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Chapitre 14

Le temps menaçait au départ ; des nuages d’orage s’amoncelaient partout autour des cimes de pierre. Toute la chaîne du Monténégro était cachée derrière un rideau noir, sur lequel on voyait se dessiner de temps à autre les zigzags de lumière blanche de la foudre.

Je pressais beaucoup mon cheval, qui avait peur. Le tonnerre était plus bruyant qu’ailleurs dans ces montagnes, et, à chaque roulement qui faisait tout trembler, ma bête sautait de côté et se jetait dans les myrtes.

A Castelnuovo, le déluge commença. Mon cheval remisé dans la grange de Gregorio Iovoritch, je me réfugiai dans un petit café à la mode d’Orient, où des musulmans d’Albanie étaient attablés. En causant ensemble des choses de la guerre, nous regardions la pluie ruisseler le long des vitres noires. — Le temps passait, et les ondées tombaient toujours. — Dans la rue, c’étaient des vrais torrents d’eau jaune qui dégringolaient vers la mer avec un bruit de cascade.

En face, il y avait la boutique du marchand d’icons où, suivant nos conventions de la veille, Pasquala, de son côté, devait se rendre. — Mais Pasquala n’arrivait point

J’étais remonté à cheval, pour m’en retourner vite à Baozich pendant une embellie, quand tout à coup, à la porte de la ville, j’entendis derrière moi une petite voix connue qui appelait : « Signor ! signor ! »

Ensemble nous retournâmes chez le marchand d’icons. Une boutique, un bouge obscur, rempli d’images de sainteté : paroissiens slaves, images byzantines, icons dorées, reliques, vieilleries saugrenues, débris humains, os de morts enchâssés dans des dorures et des perles.

Elle babillait avec, ce vieillard à lunettes qui fouillait dans la poussière de ses armoires pour étaler devant nous tous ses trésors ; elle était agitée, émue, comme un enfant qui va posséder une chose longtemps convoitée, et qui se sent troublé dans son bonheur par l’embarras du choix.

Saint Turifan (celui dont le crâne est conservé au trésor de la cathédrale de Cattaro, dans une châsse d’or fin et de pierreries), — saint Turifan et saint Blaise, tels furent les deux patrons sur lesquels son choix s’arrêta en dernier ressort. — Il y avait pourtant des saintes qui étaient bien jolies ; mais ces deux saints-là étaient habillés d’argent sur fond d’or, et les encadrements surtout en étaient incomparables : sous la vitre, il y avait des guirlandes de tulipes de toutes les couleurs, en relief, avec des feuillages de métal. — Ils souriaient tous deux, saint Turifan et saint Blaise, au milieu de ces fleurs, avec une expression vague et mystique de figures du moyen âge.

A cause de la pluie, elle se décida, après bien des hésitations, à les laisser là jusqu’au lendemain, et nous nous mîmes en route pour Baozich, elle à pied, moi à cheval, sous une ondée encore légère.

Devant nous, sur le chemin vert, arrivait une troupe de matelots italiens, en partie fine avec des filles brunes échappées des maisons de prostitution de Cattaro. Pasquala fit une moue et se jeta dans les hautes broussailles toutes pleines d’eau. De l’autre côté de la haie, elle continua de marcher à mon pas ; je voyais encore, de dessus mon cheval, le haut de son béret rouge, mais les Italiens qui étaient à pied ne pouvaient l’apercevoir. Les filles brunes m’envoyèrent leurs sourires de goules, et toute la bande passa, sans se douter de la fraîche fleur de montagne qui cheminait pour moi seul derrière les myrtes.

Une demi-heure de route, et l’ondée redevint furieuse. Il y avait au bord du chemin une auberge où des bateliers étaient à boire. Pasquala refusa d’entrer. Tant pis, je la laissai s’en aller, la petite entêtée, et je m’attablai avec eux pendant l’averse.

Une accalmie, et je repartis au galop. Pasquala fut vite rattrapée. Elle riait de tout son cœur, enchantée d’elle-même.

Force me fut de me mettre à son pas, et de marcher tout tranquillement sous cette pluie. Ses vêtements étaient trempés, et, par son corsage entr’ouvert, je voyais l’eau du ciel ruisseler sur sa poitrine dorée.

En arrivant à Baozich, elle prit à gauche le sentier qui monte à sa cabane, et, moi, j’entrai à l’auberge me sécher devant une flambée de sarments.

Tempête la nuit, jusqu’au matin. Des rafales terribles, des sifflements à faire frémir dans toutes ces montagnes. Le Téméraire chasse sur ses ancres. L’amiral russe en fait autant et tombe sur ses voisins les Français. Toute l’escadre passe nuit blanche.

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