Chapitre 2 DE CATTARO A NIEGOUCH
Nous trouvons, en effet, à la porte de Cattaro, quatre chevaux qui nous attendent, et quand nos guides ont amarré en croupe notre mince bagage avec le leur, nous nous mettons en route.
Eux se proposent de nous suivre à pied. On ne s’imagine pas en France ce qu’un Monténégrin est capable de faire de ses jambes ; hommes et femmes, dans ce pays, peuvent trotter du matin jusqu’au soir, avec la même allure allongée de chat maigre, sans éprouver la moindre fatigue. C’est la seule qualité que nous reconnaissions à ce peuple.
Cette porte de Cattaro, d’où nous partons, débouche dans une gorge noire et profonde, à la base même de la grande muraille des montagnes, et les derniers lacets de la route du Monténégro viennent mourir là, comme la queue d’un reptile immense qui aurait la tête cachée tout en haut sur les cimes.
Nous commençons à grimper. — Nous nous faisons l’effet de gens qui entreprendraient d’escalader un mur d’un millier de mètres de haut pour aller voir ce qu’il y a derrière.
« C’est le chemin du ciel », disent les guides. En effet, cela en a l’air. Les zigzags montent, montent, le long des effroyables parois verticales ; nous les comptons d’abord : dix, vingt, cinquante, et puis nous en perdons le nombre ; et il y en a toujours, et, en haut, on les voit disparaître dans les nuages.
Chaque tour de lacet nous élève de plusieurs mètres et, à mesure que nous montons, les lointains s’étendent, l’air devient plus vif et plus froid. D’abord, le rocher énorme sur lequel la citadelle de Cattaro est perchée semble monter avec nous ; il a l’air de s’élever, de s’allonger pour nous suivre. Puis nous le dépassons, et nous le voyons descendre, s’écraser, s’aplatir, avec son dédale de créneaux, de vieilles murailles à meurtrières, de remparts en serpents, et se perdre dans le fouillis des choses que nous avons laissées en bas sous nos pieds.
Nous sommes déjà très haut ; nous dominons, par échappées, des lointains infinis. Autour de nous il n’y a plus rien que de grandes parois de pierre, des pics, des gouffres, des gorges obscures, des choses gigantesques ; de longues coulées de roches qui descendent se perdre dans des profondeurs d’abîmes ; des plans inclinés à donner le vertige, qui ont l’air préparés pour la glissade de tout un monde.
D’immenses arêtes montent toujours dans le ciel sur nos têtes II y a déjà au-dessous de nous de petits nuages qui passent ; il y en a de très sombres, au-dessus, qui dorment dans les grandes fissures abritées du vent, et qui jettent sur nous une demi-obscurité fantastique. Il commence à faire un froid terrible,
Il y a environ une heure et demie que nous avons commencé à monter. Nous entrons dans le Monténégro ; voici la frontière que nos guides nous montrent : une pierre posée sur le bord du chemin et sur laquelle on a gratté une croix.
Cette pierre est portative, l’envie prend à l’un de nous de l’attacher en croupe, de l’emporter comme objet de collection.
Mais l’Europe se donne déjà tant de mal pour délimiter le Monténégro que ce ne serait vraiment pas bien de notre part de lui susciter des embarras nouveaux en démarquant encore cette frontière… Nous laissons ce caillou à sa place, et nous continuons à monter.
A part qu’on rencontre quelques femmes monténégrines, remontant de Cattaro avec des fardeaux sur la tête ou poussant devant elles des mulets rétifs, on ne s’imaginerait pas qu’on se rend dans un pays habité par des êtres humains.
Cependant, les lacets se succèdent toujours ; on en voit sans cesse d’autres au-dessus de soi. C’est interminable, ce chemin du ciel !
Plus nous allons, plus ces lacets sont mauvais ; ils sont pavés de grosses pierres inégales qui roulent sous les pieds des chevaux, — et puis très étroits… Aucune espèce de.parapet, d’ailleurs : un faux pas, et on plongerait dans le vide ; on s’en irait prestement, en passant au travers d’un nuage ou de deux, s’aplatir en bas, en Autriche.
Et les chevaux ont là manie de passer toujours sur le petit bord, ce qui ajoute au piquant de la situation.
Nous montons depuis deux heures. Voici maintenant des raccourcis, des traverses que nos guides nous font prendre pour aller plus vite : des sentiers qui donneraient à réfléchir à des chèvres. Là, ils nous invitent à mettre pied à terre et à grimper par nos propres moyens, en tirant nos chevaux par la bride, pendant que, par derrière, eux les pousseront.
Dans cet équipage, nous rejoignons tout en haut une large grande route, le plus gros et le plus long de tous les serpents qui passent sur le flanc de ces montagnes : c’est la future route carrossable entre la Dalmatie et le Monténégro, qui va déjà de Cattaro à Niegouch, et qui sera bientôt terminée jusqu’à Cettigne, le prince Nikita tenant beaucoup à ce qu’on puisse se rendre en voiture dans sa capitale.
Nos guides ne nous ont pas fait prendre cette route au départ de Cattaro, parce qu’elle est plus longue, mais nous sommes tout de même heureux de la rencontrer. Nous remontons à cheval, et nous partons au trot.
Nous sommes arrivés, du reste, dans la région des plateaux. Plus de lacets ; la route file, très droite, sur la crête de la muraille immense, et tout à coup, derrière une ligne de rochers, le plateau de Niegouch s’ouvre devant nous.
Cela cause une impression inattendue de rencontrer à ces hauteurs, au-dessus des premières zones de nuages, une plaine perchée on ne sait comment, — une plaine habitée par des hommes, — un pays, là, tout à coup : des villages, du monde et des troupeaux, de l’herbe et des arbres.
Un pays… mais quel pays ! — et quel monde ! — Quelle tristesse ! quelle désolation !…
D’abord, c’est le changement de climat qui frappe dès l’arrivée ; il semble qu’on ait fait un très long voyage, qu’on ait quitté les contrées tièdes de la Méditerranée pour passer brusquement sous de froides latitudes septentrionales.
Dans cette plaine, située à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer, il fait un froid de loup, il souffle un vent piquant et glacial. On sent que la nature, les plantes, tout est changé. Plus rien de ce qu’on avait laissé en bas, au pied de la gigantesque muraille. Ici, des champs de blé, des champs de pommes de terre, comme dans le Nord ; des charmes, des hêtres maigres et chétifs, des chênes roussis par les premières gelées, et, par terre, de l’herbe verte, l’herbe fine et rase de l’hiver.
Autour de cette plaine suspendue, de hautes montagnes encore. Sur leurs flancs de pierre grise s’étalent çà et là de grandes taches qui ont l’air de moisissures brunes : ce sont des forêts de charmes qui ont perdu leurs feuilles ; leurs fines brindilles, vues en masses touffues, forment de loin comme des tapis rougeâtres et dessinent des bigarrures singulières sur la teinte cendrée des grands rochers. On en aperçoit partout, dans les lointains des gorges, de ces futaies dépouillées, qui sentent l’humidité et l’hiver, et sur lesquelles des nuages viennent se poser.
Dans les villages de Niegouch, les maisons sont couvertes en chaume ; elles ont d’épaisses murailles et sont bâties sans ciment, avec des pierres quelconques, toujours de la même nuance grise ; elles se confondent avec les rochers.
Des fumées sortent de tous les toits : c’est le soir. Les troupeaux commencent à rentrer, — moutons et chèvres, poussés par des bergers à mine de brigand. Il y a une certaine animation dans cette vallée, du monde sur le chemin, des mulets chargés qui passent. Mais que c’est triste, ce premier coin du Monténégro ! Et Niegouch, nous dit-on, est une des vallées fertiles et fortunées de ce pays !
Il y a des espèces de petits cabarets où des hommes sont à boire : c’est dimanche. Ces gens ont de longues houppelandes blanchâtres, d’une couleur sale, des peaux de mouton et des guêtres : ils sont enroulés dans des couvertures de laine noire, dans des haillons à grandes franges pendantes ; — un idéal de pouillerie et de misère, — avec un certain air de sauvagerie qui donne à tout cela, malgré tout, une sorte de charme.
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