Chapitre 3 DE NIEGOUCH A CETTIGNE
Le vent glacial qui souffle toujours fait la guerre aux nuages ; il y a maintenant de grandes déchirures bleues dans le rideau épais qui, depuis ce matin, nous cachait le soleil. Un dernier grain passe, nous cinglant la figure avec de la neige et du givre, et puis c’est fini : le ciel est balayé et clair partout.
Nous traversons le plateau de Niegouch, nous dirigeant vers les montagnes du fond, où de nouveaux lacets nous attendent pour nous mener plus haut encore.
Quels lacets, ceux-là ! — C’est la fameuse voie carrossable projetée par le prince Nikita. Ici, elle est seulement en construction ; sur les pentes ardues, on a ébauché de petits murs de moellons qui sont destinés à recevoir les pierres et le gravier, à former l’entablement du chemin ; on voit qu’on y travaille ; tout est retourné, fouillé ; il y a des bâtons, des pioches, des pinces, des leviers laissés en travers du passage, des quartiers de roche posés en équilibre, de grands trous creusés et des éboulements de terre. Nous sommes forcés d’aller au pas d’abord, et puis de descendre de cheval, abandonnant nos bêtes à leur inspiration personnelle pour ne nous occuper que de nous-mêmes. — Cela dure plus d’une heure ; nous perdons un temps précieux à patauger là dedans. Nos guides, sous prétexte qu’ils sont à pied, ont depuis longtemps disparu par les traverses. Le soleil est très bas ; nous avons peur d’être pris par la nuit dans ces fondrières. Nous n’en sortirions plus…
… Enfin, nous arrivons tout en haut ; là, il est certain que nous ne monterons pas davantage : nous sommes au faîte, nous dominons tout. Au-dessus des montagnes qui entourent Niegouch, nous voyons maintenant en l’air une grande ligne qui se dessine légèrement : c’est l’horizon de la mer ; cela nous donne conscience de l’extrême hauteur à laquelle nous sommes parvenus.
Le vent est tombé, le ciel est resté pur ; il fait une belle soirée froide.
Nous sommes impatients de découvrir, de l’autre côté des montagnes, le pays dans lequel nous arrivons ; nous allons probablement apercevoir la ville de Cettigne, tous les villages du Monténégro ; nous aurons une vue splendide.
Nous sommes sortis d’embarras, d’ailleurs ; la route est redevenue magnifique ; ici, elle est achevée, et elle doit l’être jusqu’à Cettigne. — Nous prenons le grand trot pour rattraper le temps perdu, et nous commençons, par des pentes insensibles, à redescendre sur l’autre versant.
Des rochers nous masquent encore un moment la vue, — le temps de nous faire oublier la très grande élévation du lieu où nous sommes…
… Puis, tout à coup, le vide, l’immensité s’ouvrent devant nous…
C’est tout le Monténégro, jusqu’à l’Albanie, vu à vol d’oiseau, d’une effroyable hauteur. — C’est quelque chose qui ne ressemble à rien de ce que nous avons déjà pu voir en courant le monde ; c’est si saisissant et si inattendu, que nous nous arrêtons, nous regardant les uns les autres, — et j’entends les impressions de mes compagnons de voyage s’exprimer spontanément ainsi :
– Une mer pétrifiée !
– Un site lunaire ! !
– Un paysage dans une planète morte ! ! !
Nous avons pourtant déjà vu bien des choses, un peu partout, nous quatre qui sommes là : les grandes désolations de l’Afrique, les déserts de sable, ou les champs déglacés ; les contrées mornes de l’Amérique australe, les grandes plaines qui ne finissent pas ; toute sorte de physionomies tristes de la terre ou de la mer, dans des contrées beaucoup plus inconnues et plus lointaines que le Monténégro.
Mais ceci est à part ; ceci a une tristesse à soi qui n’est pas celle d’ailleurs… Et puis aussi, il y a des moments particuliers pour voir les choses ; — il y a des dispositions d’esprit dans lesquelles on n’est pas toujours ; — il y a des jeux de lumière qui sont rares et qu’on ne retrouve plus…
Aucune trace de végétation ni de vie dans tout ce pays qui s’étend devant nous ; c’est partout cette même pierre grise de l’Herzégovine et du Monténégro, sur laquelle rien ne verdit, rien ne pousse. — Un monde de rochers vu de très haut ; des cimes vues par en dessus ; — des crêtes, moutonnées comme des lames que le vent pousse, se succédant, s’étageant sans fin jusqu’à des distances vertigineuses ; une houle de montagnes s’en allant se perdre dans des lointains d’une profondeur infinie, — étalant des formes et des attitudes tourmentées dans une fixité morte… Cela monte, monte, monte à l’horizon, toute cette tempête immobilisée ; les plans de perspective s’élèvent étonnamment haut dans l’air, et, aux dernières limites de la vue, les chaînes de l’Albanie, avec leurs neiges, ferment cette mer sinistre, marquent la séparation de la terre et du ciel par une pâle ligne blanche.
Et le soleil disparu jette, par reflet, une dernière lumière sur cette immensité désolée ; il y a dans les gorges des teintes vaporeuses d’un gris crépusculaire, et, sur les crêtes, des teintes rosées, comme des lueurs d’aurore boréale…
… « Un paysage lunaire ! » En effet, on pense que, si on arrivait en ballon dans la lune, on trouverait les mêmes aspects dans ces régions mystérieuses qui n’ont pas d’atmosphère. — Cela ne ressemble à rien de terrestre. — Cela fait songer aux tranquillités éternelles d’une planète qui aurait fini de vivre… C’est comme une image figée des grandes tourmentes cosmiques, un souvenir du chaos.
· · ·
Où peut-on habiter, que peut-on manger, que peut-on faire dans un pays pareil ? A quoi bon une route, et où ce long serpent nous mène-t-il ?
D’ailleurs, nous avons beau chercher, promener nos yeux partout, rien qui ressemble à Cettigne. Nous voyons sous nos pieds la route, déployant sans fin ses courbes de reptile, côtoyant, contournant les montagnes, paraissant généralement redescendre par des pentes douces, — mais rien au bout…
La nuit tombe, confondant tout dans des gris vagues, dans des violets tristes. — Nous pressons nos chevaux pour arriver quelque part. — La route est très belle maintenant ; mais toujours pas de parapet, et nos chevaux s’entêtent dans leur manie de trotter au ras du bord. — Il y a près de nous des précipices dont l’obscurité qui vient ne nous laisse déjà plus voir le fond.
Six heures. — Nuit close ; le ciel resté entièrement pur, les étoiles s’allument ; il fait un froid très vif. — Nous ne distinguons rien devant nous que des pierres, mais nous allons bon train tout de même, pressés d’arriver.
A un détour du chemin, voici nos guides essoufflés qui nous tombent dessus :
– Tout va bien, signores, disent-ils. — Encore une heure et demie ; continuez votre route !…
Ils arrivent d’en haut par un sentier de traverse, et disparaissent en bas dans le ravin.
Rien que des pierres toujours. — La région où nous sommes est de plus en plus hérissée de pointes, d’arêtes, de pics tourmentés. — Des blocs ayant forme de toute sorte de choses animées et gardant des immobilités glaciales : — les uns se tenant droit debout, on ne sait pourquoi ; les autres se penchant sur la route comme de grands fantômes qui guetteraient les passants. — Il y a des pyramides de pierres et des écroulements de pierres ; il y a des champs de pierres, avec d’autres pierres éparpillées dessus comme des bêtes accroupies ; on voit partout s’ouvrir des espèces de vallées sinistres, comme on en avait déjà vu dans les mauvais rêves ; il y a partout de grands trous noirs et béants qui paraissent n’avoir pas de fond… Cela défile dans un silence de mort, — et il y en a toujours.
De plus en plus, nous nous imaginons faire un voyage dans les pays de la lune. — En plein jour, on en serait peut-être beaucoup moins frappé. — Apercevoir tout cela pour la première fois, en passant très vite, et la nuit, c’est bien étrange !
La route qui traverse ces régions lunaires continue à être très belle ; on peut maintenant allonger tant qu’on veut l’allure, même au bord des précipices.
Toujours le ras du bord, par exemple ; — nos chevaux l’affectionnent de plus en plus. — On renonce à les contrarier ; mais, de temps en temps, malgré soi, on se retourne pour jeter un coup d’œil sur leurs pieds de derrière qui débordent plus que ceux de devant : à chaque instant, on prévoit qu’ils vont les poser dans le vide…
Sept heures. — Nos guides reparaissent, pour ne plus nous quitter, cette fois. — Ils nous prient d’aller maintenant au pas, pour ménager leurs bêtes et eux qui sont fatigués ; ils se mettent même à marcher devant nous pour pouvoir au besoin nous empêcher d’aller trop vite, en nous modérant avec leurs bâtons.
Enfin, voici une petite lumière qui paraît, — là-bas, bien loin, bien loin, comme dans le conte du Petit-Poucet ; — puis toute une réunion ; de lumières assez vives, dont la présence est une surprise pour l’imagination, au milieu de ces solitudes très sombres.
– Cettigne ! disent les guides. — Tout va bien signores. Encore une heure, continuez votre route !
Le pays, à présent, semble un peu moins désolé : çà et là, des masses plus noires, qui doivent être des bouquets d’arbres, de la verdure ; de temps en temps, un feu indiquant une cabane ; puis des aboiements de chiens au milieu du silence, — même des voix humaines… Nous approchons.
Tout à coup, nous nous trouvons en plaine, — une plaine qui doit être encore à six ou huit cents mètres de hauteur, mais qui est unie comme un terrain d’alluvion ; une sorte de cirque entouré de montagnes, une oasis au milieu de ce désert de pierres.
Cettigne est bâti là dedans ; ses lumières se rapprochent. — La route à présent est droite et large, — et cela repose.
Voici les lumières tout près de nous, et les premières petites maisons qui passent.
Nous arrivons dans une rue assez large, éclairée par des lanternes au pétrole et bordée de maisons basses, très blanches ; on dirait un de ces villages français à maisonnettes bien propres, comme on en trouve sur les bords de la Gironde ou de la Charente.
C’est Cettigne, — et cela confond toutes nos prévisions. — Nous attendions un nid de hiboux, dans le genre de Trébigne, d’Antivari, des villes de la Bosnie : de vieilles murailles, de vieilles cases grises échafaudées dans la montagne. — Au lieu de cela, une ville ouverte et correctement alignée en plaine ; aucune muraille, et des réverbères pour éclairer les passants ; un air de sécurité très surprenant ; un air aussi honnête et aussi tranquille que ses habitants ont la mine farouche et la tournure de bandits.
Il y a, le long de cette rue, de petites boutiques campagnardes qui rappellent celles de l’Orient, et dans lesquelles on aperçoit des bonshommes en veste brodée assis au comptoir. — Dehors, nous rencontrons des groupes de personnages qui nous regardent arriver, de grands diables drapés dans des couvertures noires, avec de longs coutelas d’argent qu’on voit briller à leur ceinture. — Parmi les Monténégrins, nous croyons distinguer aussi des Albanais, et nous ne nous expliquons pas bien ce mélange.
Au centre du village, nos guides nous invitent à mettre pied à terre, devant un établissement d’un aspect assez comme il faut, qui est l’hôtel de Cettigne ; — il y avait sept heures environ que nous étions à cheval.
Cet hôtel est subventionné par le prince Nikita, qui l’a fait construire depuis que le Monténégro donne tant d’occupation à l’Europe, afin que les diplomates de passage pussent trouver un gîte dans le pays.
On nous fait monter au premier, dans la grande pièce d’honneur où notre dîner nous sera servi, et une hôtesse italienne très remuante, qui s’appelle Anetta, s’empresse autour de nous.
Cet appartement de luxe est crépi en plâtre et badigeonné de bleu ; pendus aux murs, il y a les portraits du prince et de la princesse du Monténégro, dans de gros cadres dorés, et puis des lithographies allemandes avec des légendes slaves. Un mobilier saugrenu de forme, couvert de damas bleu fané ; des choses disparates, drôles, venues on ne sait d’où, d’Autriche ou d’ailleurs, apportées là à dos de mulet, — ou à dos de femme.
Nous nous informons si ce pays n’a pas d’autre route que celle de Cattaro pour communiquer avec le reste du monde ; — il paraît que non. — Il y a bien, nous dit-on, la route d’Albanie ; demain, on nous la fera voir. — Mais elle est encore plus longue et beaucoup plus mauvaise ; et puis, dans ce moment-ci, elle a l’inconvénient, très sérieux pour une route, de ne mener nulle part : la politique est très embrouillée de ce côté-là, et on ne peut plus guère passer.
Il fait un froid de loup dans cet hôtel ; nous sommes transis, malgré le feu de bois qui flambe.
Au dessert, on nous avoue qu’on n’a que deux lits à notre service ; par extraordinaire, il y a beaucoup de monde, quatre ou cinq personnes au moins, des diplomates étrangers ou des correspondants de la presse. — Deux d’entre nous seront obligés de se rendre dans l’autre auberge de l’endroit, où des chambres sont déjà préparées.
Il est dix heures à peu près quand nous nous retrouvons dans la rue, — nous deux qui logeons là-bas, dans l’établissement de second ordre ; — c’est une heure indue pour Cettigne ; il n’y a plus personne dans cette rue de village ; les maisonnettes sont fermées, les petites lanternes à pétrole s’éteignent tout doucement. — Il gèle, on voit briller les toits, et, sur le sol, une couche aussi blanche que les murs des maisons commence à se déposer. — Un air vif et pur, une belle nuit claire d’hiver, du silence et du calme. — Et comme on sent bien qu’on est dans un petit pays perdu, dans un petit pays qui vit tout seul, bien loin des autres, de sa vie minuscule. — Il y a quelque chose, dans le sommeil de ce village, qui serre le cœur ; un peu de cette impression qu’on éprouve la nuit au milieu des forêts très profondes, ou dans les îles très isolées ; — on pense à ce désert de rochers, à toute cette désolation qui vous entoure, qui vous enserre ; — on a l’imagination hantée par ce cauchemar de pierres qu’on vient de traverser.
Le guide qui nous conduit frappe à la porte d’une maison qui donne sur les champs ; on nous ouvre avec hésitation. — Nous entrons dans une sorte de café où plusieurs Monténégrins sont assis, fumant près du feu dans de longues pipes orientales. — Ils sont propres, ceux-ci, et assez beaux, dans des costumes très brodés d’or. — Un peu bandits toujours, — mais ce ne sont plus les campagnards sauvages de Niegouch ; on reconnaît en eux des citadins de la capitale.
Nous montons dans nos chambres, qui ont un petit air innocent et modeste ; des meubles tout neufs, fabriqués probablement dans le pays par des menuisiers naïfs, sur des modèles démodés ; des murs bien blanchis à la chaux ; une propreté réjouissante. — Nos vitres sont gelées. — Les Monténégrins d’en bas chantent en sourdine leurs longues chansons de guerre ; cela nous berce, et nous nous endormons d’un bon sommeil…
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