils sont déjà endormis ? Ce serait bien compliqué pour nous de nous dire tout cela au moyen d’une douzaine de mots slaves et italiens, les seuls que nous sachions en commun et qui doivent nous servir pour exprimer toutes nos pensées. Tantôt un peu avant, tantôt un peu après, elle arrive, franchissant le mur de l’enclos au même endroit, au coin où les pierres grises se sont éboulées dans les fougères.
Un grand olivier, le doyen des arbres du pays, est celui que nous avons coutume de choisir pour abri ; ses racines centenaires font un oreiller pour nos têtes.
Depuis que les soirées sont devenues froides et humides de brouillards, Pasquala, pour ne pas s’asseoir sur la mousse mouillée, apporte sur son épaule sa couverture monténégrine, noire avec des zigzags rouges. — Avant de l’étendre par terre avec mon manteau, il y a un travail enfantin auquel elle se livre chaque soir avec le même sérieux : enlever les olives tombées, qu’il faut se garder d’écraser parce qu’elles nous feraient des taches. — Elle consomme à cette entreprise toutes les allumettes dont je fais provision à Cattaro et que le vent lui éteint à mesure.
Dans ce bois où nous sommes, l’escadre qui s’endort au-dessous de nous dans la baie nous envoie d’en bas ses bruits familiers. — Les derniers chants, les dernières musiques, tout cela, suivant le vent qui souffle, nous arrive plus ou moins distinct, plus ou moins fondu en rumeur incertaine, plus ou moins mêlé aux bruissements des arbres et de la nuit, aux craquements des branches, aux frôlements inquiétants des feuillages. — Il y a des instants de frayeur, où Pasquala se redresse, pâle et épouvantée sous un rayon de lune, — et puis des instants de paix profonde où l’on n’entend plus rien.
Voici trois roulements de tambour, assourdis comme des bruits de dessous terre, — et des notes aiguës de fifres, à peine saisissables, qui les accompagnent. — C’est le dernier appel du soir à bord des vaisseaux anglais. — Encore un quart d’heure, et il sera temps de nous quitter.
Tout retombe dans le silence.
Un coup double, répété par toutes les cloches : — neuf heures ! Il est temps ! Avec des sons doux et lointains, elles tintent lentement, l’une après l’autre. Quand la dernière a sonné, vite il faut partir.
– Mi vado via ? dit Pasquala avec sa voix douce de petite fille. («Je m’en vais ? »)
L’heure a passé vite. C’est fini. Elle remonte à sa cabane, et je redescends en courant à la plage où, à un point convenu, mon canot doit m’attendre.
A mesure que la nuit s’avance, le vent tombe. Vers deux heures du matin, c’est toujours un calme, un calme, une étrange immobilité de la nature. Tous les bruits, tous les souffles sont morts.
La surface des eaux plus polie que celle du lac Miroir au milieu des Montagnes-Rocheuses, reflète l’étendue du ciel, et c’est comme un autre ciel vu dans une glace immense… Pendant les longues heures des quarts de nuit, accoudé aux bastingages, je regarde au-dessous de moi cette autre voûte pareille à celle d’au-dessus ; il y a tout : les détails des petits nuages blancs qui voyagent en légers flocons dans l’espace, et les constellations, et la lune avec son visage humain. Et, à force de regarder dans ces profondeurs imaginaires, on est pris d’une sorte de vertige ; le silence et le sommeil aidant, on se figure être suspendu la tête en bas dans le vide. Les eaux encaissées entre d’aussi terribles montagnes peuvent seules produire ces illusions et ces vertiges.
Les cimes de pierre du Monténégro, éclairées par la lune de pâles lueurs roses, se dressent dans l’éther limpide ; au-dessus de leur gigantesque image renversée. Et la montagne plus rapprochée de Baozich s’est dédoublée, elle aussi ; au-dessous il y en a une autre, souterraine, toute semblable, qui découpe sa crête sur une vision de ciel, peuplé de fantômes d’étoiles. Dans les masses noires de ses bois, on distingue un point, un petit triangle blanc : c’est la chapelle. Auprès de là, dans sa cabane sous les arbres, Pasquala dort…
Des vapeurs blanches commencent à planer sur la surface des eaux ; — à mesure que le matin approche, des brumes légères montent dans les vallées ; les grandes images spectrales, qui se renversaient dans des profondeurs d’abîme, s’éteignent, disparaissent ; les cimes se voilent, en attendant l’heure où reviendra la vive lumière rose du matin. — Bientôt le jour va naître… Pasquala s’éveille… Elle chasse devant elle, dans les myrtes humides de rosée, toute la bande de ses moutons gris et de ses chèvres noires.
Et, quand beaucoup de nuits semblables, — avec des saisons et des années, — auront passé sur ces montagnes éternelles, Pasquala dormira pour toujours, sous la chapelle, dans l’ossuaire…
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