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Chapitre 15

Depuis ce coup de vent de lundi soir, Baozich est devenu plus désert ; les Russes, les Autrichiens, les Italiens, les Allemands, sont partis par prudence, pour aller mouiller plus loin, dans la baie de Méligna. Nous restons seuls avec les Français.

Ils ne vont pas souvent à terre, les Français, et, dans les sentiers de la montagne, on ne rencontre guère plus que les bergers, les paysans slaves.

Encore des roses dans les jardinets des cabanes de Baozich et des cyclamens dans les rochers, et de dernières scabieuses, et des fleurs de myrte dans les recoins au soleil. Encore de belles journées tièdes, qui ont cette mélancolie inexprimable de l’arrière-automne ; encore un ciel limpide et bleu, étendant sa voûte plus pâle au-dessus des feuilles jaunies des bois.

Aujourd’hui, pour la première fois, je suis entré avec Pasquala chez ses vieux maîtres, pendant qu’ils étaient aux champs.

Leur chaumière semble aussi ancienne et aussi moussue que le rocher qui la touche. Le jour y descend, verdi par le branchage des chênes. Au dedans, c’est bas et sombre, noirci par la fumée de deux ou trois siècles. Je ne sais quel charme d’autrefois s’y mêle à des aspects de pauvreté et de sauvagerie.

Au fond, des choses précieuses brillent sur les pierres du mur : les icons protectrices du logis ! Les saints ont des poses raides, des figures bistrées par le temps, des expressions indécises et mystérieuses ; leurs vêtements sont faits de plaques d’argent repoussé, et une vieille lampe, aussi d’argent, est suspendue devant eux. Au-dessous sont accrochés deux fusils à pierre, qui ont des crosses de nacre et des canons magnifiquement damasquinés.

En effet, c’est bien là le luxe aimé de tous ces Slaves, restés primitifs dans leurs montagnes : des icons et des armes resplendissantes, — au milieu d’une étrange misère.

Le soir, maintenant, il fait froid. La nuit tombée, quand je reviens à terre, plus une lumière ne brille dans la campagne ; on ne sait plus où accoster dans cette obscurité, au pied de ces bois où tout est noir.

Dans l’auberge de Baozich, il y a toujours les flambées de sarments devant lesquelles on se chauffe. Mais, là-haut, dans l’enclos d’oliviers, les brouillards humides de novembre, le froid de la nuit viennent nous glacer sur notre oreiller de racines ; la lune qui passe lentement au-dessus de nos têtes, à travers les dessins légers du feuillage, à déjà pris cette pâleur, cette rigidité des lunes d’hiver ; et les tourmentes de neige qui s’abattent là-bas sur le Monténégro, ont déjà rendu les hautes cimes toutes blanches.

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