Chapitre 1 DE BAOZICH A CATTARO (ODYSSÉE)
BAOZICH, le point de départ, — était, avant l’arrivée de l’escadre européenne, un lieu bien inconnu : un hameau de pêcheurs, quelques maisons éparses sur une plage, au pied de grandes montagnes boisées, dans la baie de San-Téodo, aux bouches de Cattaro.
Dimanche 31 octobre 1880. — A cinq heures du matin, les timoniers viennent éveiller dans leurs chambres les quatre officiers qui ont projeté de se rendre à Cettigne, capitale du prince Nikita.
En les éveillant, ils leur annoncent qu’il fait un temps affreux. — En effet, au dehors, on entend le bruit du vent qui souffle ; c’est le Borée. — De plus, le ciel est couvert, il fait nuit noire.. — Les quatre officiers font, sans conviction, leurs préparatifs de départ.
De ce hameau de Baozich, devant lequel l’escadre européenne est venue s’établir, pour aller à Cettigne, le premier point est d’atteindre Cattaro ; c’est de là qu’on part ensuite : là, on prend cette route du Monténégro qu’on voit de si loin sur le flanc de la montagne quand le temps est clair, — pareille à un lacet blanc qui étalerait ses zigzags immenses sur une muraille de Cyclopes.
Six heures. — Le temps passe, le jour est levé, et la barque commandée la veille à Matheo, patron distingué de Baozich, n’a point paru encore. — Une heure de plus de perdue, et jamais nous ne pourrons atteindre Cettigne ce soir…
Nous tenons conseil — et concluons à la nécessité d’aller nous-mêmes relancer nos bateliers à Baozich.
Matheo et ses trois hommes sont là qui errent indécis sur la plage ; ils trouvent qu’il fait bien mauvais.
Nous insistons. — Ils se décident, démarrent leur barque, et nous voilà en route.
– En longeant de bien près la terre, nous avançons tout de même, à force de rames, — tout couverts d’embruns, tout trempés d’eau salée.
Nous nous dirigeons vers un recoin où la baie paraît finir, — mais où s’ouvre un passage étroit, encaissé entre les côtes à pic. — Au bout se dresse un fantastique rempart de roche grise qui a l’air de vouloir fermer le monde.
Il faut passer par là, s’enfoncer dans ce couloir, pour arriver dans la baie de Cattaro, qui est murée comme une citerne romaine.
… Inutile d’y songer : le Borée s’engouffre là dedans comme un vent coulis dans un corridor gigantesque. — Il nous arrive droit debout, en sifflant furieusement ; la mer en écume, elle en est toute blanche de poussière d’eau. Nous avons beau faire, notre barque s’en va, s’en va, à reculons au lieu d’avancer. — Nous tombons sur les rochers — il faut y renoncer…
Mais Matheo a son plan : traverser le couloir à force de rames, en marchant par le côté comme les crabes, et atterrir dans un petit port abrité sur la rive opposée.
Nous sommes absolument trempés quand nous atteignons ce petit port. — Matheo amarre sa barque et nous invite à descendre : par un sentier qui longe la mer, en marchant bien, dit-il, il ne nous faudra guère que deux heures pour arriver à Cattaro.
Heureusement nous sommes gens de persévérance. — Nous doublons à pied ce passage funeste aux bateliers ; le village de Perasto nous apparaît d’abord, posé à la base d’un immense cône de pierre, — et puis la baie de Cattaro s’ouvre toute grande devant nous.
C’est toujours un site très surprenant, cette entrée de Cattaro ; — un décor qui change avec les aspects du ciel, et qui, ce matin, par ce temps noir, est sombre, avec un grand air imposant et étrange.
Partout des montagnes, hautes, abruptes, la cime cachée dans les nuages.
Sur la rive où nous sommes, tout est d’un vert admirable ; les forêts tapissent les pentes ardues, grimpent dans le ciel, se perdent tout en haut, dans les grosses nuées grises chargées de pluie. — Les oliviers noirs se mêlent par bouquets aux verdures dorées de l’automne, aux verdures fraîches des orangers. — Et partout, plantés au hasard dans les bois, perchés comme à plaisir sur les cimes les plus pointues, ou cachés dans les vallées sous les grands chênes, — partout de vieux petits villages d’autrefois, de vieux couvents, de vieilles églises. — Il y a des gorges si profondes et si obscures, des ombres si intenses, une telle puissance de couleur, que cela n’est plus vraisemblable. — On dirait des paysages peints, poussés au sombre et au fantastique.
En face, sur l’autre rive, celle du Monténégro, c’est, par contraste, une grande image de désolation. — Ni forêts, ni verdure : des montagnes nues, plus hautes et plus verticales, dressant dans le ciel de vertigineuses murailles de pierres ; des mornes effrayants, calcinés, ravinés par le feu du monde primitif, et restés là tels quels, avec leur couleur de braise éteinte ; tout un cataclysme pétrifié, qu’une main terrible aurait suspendu dans l’air…
En bas pourtant, tout en bas, au ras de l’eau, on distingue encore des villages et des oliviers, — tout petits et comme écrasés par ces énormes masses de pierre ; — ce sont des villages autrichiens : au bord de l’eau, on est encore en Dalmatie ; c’est seulement au sommet de cette muraille de montagnes que passe la frontière. Le Monténégro est perché là-haut, sur ces terrasses de géants.
La rive verte que nous suivons est très habitée. — Le long du sentier, près de la plage, nous rencontrons des jardins, des villages, des clochers ; beaucoup de maisons de campagne, d’anciennes habitations de riches datant de la domination de Venise, et tombées aux mains de pauvres gens ; de grands balcons sculptés, de belles portes à ferrures, des maisons seigneuriales, ayant l’air abandonné et délabré.
Des Dalmates en habits brodés du dimanche stationnent devant les églises : c’est l’heure de la messe. Il y a aussi des manières de dames drôlement fagotées et des messieurs qui ont des têtes allemandes. — Le vent souffle, glacial, sur tout ce monde qui paraît transi, qui fait piètre mine sous ce ciel d’hiver. — On nous regarde avec curiosité. — Matheo et ses trois hommes nous suivent, portant nos manteaux et nos bagages ; nous formons une caravane de huit personnes marchant vite, et on ne comprend pas très bien où nous pouvons aller de ce pas.
Dans les villages, nous parlementons avec les bateliers. Le vent s’est un peu calmé et nous voudrions bien prendre une barque pour continuer notre voyage. Mais tous trouvent le temps trop mauvais et refusent de nous conduire.
Bon gré mal gré, il faut se remettre en marche.
… Il y a tant de choses en l’air, on en voit tant et tant partout, — au-dessus de sa tête : des villages, des bois, des rochers dans le ciel, — que cela donne l’impression d’un chavirement des choses, d’un renversement des plans de perspective, d’un retournement du monde.
Et, en face, sur la rive du Monténégro, toujours les étonnantes cimes de pierres, sur lesquelles passent très vite d’étranges petits nuages, — qui ont l’air de houppes en ouate grise se promenant sur des murailles noires.
Il y a deux heures que nous marchons, et cette promenade n’entrait pas dans notre programme. — Un petit marchand de gâteaux, qui vend des pains d’épice et des macarons passe à point : nous pensions mourir de faim.
Voici Cattaro qui paraît devant nous ; — bâti, lui aussi, au pied du Monténégro, ses remparts et ses clochers ayant des dimensions lilliputiennes au-dessous de cet échafaudage effroyable de rochers gris.
Par la route de terre, tout cela est encore fort loin. — Enfin, trouvons-nous, par bonheur, deux vieux bonshommes qui consentent à nous y conduire par eau.
Nous montons dans leur barque qui est fort petite. — Après trois quarts d’heure de traversée et une nouvelle aspersion d’eau de mer, nous mettons pied sur le quai de la ville. — Il est onze heures et demie, et nous sommes en route depuis plus de quatre heures.
Heureusement, la première personne que nous rencontrons dans la rue est celle que nous cherchons : un certain M. Ramadanovitch, homme d’affaires du prince Nikita, que Matheo reconnaît et accroche au passage. — Ce monsieur, qui est vêtu comme un Français et fort poli, veut bien se charger de nous procurer au plus tôt des chevaux et des guides. — Dans une heure, il s’engage à nous les faire parvenir à l’hôtel où nous allons déjeuner.
Par le dédale des petites rues de Cattaro nous nous dirigeons vers l’albergo del Cacciatore (l’hôtel du Chasseur). — Dans quelque quartier de cette ville que l’on soit, on est toujours sûr, en regardant en l’air, d’apercevoir sur sa tête, par-dessus les maisons, à des hauteurs extraordinaires, un mélange de nuages et de rochers qui grimpent dans le ciel et semblent prêts à s’effondrer sur le public ; — cela donne à ces vieilles rues étroites un caractère étrange.
Dans une maison ancienne, qui a dû être aussi autrefois une habitation de riche Vénitien, se tient une table d’hôte où se parlent plusieurs langues : c’est l’Albergo del Cacciatore. — Nous y entendons le slave, l’italien, — et l’allemand lourd de quelques officiers autrichiens causant avec de grosses personnes blondes qui ont des têtes de Gretchens trop mûres et des toilettes cocasses.
Le déjeuner, mangé de très bon appétit, se termine par un dessert local : cela s’appelle un jardinetto (petit jardin). — Jardin où poussent toute sorte de choses ; grand plat où sont plantés pêle-mêle des fromages, des gâteaux et des fruits.
Après le jardinetto, nous voyons entrer de grands diables de Monténégrins, sales et dépenaillés, ayant des boucles d’oreille et des mines de bandits, avec un arsenal de poignards et de pistolets à leur ceinture. — Ce sont nos guides que M. Ramadanovitch nous envoie. — Otant très humblement leur bonnet rouge, ils nous préviennent en italien que nos chevaux nous attendent à la porte de Cattaro et qu’il faut nous hâter de partir.
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