Chapitre 16
C’est le soir, la terre vient de disparaître dans les lointains embrumés de la nuit. Au coucher du soleil, le Monténégro, qui s’éloignait, semblait un grand incendie rose dans l’horizon de l’est ; et puis tout s’est éteint à mes yeux pour toujours.
C’est fini… Fini, la montagne de Baozich ; fini, ce pays des Slaves où jamais je ne reviendrai plus ; fini l’amour de Pasquala !…
Hier au soir, après l’avoir quittée là-haut dans les oliviers, j’étais redescendu à la plage, où comme de coutume mon canot m’attendait. Les matelots dansaient autour de leur fanal : un ordre venait d’arriver, par signaux de nuit, au Téméraire, de partir le lendemain à midi pour retourner dans les mers du Nord ; et ils m’annonçaient cela avec une joie folle.
Que faire ?… Si tard, il était bien impossible de remonter dans les bois. Pasquala d’ailleurs était dans sa cabane, renfermée et couchée dans son petit lit de bergère…
Ce matin dimanche, nouveau signal de l’amiral : le départ est avancé, le Téméraire doit se mettre en route à huit heures.
Debout avant le jour, j’obtins du commandant un canot pour aller jusqu’à terre, à condition de n’y passer qu’une demi-heure.
Le soleil se lève à peine quand j’arrive à la plage de Baozich. La matinée est froide et pure. Dans le fond des vallées seulement, on voit planer les légers brouillards blancs de l’automne. En haut, sur les cimes, les neiges brillent. Par terre, on marche sur des tapis de feuilles mortes.
Giovanni est déjà à la plage ; il met à l’eau sa barque et dispose sa voile pour la traversée de Rizano. Il me jette au passage son regard gris, méprisant et triste. Moi, je lui serrerais volontiers la main, si j’osais m’approcher de lui. Il me voit prendre en courant le chemin qui mène à la cabane de sa sœur, et me suit des yeux avec méfiance. Je cours, j’escalade les pierres, dans ce sentier où les herbes, les myrtes sont tout trempés de la rosée du matin.
Mais, là-haut, la cabane est vide. Les deux vieillards sont déjà partis aux champs, et Pasquala, plus matinale que moi, est déjà je ne sais où, avec ses moutons et ses chèvres.
L’heure passe. Une angoisse tout à coup me prend, un serrement de cœur inattendu, à l’idée de partir sans la voir, et je me mets à courir encore.
Je cherche dans tous les recoins d’alentour où elle avait coutume de mener son troupeau. Mais rien, personne ; sous les châtaigniers, sous les chênes, tout est silencieux ; si loin que j’écoute, je n’entends nulle part le bruit des clochettes des chèvres ; rien que les feuilles mortes, qui tombent les unes après les autres sur la mousse.
J’appelle Pasquala, et rien ne répond. Sans doute, elle s’en est allée tout en haut dans la montagne, sur un plateau qui est là-bas, où l’herbe abonde…
L’heure est passée. Il faut redescendre à la mer.
Au moins je veux revoir l’enclos des oliviers, et le grand arbre familier sous lequel, par habitudes, nous nous retrouvions chaque nuit.
En plein jour, je n’étais jamais venu là ; l’herbe et la mousse étaient foulées, écrasées, sur une étendue grande comme deux corps humains, et par places nous avions écorché la terre.
C’était comme si des bêtes fussent venues sous cet arbre se vautrer et prendre leurs ébats. — Un frisson me passa, un frisson de souvenir, quand je regardais, cette terre égratignée, — et puis je me détournai de ce lieu avec un sentiment de répugnance ou de pudeur ; — et puis j’y revins encore, et j’emportai une petite fleur de cyclamen qui avait poussé dans les racines, à l’endroit où nous posions nos têtes.
· · ·
Sur la plage, il y avait maintenant du monde. — Les matelots de mon canot avaient eu le temps d’éveiller les habitants de l’auberge et de répandre la nouvelle de notre départ.
Les bonnes gens des cabanes d’alentour étaient venus pour me dire adieu, et questionnaient en italien mon domestique sur notre voyage.
Le soleil commençait à monter tout doucement, radieux dans le ciel clair.
Il y avait-là Gregorio Iovoritch, qui m’apportait en cadeau un vieux fusil d’Albanie ; — et puis Matheo, celui que je désirais le plus voir, celui dont j’avais besoin pour une affaire d’importance. — Je lui remis, à celui-ci, une petite bourse en soie rouge de Cattaro, avec quelques pièces d’or, — en lui disant : « Pour Pasquala ; — monte vite la trouver là-haut et dis-lui que je m’en vais… »
L’Albanais Mehmet arriva lui aussi ; son cadeau d’adieu était un sac de toile contenant du latakié de contrebande qu’il avait rapporté de Scutari.
J’étais en retard ; je fis pousser mon canot, et le rivage de Baozich s’éloigna pour toujours.
De loin, j’entendis la voix de Mehmet me crier : « Allah sélamet versen ! » Et cet adieu suprême des Turcs, que je n’avais plus entendu depuis mon départ de Stamboul, sonna à mon oreille comme une note lugubre, comme un appel lointain du passé, comme un reproche…
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