Chapitre 17
A bord, les préparatifs du départ traînèrent comme toujours. A dix heures seulement, on alluma les feux.
Mais le Téméraire était consigné, la communication défendue avec la terre ; et je regardais de loin le rivage, le hameau de Baozich, d’où venaient à la dernière heure des barques chargées de provisions pour la route ; les gens du pays y avaient entassé des fruits, des légumes, des oiseaux, des poissons, tout ce qui pouvait se vendre aux marins du bord.
Il était près de midi. Une barque que je crus reconnaître pour celle de Giovanni quitta la plage, se dirigeant vers nous. — Elle amenait, celle-ci, une femme assise : — Pasquala, conduite par son frère !… Que me voulaient-ils tous deux ?… Je les regardais venir, ne comprenant plus.
Ils arrivaient, ils étaient tout près maintenant, et fixaient sur moi leurs yeux gris, pareils, avec une même expression de calme et de mélancolie. Je devinais à présent ce qu’ils voulaient. Giovanni me montrait la bourse de soie rouge, en me faisant signe qu’ils étaient venus pour me la rendre.
On était prêt à lever l’ancre, et déjà les matelots de faction avaient la consigne de ne plus permettre l’accès du vaisseau à personne. Cependant je leur fis donner l’ordre de laisser passer Giovanni et de me le faire conduire dans ma chambre : Matheo était encore à bord, et j’avais mon plan que vite je lui expliquai.
Giovanni arriva dans ma chambre, conduit par un timonier ; regardant tout autour de lui avec un étonnement de sauvage, il jeta la bourse sur mon lit.
– C’est bien, lui dis-je : je la reprends, puisque vous n’en voulez pas. Mais attends-moi là ; j’ai autre chose à te dire.
Et je sortis, le temps de lancer la bourse à Matheo, qui l’emporta et disparut.
Je donnai à Giovanni mon portrait à moi, et une figurine de sainte, dans un cadre doré, une icon de Castelnuovo.
Il accepta cette fois et me promit de remettre à Pasquala ces deux images. Et puis je lui tendis ma main, qu’il prit avec hésitation, et qu’il serra tout de même en me disant adieu.
On levait l’ancre. On faisait la chasse aux derniers canots de Baozich, aux derniers habitants du pays. Tout était sens dessus-dessous. C’était le vacarme habituel des départs : les bruits profonds de la machine, les commandements de manœuvre, et les sifflets.
J’étais inquiet d’elle, de la savoir toute seule dans sa barque, sans le bras de son frère ; la tête me tournait de la sentir si près de moi ; tout ce bruit me serrait le cœur.
Cependant j’étais en retard pour l’appareillage et je courus à mon poste sur le gaillard d’avant.
Un moment après, je les revis tous deux, dans leur barque, au-dessous de moi, presque à toucher l’éperon du vaisseau. Ils s’étaient avancés imprudemment, et Giovanni me tendait encore cette maudite petite bourse rouge qui, malgré lui, était revenue dans ses mains
Mais c’était trop tard, on criait pour les faire s’écarter. Ils furent couverts d’un jet d’écume blanche. La formidable machine s’était mise en mouvement et ils avaient peur…
Elle retomba, la bourse rouge, des mains de Giovanni sur les genoux de Pasquala. Par force, les pièces d’or étaient à elle !
Alors j’envoyai un baiser à cette barque. Heureusement deux braves matelots qui étaient sur le beaupré furent seuls à le voir, ce baiser irréfléchi, involontaire, où peut-être quelque chose de mon âme était passé.
Pasquala baissa la tête, Giovanni m’ôta son bonnet rouge… Le Téméraire était en marche…
On entendit le canon, les salves répercutées dans les montagnes, les fanfares de l’escadre européenne saluant notre départ depuis le mouillage de Baozich jusqu’à celui de Méligna.
Ils parurent encore longtemps dans leur barque, tous deux, comme deux points blancs et rouge sur l’eau bleue.
Et puis cette baie profonde des Slaves, que jamais je ne reverrai plus, se referma lentement derrière ses montagnes. Tout fut fini.
Et maintenant c’est le soir, et nous sommes au large.
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