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Chapitre 4

Je passe six mois dans un état de morne prostration ne reprenant un peu goût à la vie que les rares jours où Kmôhoûn demeure muet. Plusieurs fois j’espère, — non ! je veux espérer — que je suis débarrassé du Tkoukrien… ou de ma folie, — le terrible intrus ayant jugé à propos d’aller s’assurer par lui-même — psychiquement, — de quelque détail de l’existence terrestre. Mais au bout de vingt-quatre heures, de quarante-huit tout au plus, l’ami détesté reparaît en moi sans que j’aie deviné son approche.

Je maigris affreusement ; je m’affaiblis de plus en plus. Je ne puis plus supporter cette double persécution !

La maison de fous et le tkoukrien c’est trop pour un seul névropathe !

Il m’est impossible de m’affranchir de la présence de Kmôhoûn ou, du moins, je ne vois aucun moyen de me délivrer de lui.

Alors je vais tenter de m’évader de l’établissement Froin. On m’y a toujours traité de façon assez douce, — (j’oublie intentionnellement Bid’homme dont j’aurai à m’occuper de nouveau, tout-à-l’heure) ; j’y ai joui d’une relative liberté ; j’y ai connu trop peu de temps une femme exquise dont la folie même avait des charmes pour le triste « malade » que je suis ; j’aurais pu m’y trouver presque « fortuné dans mon malheur ». Mais les nuits sinistres où clamaient les voix aiguës, désespérées, des femmes prisonnières, les scènes douloureuses entrevues dans les cours où les internés cessaient parfois, réellement, d’être des hommes pour devenir de terrifiantes brutes, le départ d’Irène qui a eu lieu par ma faute, — est-ce bien ma faute qu’il faut dire ? — m’ont fait prendre Vasselot en horreur.

J’ai donc étudié je ne sais combien de projets de fuite plus ou moins compliqués et viens de m’arrèter au plus simple de tous.

Mais avant de m’expliquer à cet égard il est nécessaire ( ?) que je revienne un peu sur mes pas, — voulant, — Dieu sait pourquoi !… (on croirait qu’il me plaît, à certains jours, de me faire souffrir moi-même) — voulant, dis-je, relater ici une visite de mon cousin Roffieux, — les scènes qui précédèrent la disparition de ma « petite princesse » — et divers avatars du sieur Bid’homme.

Elzéar Roffieux qui devait me venir voir le lundi qui suivit mon réveil dans la maison de santé, ne fait son apparition à Vassetot que six semaines après ma « mise à l’ombre ».

Il entre dans ma chambre sans s’être fait annoncer et montre en cela un certain discernement car, prévenu, j’aurais pu me mettre en boule, me hérisser, lui préparer enfin un accueil encore plus désagréable que celui qu’il reçoit.

Je remarque immédiatement que ses inquiétudes à mon sujet ne l’ont point décharné, qu’il demeure, comme par le passé, d’aspect grave, énergiquement amène et florissant. Je dis énergiquement amène ; je ne dis pas aimable, — d’une native, involontaire, débordante amabililé : Elzéar est avant tout un « homme de devoâr » et un « homme de caractère » : On ne « la lui fait pas ». Il est « gentil » quand il le veut bien, mais c’est une concession de sa part. Sa bonne grâce est calculée ; il ne la prodigue jamais inutilement. Il la sort quand il est convenable, quand il est de son devoâr de l’exhiber de façon temporaire. Il paye certaines choses avec cette monnaie, mais à leur juste prix et à l’heure opportune.

Ce jour-là, il s’avance vers moi, la main tendue, un indulgent, —et pourquoi ne dirais-je pas : un sérieux sourire de Mentor faisant bouler sa moustache brune qui flue dans une barbe un peu plus sombre sans se confondre avec elle. Sa figure pleine, d’un rose discret, contraste assez joliment avec la pâleur « distinguée » de sa calvitie régulière, aux marges bien dessinées. Ses yeux bleu foncé, d’une franchise un peu fatigante, ont l’éclat de certaines fleurs artificielles. Il parle d’une voix profonde et harmonieuse de diseur :

– Eh bien, mon pauvre Philippe, je te retrouve donc ici ! L’endroit n’est pas plus gai qu’il ne faut mais la vie que tu y mènes te réussit à merveille puisque l’on a constaté dans ton état une grande amélioration. Tu n’avais, par malheur, que trop besoin de recueillement.

» Dans une société « bien réglée », dans notre admirable monde moderne où le libéralisme a pour contrepoids une inflexible justice, chacun doit occuper la place qu’il mérite, au moins momentanément et supporter d’un cœur vaillant quelques dures mais bienfaisantes et indispensables épreuves. Que dis-tu de cet établissement où tu ne demeureras, je te le jure, que le temps strictement nécessaire ?

– Je le trouve exquis, délicieux ! Je ne veux plus le quitter jamais !

Une petite lueur d’inquiétude passe dans les yeux trop francs de l’apôtre. Mais je reprends :

– Quant à l’affliction que tu ressens à me retrouver ici, j’aimerais à t’en consoler… mais c’est toi-même qui te l’es courageusement infligée en me casernant, sans épargner ta sensibilité…

– Mon cher ami, je n’ai jamais agi que pour ton bien, cette fois comme les autres.

– Il n’y avait aucun moyen différent de me faire soigner ?

– Aucun.

– Je devenais menaçant, dangereux ?

– C’est mon principe qu’il ne faut rien exagérer. Tu n’as jamais été dangereux que pour toi-même.

Il hésite un peu en disant cela. Il me cache quelque chose — et ce ne peut être par délicatesse, car je connais mon Roffieux, je le vois généralement tel qu’il est, — oh ! plein de tact et de scrupules. Les phrases en font foi, mais, mais… Enfin, il suit une idée qui m’échappe et qui doit le tourmenter, lui, car ses yeux oublient un instant de me troubler, de me confondre par l’insoutenable éclat de leur éblouissante franchise. Ils ressemblent maintenant à des yeux de vieux klephte aux prises avec le classique mais réticent touriste volontairement oublieux du nom et de l’adresse de son banquier.

– Tu ne te souviens de rien de particulier le jour de la dernière excursion à Dieppe, — de rien pendant la semaine qui a précédé ? me dit-il d’une voix insistante qui me fait penser à celle de Bid’homme. Il ne te revient à la mémoire aucun détail de ta conduite qui ait pu m’inquiéter, me contraindre à prendre de promptes mesures pour te protéger contre toi-même ?

– Je ne me rappelle absolument rien sinon une querelle assez futile avec toi et il me semble bien que c’est toi qui l’as cherchée. On avait bu pas mal de Champagne à déjeuner et tu avais, de plus, insisté, toi si sobre d’ordinaire, du moins en public, pour m’abreuver de cocktails au Casino. C’est, sans doute, pour cela que tu m’as fait ici une réputation de pochard.

Il paraît mécontent de ma rudesse ; toutefois on dirait qu’il éprouve une sorte de soulagement. Que craignait-il donc de m’entendre dire ? — Ses yeux redeviennent surnaturellement limpides et pleins d’indulgent reproche :

– Je ne t’ai fait aucune réputation. Tu te seras chargé toi-même de ce soin…

(Dans une maison de santé ! Et au régime de l’eau rougie !)

– … Je t’ai dit cent fois que tu buvais trop et que cela te jouerait un vilain tour. Mais il ne s’agit pas de cela. Tu n’as gardé aucun souvenir de la semaine d’avant ?

Ah si ! je me reumeumore — comme dirait M. Frédéric de Villiéville — que quelques jours avant mon internement, mon cousin et sa femme se trouvant avec moi, — toujours au Casino, — une vieille dame aux allures de… mérétrice fatiguée mais opulente, — sans doute un peu grise, elle aussi, — en tout cas ignorante ou insoucieuse de la présence de l’épouse légitime, prit les deux mains de Roffieux et lui parla, d’une voix mouillés, de l’an 1892 et d’une certaine maison sise au numéro 455 de la rue de Moscou. Le cousin Elzéar fut épique. Il secoua brutalement la trop mûre gourgandine, lui fit lâcher prise et vraiment éperdu — lui, l’imperturbable ! — l’apostropha en ces termes :

– Vous n’avez pas honte, vieille créature, d’importuner un homme que… qui… pourrait être père de famille ! En 1892, mais j’étais sur le point de me marier ! Je ne vous connais pas ! je ne vous ai jamais connue !… Et vous m’aviez promis vous-même...

Il ne pouvait continuer, comprenant trop tard la sombre stupidité de ses paroles et l’antique et fastueuse grue s’éloignait digne et vexée ; après s’être, toutefois, un peu soulagée en déversant sur le triste Elzéar un petit seau d’épithètes vengeresses. Par respect, sans doute, pour les dorures du Casino elle n’avait pas épanché sa réserve de suprêmes immondices. Mais Roffieux éclaboussé des maculantes qualifications de « poseur de lapins », de « greluchon » et de « sous-marin » demeura piteux et mélancolique toute sa soirée, tandis que sa femme, habituellement si prude, se réjouissait de sa mine penaude et faisait de fréquentes allusions à sa « jeunesse orageuse » et au « climat torride de la rue de Moscou », — de Moscou ! ! ah ! ah ! ah !

Comme elle avait fini par me mettre au diapason de son imbécile gaité, m’interpellant à chaque minute, me forçant à m’esclaffer bêtement, d’abord sans envie, — c’était moi et non elle que le juste Elzéar, fort épris de la dot de cette béotienne, avait poursuivi de sa mauvaise humeur et transpercé de ses regards furibonds.

Je me mets à rire en pensant à cette ridicule soirée :

– Qu’as-tu ? me dit Roffieux d’un ton presque féroce.

– Allons ! Ne te fâche pas ! Je songeais à la vieille « taupe » du Casino.

– Non ! non ! gronde Elzéar, tu te rappelles autre chose, une autre chose qui te divertit bien plus à mes dépens, toujours à mes dépens, gredin !

– Voyons ! C’est toi qu’il va falloir enfermer ! Tu deviens enragé ! Que te figures-tu donc ?

Toujours à ses dépens ! L’expression, certes, est malheureuse. Beaucoup moins riche que lui c’est toujours moi qui lui ai prêté de petites ou de grosses sommes jamais rendues ; j’ai, de tout temps, « respecté ses biens » et, — pour parler comme les commentateurs de l’Ecriture, — il ne m’est jamais arrivé de convoiter son bœuf, son âne… ni même, ni surtout sa femme. Oh ! sa femme ! Non, par exemple !…

Il est bizarre qu’au moment même où l’image de cette désagréable personne s’évoque en moi, grotesquement carnavalesque et grimaçante, Elzéar juge à propos de me parler d’elle — et sur quel ton, — bonté divine ! On jurerait que mon affable cousin se croit un juge d’instruction chargé de confondre un malfaiteur plein de diabolique astuce :

– Tu apprendras, peut-être, avec une certaine satisfaction, scande-t-il, que ma femme s’est beaucoup préoccupée de ton état.

Son œil me scrute avec une insupportable persistance. Si j’écrivais un roman-feuilleton, je n’hésiterais pas à dire qu’il me « vrille de ses prunelles »… J’ai beau chercher à me sentir coupable de n’importe quelle vilenie, rien que pour lui faire plaisir, — ma coquine de conscience s’obstine méchamment à ne me rien reprocher… Ah ! çà ! mais c’est trop fort ! Elzéar se figurerait-il que j’ai de criminels desseins sur Mme Roffieux ! que c’est en cela que consiste ma folie ! — Oh ! alors le charmant homme me voit beaucoup plus « malade » que je ne l’ai jamais été ! Il aurait dû m’obtenir une cage dans le quartier des Agités s’il avait de pareils soupçons ! Allons ! Il a été généreux ! — Mais non ! Je le calomnie : Je le fais encore plus bête que nature. C’est impossible ! Ce serait de la haute fantaisie !

Mais, ma parole ! Il me croit troublé, envahi par le remords ! Car son regard devient de plus en plus « fulgurant » et « vengeur ». On lui aura prêté de mauvais livres ! Je suis dans de jolis draps !

Il ouvre une bouche énorme d’où sort une voix de cabot de mélodrame :

– Elle est ici !

Il n’ajoute pas : « Tremble ! je sais tout ! ». Mais il est évident qu’il s’attend à me voir « me jeter, la face contre terre, ou si je suis tout-à-fait endurci, à m’entendre déclarer que la « foudre vient de tomber à cinq centimètres » de mes brodequins. Ayant eu le temps de me remettre de mon premier ahurissement, j’ai un : « ah ! ah ! » d’une si parfaite et sincère indifférence que son « courroux » se change en une espèce de stupeur — désappointée ( ?). Oui, désappointée, vraiment. Il est tout-à-coup rassuré, — soit ! Mais son effet n’a pas porté !

Sa confiance dure peu, néanmoins. Il sait, peut-être par expérience, que toutes les hypocrisies sont familières aux « lâches suborneurs ». C’est d’une voix encore plus mélodramatique et sombrée qu’il m’annonce qu’il va LA chercher. Il désire qu’elle me voie, que je la voie ! C’est la scène de confrontation.

Mon animal beaucoup plus scélérat que je ne l’eûsse rêvé n’a jamais cru à ma folie à laquelle je suis bien obligé de croire, moi, au moins de temps à autre ! Il n’a osé m’amener ici qu’après s’être figuré m’avoir enivré, m’avoir abruti par de stupéfiants alcools. S’il est venu me voir dans les premiers jours de ma réclusion c’est parce qu’il a été averti de mon état de coma succédant à une crise violente, déterminée, d’après lui, par la fureur. Il ne s’est risqué dans l’antre que pour ne pas sembler dénaturé, — tranquillisé, du reste, par l’idée que j’étais incapable de remuer pied ou patte. Il n’a plus reparu jusqu’à présent, les nouvelles de ma santé lui paraissant trop bonnes. J’avais, sans doute, « récupéré » ma vigueur et la fantaisie pouvait me prendre d’en abuser en lui administrant une épouvantable râclée bien méritée. Mais la jalousie l’avait trop travaillé : la jalousie ! Il voulait savoir et pour cela il fallait venir à Vassetot. La jalousie ! ! Vraiment il a une pauvre opinion de mon esthétique ! Au fait, pourtant, la dame Roffieux, ma cousine par alliance, me témoignait depuis quelque temps une bienveillance inaccoutumée (inaccoututumée). Ingrat que je suis ! Je ne m’en rends compte qu’à présent mais je n’ai pas de remords de mon insensibilité.

Oui, la jalousie avait travaillé l’othellesque Elzéar. Mon Dieu ! Si sa femme éprise d’un autre allait le rendre victime, lui Roffieux, de noires machinations ayant pour but le divorce ! Si elle parvenait à ses fins, pourtant ! et me faisait le légitime possesseur non seulement de ses charmes peu regrettables mais encore d’une belle, d’une très belle collection de billets de banque, d’obligations et d’autres délicieux papiers, de ceux que l’on n’oublie jamais quand on les a palpés et dont la perte endeuille à jamais le cœur d’un homme de bon sens !… Je sortirais en triomphateur de la maison Froin pour frustrer de toute joie terrestre le déplorable Elzéar auquel il ne resterait plus que ses yeux pour pleurer, avec une trentaine de pauvres mille livres de rentes, le produit de ses minoteries et quelques mauvaises propriétés à faire valoir ! Ah ! plutôt que de se voir réduit à un pareil dénûment, il se fût résolu à la lutte et au martyre ! Et que risquait-il en venant me « sonder » avant de me confronter avec ma « complice » ? Quelques insignifiants coups de pied, une rencontre un peu brutale entre ma botte et son « gîte-à-la-noix », comme disait un boucher de ma connaissance ? D’ailleurs je n’aurais pas le temps de lui faire grand mal : Il posterait des gardiens derrière l’huis entr’ouvert. (Et en effet, je saisis quelques mots d’une conversation en argot de bagne tenue dans le couloir, — la porte étant simplement poussée contre.)

Elzéar sort en gesticulant, lui, l’homme posé, ennemi de toutes les démonstrations, de toutes les paillasseries.

Cinq minutes plus tard il revient, remorquant une grande et maigre femme, jeune, mais si peu jolie ! — trop blonde, d’un blond entre le beurre frais et la filasse, les yeux d’un bleu fade, nuance lait de Paris, la figure d’une poupée de modiste. Il est évident qu’elle se tient pour belle, distinguée et poétique mais son actuelle expression de pudeur effarouchée la rend parfaitement vilaine et déplaisante.

Raoula Roffieux, née Fromage, — oui, Raoula ! — (Certains parents ne mériteraient-ils pas la cangue, des supplices follement chinois, quand ils affublent des enfants déjà pourvus des plus fâcheux patronymes de prénoms aussi exaspérants qu’inédits !)— Raoula ! !… Raoula Roffieux, donc, fille d’un marchand d’engrais assez gentiment millionnaire et d’une ancienne actrice à succès départementaux, a reçu une éducation toute spéciale. Née en province, elle a, jusqu’à dix-neuf ans, fréquenté les « cours de jeunes filles » d’une « grande ville » du Nord et pris des leçons particulières d’ « usage du monde » chez d’élégantes dames-professeurs qui avaient, certainement, acquis leurs belles manières dans l’intimité d’automates-pédicures et puisé leur phraséologie en des traités rédigés par des dentistes américains ou des inventeurs d’eaux merveilleuses, habitués à se mirer dans les calvities de diplomates exotiques. — Quand son père déjà passablement lesté de métaux divers jugea bon d’opérer sur une scène plus vaste et d’abandonner à d’autres capitalistes son comptoir des « Guanos artificiels » dont l’enseigne. « A la brise des Chinchas » faisait rêver les rares Péruviens-poètes égarés à Panthes, chef lieu du département de Seine et Scarpe, Raoula vint terminer ses études à Paris chez une princesse roumaine ( ?) ancienne lauréate du Conservatoire de Vierzon, sifflée sur nombre de grandes scènes européennes et devenue directrice d’un externat modèle. Cette école de « perfectionnement » où l’on n’enseignait, à des filles âgées d’au moins seize ans, que la « Philosophie salonnière », la « Tenue select », la « Respectabilité de bon genre » et différentes sciences analogues, acheva de transformer la déjà raide Raoula en un jouet mécanique de premier ordre. On ne pouvait la voir sans éprouver, — selon les tempéraments, — ou une admiration abêtissante ou un immodéré désir de la gifler.

Elle sortit de l’ « Institution Barbaresco » avec un prix d’honneur obtenu grâce à une magistrale dissertation sur la « Franchise voilée », un premier accessit de « Démarche à demi-hautaine », un autre prix de « Gestes pour tenir à distance » et un autre accessit d’ « Affabilité envers les inférieurs ».

Chez la princesse roumaine ( ?) la seule prononciation tolérée était celle du Conservatoire de Vierzon, car presque tout le monde sait que la langue française ne s’est jamais formée, au début, vers le centre de la Vallée de la Seine, — comme le croient quelques illettrés, — mais bien entre Romorantin et Aurillac. (Certains artistes de nos premières scènes dramatiques n’ont pas oublié cette vérité.) Il y avait, dans le programme imprimé de l’Institution, toute une théorie sur les voyelles, — aiguës et graves, — que je n’entreprendrai pas de révéler ici. Je l’ai, du reste, de tout temps, insuffisamment comprise….. Toujours est-il que les concours de prononciation rationnelle n’étaient pas favorables à Raoula. Peu musicienne, désireuse pourtant de « charmer par sa voix » et d’ « émettre des sons distingués », elle s’était dès le début, montrée imperméable à l’euphonie mathématique. Elle en pleurait souvent ! Elle dut se résigner, dans sa crainte de choquer les oreilles comme-il-faut en abusant des « aiguës », des affreuses aiguës, si communes, si plébéiennes, à prononcer graves toutes les voyelles et même à les changer presque toutes en a très ouverts suivis ou non d’h aspirés. Elle faisait aussi la chasse aux s et aux consonnes dures. Elle disait un oure ( 1) et un cère ( 2) comme on nous le recommande… quelque part. — Elle allait même jusqu’à émonder les vocables empruntés au grec et demandait un clytère quand elle éprouvait des troubles abdominaux.

C’est aux efforts plus ou moins heureux de la Princesse Barbaresco que je dois d’entendre ma cousine par alliance, pudique et doucement rubescente sous ses cheveux jaune pâle, m’adresser la phrase suivante que je transcris de mon mieux :

– Vâhs ne sâhriaz croâhre, mon châhr câhsin, à qual poant j’ah été dâhsolée de vâhs savoâhr dansce rêpêtable mâhs funâhbre établassemâh dâh Dâhtâhr Froan !

Comme mon orthographe phonétique n’est pas claire, je suis forcé de traduire : « Vous ne sauriez croire, mon cher cousin, à quel point j’ai été désolée de vous savoir dans ce respectable mais funèbre établissement du Dr Froin ! »

Elzéar nous examine d’un, œil féroce et je me rends compte de ses impressions. Il ne tient pas encore « Raoula ». Le trouble, la rougeur de ce grand mannequin peuvent être attribués à ce fait qu’on ne lui a pas donné le temps de s’équiper de pied en cap et que « Raoula » est navrée de s’exhiber ainsi avec une robe légèrement fripée, des « bottines de plage » et un chapeau dont la garniture ne s’harmonise pas avec sa toilette. Mais sa voix n’a pas tremblé ; elle a débité son petit discours en prenant des temps, en détachant les syllabes, en « faisant un sort » à certains mots : dâhsolée, rêpêtable, funâhbre.

Quant à moi, mon insensibilité frise l’insolence. J’ai répondu de l’air le plus détaché du monde :

– Je vous remercie de vous être inquiétée de moi, ma cousine, mais cet établissement n’est pas triste du tout. Je me plais beaucoup ici. La maison est pleine de gens charmants.

Est-ce que je serais devenu un peu fou, à vivre dans ce milieu singulier ? Cela ferait l’affaire du bon Elzéar. Mais si je n’étais qu’un simulateur ?

Il s’agit de savoir avant tout si nous sommes « d’intelligence », sa femme et moi et il s’avise d’une épreuve un peu naïve.

– Oh ! mais, fait-il, que voici des cousins froids l’un envers l’autre ! Vous ne vous êtes même pas donné la main !

Là ! — Il va peut-être nous « pincer ». Une hésitation, une insistance, une étreinte des doigts trop longue ou trop brève, trop violente ou trop molle, va lui livrer les complices, si nous sommes des complices. Mais le « shake-hand » ne révèle absolument rien, — tout juste cordial, — un vrai shake-hand de cousins par alliance. Pourtant Roffieux ne parait aucunement tranquillisé. il est tout interdit. — tout bête. —

Bientôt, néanmoins, une nouvelle attisée d’énergie rallume de petites flammes dans ses yeux qui étaient devenus vagues et troubles. A le voir se camper en face de moi, les deux mains dans ses poches, les épaules remontées, la tête redressée, dans une attitude de résolution et de défi, je devine qu’il va jouer le grand jeu :

– Mon cher, me dit-il, tu te portes décidément mieux. Le Dr Froin ne se trompait pas. Tu dois avoir envie de sortir d’ici et j’aurais honte de te laisser moisir trop longtemps dans un pareil endroit. D’un autre côté tu as besoin de soins. Quelle que soit la nature des émotions que tu as éprouvées, tu as été rudement secoué et la solitude complète ne te vaudrait rien. Or, j’ai pensé à une solution qui peut t’assurer la liberté, — oh ! pas tout de suite, tout de suite ! (il faut que tu te reprennes !) — la liberté et la sauvegarde d’une solide et prévoyante affection. — J’ai même parlé de mon projet à une personne, « sans le bon vouloir de laquelle il ne saurait aboutir ». Tu sais que Jeanne Stolz qui avait épousé Fernand Lacoste, est veuve depuis plus d’un an et tu connais la bizarre et excellente nature de cette aimable femme, jolie et riche, par-dessus le marché !

Il dit cela avec componction, Elzéar !

– Tu te rappelles que si elle a consenti à épouser Lacoste qui était une idée plus beau qu’un gorille et doué d’un caractère d’ours gris, ç’a été bien moins à cause de l’amour furibond dont il la poursuivait que par suite de bavardages d’un ami du prétendant. Ce modèle des Pylades lui révéla que Fernand souffrait d’une affection chronique atrocement douloureuse et que la femme qui consentirait à s’embarrasser de lui, serait une pure et simple garde-malade deux mois sur trois. Elle se prit d’enthousiasme à l’idée de cette belle vie et fit durer le Fernand Lacoste cinq années entières, ce qui parut un prodige à tous ceux qui avaient entrevu quelques minutes le joli époux. C’est beaucoup plus qu’une sœur de charité. C’est l’Amoureuse des Souffrants. Elle ne conçoit de tendres effusions qu’entre un cataplasme et une fiole de drogue. Pour toi elle changera un peu de son programme puisque tu ne te cataplasmes pas, mais il y aura, grâce au Ciel, à te faire suivre des régimes, à t’administrer des tas de calmants, et elle adore cela !

Dieu ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites !

Et Jeanne Lacoste, ou mieux Jeanne Stolz est une vieille passion à moi ! Assez malin, l’épais Roffieux ! S’il n’y avait ma « princesse » au teint de jacinthe rose, ce serait tout-à-fait tentant ! Pourquoi ne pas dire « oui » à présent au sieur Elzéar quitte à m’expliquer bientôt avec Jeanne qui est la bonté même. Elle serait parfaitement capable de m’aider à obtenir la libération de la pauvre Irène, à la guérir !….

Et Roffieux qui ne m’a fait enfermer, je le vois, que par jalousie, me procurerait mon « exeat » tout de suite, tout de suite, quoi qu’il en dise, — me sachant occupé d’une femme autre que la sienne, — et surtout d’une femme riche et désintéressée prête à ouvrir sa bourse au « nouveau cousin » quand celui-ci aurait besoin de fonds pour quelque entreprise industrielle ou agricole ! Car Elzéar est non seulement un immense minotier connu de la vallée de l’Orne à celle de la Liane, mais encore un propriétaire foncier et un agronome. Et quand il risque une affaire incertaine, — sa prudence native le rendant ménager des capitaux de « Raoula » et des siens propres, — il recherche volontiers des commanditaires bénévoles, faciles à apaiser en cas de malchance.

Je puis être libre demain, demain peut-être ! Je vais donc vite déclarer que j’accepte, que c’est chose entendue, — en ne me permettant qu’une toute petite ironie méritée cent fois par l’invraisemblable et un peu révoltante conduite de Roffieux. Ce désir d’anodine vengeance est malheureux, car, au moment où je viens de décocher ma peu redoutable flèche, une flèche en plume d’oie, à la pointe mouchetée du « tampon de ma bélise » dirait le grandiose Prud’homme :

– Ah ça ! toutes les industries te sont bonnes. Tu vas encore plus loin que Mme de Foy. Avec le « mariage riche » tu combines le mariage pharmaceutique !

A ce moment même entre Léonard qui nous annonce l’imminente visite du Dr Froin.

Roffieux cesse de m’écouter. Il tire ses manchettes, passe la main sur sa barbe et, tirant un peigne de poche, se compose devant la glace une coiffure savante qui doit être celle de l’ « éminent agronome ».

« Raoula » profite de l’inattention de son mari pour se rapprocher de moi et me glisser très bas, très vite, mais très distinctement :

– Refusez ! Il y a du chantage, là-dessous. Il a menacé Mme Lacoste pour la forcer à accepter. Il veut son argent et vous connaît faible… Il sait quelque chose sur elle….. je vous dirai quoi !

Toute ma joie tombe, du coup. Me voici prisonnier pour longtemps encore si je ne puis m’affranchir de la maison de santé qu’en m’associant à une vilaine entreprise du Roffieux contre une femme que j’ai aimée.

Quand Elzéar se retourne enfin de notre côté après un suprême coup de peigne et nous aperçoit à distance respectueuse l’un de l’autre, il en revient à son idée de mariage et me dit d’un air triomphant, mi-anxieux :

– Eh bien ! Que dis-tu de mon projet ! N’est-il pas séduisant ? Tu l’adoptes, n’est-il pas vrai ?

C’est avec un réel chagrin que je me vois contraint de répondre :

– Mon cher Elzéar. je n’éprouve aucun désir de me marier, même avec une aussi ravissante infirmière !

Raoula me regarde et Roffieux surprend ce regard. Ce n’est pas une « tendre » œillade amoureuse ; non, c’est bien pis. Dans la prunelle pâle de la jeune femme comme-il-faut brille une lueur de gaillardise que je n’y avais jamais vue. On dirait un coup d’œil d’experte et lubrique matrone. Le mari blêmit ; ses narines se gonflent. Il y a un silence de quelques secondes qui paraît durer un quart d’heure. Puis Roffieux retrouve sa voix et déclame comme s’il débitait des vers tragiques :

– Mettez vos gants, Raoula, mettez vos gants, vous dis-je ! Sortons d’ici ! Il se fait tard. Nous causerons avec le Dr Froin dans son cabinet. A bientôt, Veuly ! Allons, venez-vous, Raoula ? Raoula, venez-vous ?

Car mon cousin a toujours dit « vous » à sa femme, absolument comme les ducs et les ingénieurs des romans pour « gens du monde » ( ?)

Mais le Docteur arrive au moment où Elzéar me faisait un dernier geste de la main qui pouvait signifier aussi bien : « Au revoir, faux ami ! » que : « Nous nous retrouverons, scélérat ! »

Il a toujours, le père Froin, cette bonne expression simple et un peu timide des gens vraiment sincères, si différente de la « virile audace » des coquins et des mauvais drôles qui jouent, comme Elzéar, la comédie de la franchise. — Pas d’yeux étincelants de fausse loyauté, aucune de ces manières emphatiquement brutales où les « mufles » voient de la « bonté rude ». On lit dans ses regards de la bonté sans épithète et un peu de la tristesse ennuyée des braves gens excédés de l’écœurante farce des bateleurs humains.

Il m’est tout de suite évident qu’Elzéar ne lui est pas sympathique et il fait à Raoula ce petit salut bref, très courtois mais nullement aplati et courtisanesque, ce salut d’homme libre, également indemne, — et de la rage de grossièreté des nobles butors pour qui toute politesse est hypocrisie, —et de la lèpre salonnière :

– Eh bien ! monsieur, vous avez causé un peu avec votre cousin, dit-il doucement mais sans aucune cordialité au loyal Elzéar. Comment le trouvez-vous ?

A ma grande surprise les rayonnants yeux bleus du minotier s’obscurcissent et tout son visage exhibe les symptômes d’une « mâle douleur ».

– Ah ! ne m’en parlez pas ! Je ne le trouve pas bien, pas bien du tout, mon cher Docteur !

Raoula paraît épouvantée de cette effronterie mais n’ose rien dire.

– Vous m’étonnez beaucoup, fait le Docteur. Ce matin je l’ai vu plus calme que jamais, tout-à-fait en bonne voie.

– Soit ! Mais vous n’étiez pas ici tandis que je causais avec lui tout à l’heure. J’avais rarement constaté chez lui autant de nervosité ; il a besoin de ménagements infinis…

– De ce côté vous n’avez rien à craindre… Mais, comment se fait-il que ma présence seule l’ait si promptement guéri de son agitation ? Je ne suis ni magicien, ni magnétiseur, — malheureusement peut-être !

Et le Dr Froin examine la physionomie d’Elzéar avec la curiosité amusée d’un peintre qui cherche à déterminer le caractère de son modèle. Tout le masque du Roffieux s’illumine de l’éclat d’une radieuse, d’une splendide franchise qui me fait l’impression de déplaire de plus en plus au docteur :

– Voyons, reprend le père Froin, en s’adressant à moi cette fois, vous vous êtes montré excitable, violent, pendant la visite de monsieur votre cousin ? Vous avez l’air bien tranquille, cependant.

Je m’aperçois qu’une inquiétude vient de le saisir tout-à-coup. Ses sourcils se rapprochent et s’abaissent ; un tic fait très légèrement trembler l’une de ses joues :

– Dites-le moi en toute confiance. Vous n’avez pas ressenti de la journée de ces craintes… morbides, — vous savez bien, de ces craintes dont vous ne me parlez plus depuis longtemps, depuis ma première visite, — malgré mes interrogations à ce sujet… Vous me comprenez ?…

Il est clair qu’il fait allusion à ce stupide : « Je suis habité ! » mais qu’il ne veut pas s’expliquer devant Elzéar, — très résolu à ne pas « fournir d’armes » à mon cousin, — le brave homme !

Par bonheur Kmôhoûn veut bien s’abstenir de toute manifestation en moi et je puis répondre avec un sang froid parfait :

– Non ! Pas le moins du monde ! Et puis, vous n’ignorez pas que ce jour-là j’étais sous le coup d’une terrible commotion et que je parlais un peu au hasard, sans savoir !

– Ah ! tant mieux ! Et ce langage n’est pas celui d’un… « névrosé » s’écrie le docteur qui a un sourire si bon, si heureux que j’ai un gros remords de ma dissimulation, — forcée, pourtant !

– En tout cas, insiste Elzéar, un peu sèchement, je crois que vous ferez bien de le soigner plus que jamais. Je veux qu’il guérisse, MOI !

– Monsieur, réplique très placidement le Docteur, il y a trente-cinq ans que je m’occupe de… maladies nerveuses et je vous assure que l’on peut me confier un patient sans avoir à s’effrayer de mes imprudences. Je n’ai aucun intérêt à retarder une cure, — bien au contraire ! Et dans le cas présent la cure est bien près d’être complète.

– Oh ! mon mari ne met pas un instant en doute votre « aihpérience et votre habileté, Dâhteur », sopranise « Raoula » qui se rend compte de la maladresse de Roffieux et qui me regarde un peu de travers depuis que je n’ai pas su lui rendre son œillade. Il veut seulement dire qu’il compte sur toutes deux pour achever de guérir notre cousin qui semble encore bien fatigué, bien fatigué !

Et tous deux se retirent après nous avoir gratifiés, le Docteur d’un salut, — et moi d’une très molle poignée de main.

Encore, sans la présence du père Froin, aurais-je dû me passer de cette faveur sans prix. Ils se sont contraints à une demi-cordialité à seule fin de prouver devant témoin leur noble et méritoire affection pour un parent qui ne leur fait pas honneur.

Après les avoir accompagnés, le Docteur revient dans ma chambre. Tout d’abord il ne dit rien ; il hoche la tête d’un air préoccupé, a une moue un peu dégoûtée, semble réfléchir profondément, — puis il me demande « à brûle… gilet » :

– M. et Mme Roffieux sont les seuls parents qui vous restent ?

– Non, j’ai un frère qui habite Paris… quelquefois !

– Ah ! très bien ! Mais pourquoi ne m’avoir pas dit cela plus tôt ? C’est avec lui que j’aurais dû m’entendre, — et non avec des cousins ! Donnez-moi son adresse, je vais lui écrire, — et ayez bon espoir !

Oui, j’aurai bon espoir : malheureusement, — comme je le dis au brave docteur, mon frère voyage assez souvent, avec ou sans sa femme,… en Egypte ou dans l’Inde. Est-il chez lui, — à Esneh — ou à Madoura ? Quand recevra-t-il la lettre du père Froin !…

… Et sans la confidence ou le mensonge ( ?) de Raoula, je serais certainement à la veille d’être libre !…

Je passe une assez triste soirée, un peu distrait par Léonard qui me raconte les amours d’une infirmière invraisemblablement éprise de Bid’homme, — ce joli cœur ! —

… mais tourmenté par Kmôhoûn qui, maintenant, me pousse à m’évader « et le plus tôt possible — ou il fera les cinq cents coups ! »

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