Chapitre 5
Les semaines suivantes, l’atroce Kmôhoûn ne me laisse plus une minute de répit. Ce sauvage de Tkoukra se perfectionne dans l’art de la persécution au point qu’une belle nuit je lui déclare que j’en ai assez, que je vais lui obéir. Tant pis si nous sommes repris, si les gardiens nous maltraitent, si nous subissons toutes les humiliations ! Je ne veux plus entendre cette voix méchante qui m’incite aux plus dangereuses bravades, à des violences, à des révoltes, — et même à de basses et démentes singeries qui me conduiront droit au pavillon des « Agités ».
N’ai-je pas, une fois, quoique j’en eûsse (eûsse,) été contraint de danser sur les mains en présence de Léonard qui, pris entre son amitié pour moi et son devoir de raconter mes hauts faits, ne savait plus à quel saint se vouer ?
Un autre jour, n’ai-je pas dû, malgré moi, profiter d’une courte absence de mon surveillant qui avait laissé la porte de ma chambre ouverte, pour aller faire, en maraude, un tour de jardin, au fond des fameux bosquets où sont les tonnelles ? Dans l’une de ces gloriettes « se reposait » une affreuse infirmière longue et maigre comme une haridelle de Syrie. J’ai toujours eu en horreur cette Olympe Chignoux, l’ex-amoureuse de Bid’homme et la seule gardienne (ah ! j’oubliais Mlle Célestine Bouffard !) que l’on rencontre dans tous les coins où il y a « de l’ombre et du mystère ». C’est une nature poétique, sans doute. En tout cas elle n’est plus tout à fait adolescente, louche exagérément et possède une physionomie grincheuse de colonelle de l’Armée du Salut. Eh bien ! l’ignoble Kmôhoûn m’a instillé peu à peu une telle rage de stupre que je me suis surpris à jouer aux plus vilains jeux avec elle, médiocrement indignée, — et que la scène s’est achevée par… les « derniers outrages » qu’elle a supportés sans colère et sans joie trop indécente, en beauté habituée à ce genre de compliments. — Miséricorde ! cette vieille nymphe doit avoir deux jambes de bois ! J’en ai eu des bleus !
Et Kmôhoûn qui s’écriait : « Ah ! quel bonheur ! Ça ne m’était plus arrivé depuis mon « séjour » dans… telle ou telle constellation ! »
Enfin, (et je passe sous silence toute une série de plus banales mauvaises farces du Tkoukrien), — ne me suis-je pas réveillé une autre fois, vers deux heures de l’après-midi, en chemise, dans le parloir où ne se trouvait heureusement qu’une seule personne, la plus jeune des demoiselles Mortebranche, déjà nommées plus haut, — une assez jolie femme de trente ans, bardée de principes austères, à laquelle j’ai fait, (sans savoir comment les mots sortaient de ma bouche), une déclaration en style de caserne, — en appelant (hélas !) un chat un chat et certains actes par leurs noms comme nous le recommandait… — ou à peu près, — ce voyou de Boileau-Despréaux. Le pis est que la légèreté de mon costume me permettait d’illustrer ma prose. — Léonard a sauvé la situation. Il est accouru, éperdu, lors de ma péroraison assez accentuée, s’est jeté aux genoux de la demoiselle et l’a suppliée de ne pas le perdre en dénonçant au Directeur son imparfaite surveillance et mes abominables discours accompagnés de gestes. Il a même fini par la faire rire et la brave fille a déclaré qu’elle avait pitié d’un pauvre malade.
Mais Kmôhoûn m’a bien menacé de m’obliger à recommencer mes exploits auprès des belles en présence du Dr Froin ou de quelque mauvais diable tout disposé à narrer mes incartades au « Patron ». Et je suis certain qu’il n’y manquera pas.
Une certaine nuit donc, vers une heure, écœuré à la fin des répugnants tableaux qu’il me fait passer sous les yeux en m’affirmant que j’assiste à mes propres équipées futures et qu’avant huit jours j’aurai exécuté tout le « programme » —je m’avoue vaincu :
– C’est bon ! En voilà assez, allons nous-en ! Mais, tu sais, si on nous rattrape, ce ne sera pas drôle !
– Allons ! répond fort tranquillement Kmôhoûn.
Ce tkoukrien a dû être serrurier ou cambrioleur en quelque autre existence et l’action de son détestable esprit sur mon pauvre esprit et sur mon corps est bien forte puisque moi, si maladroit, si bête pour tout ce qui est mécanique, je démolis sans bruit en dix minutes, à l’aide des premiers instruments venus, quatre serrures énormes, démonte six verrous extérieurs et dêclinque une série de compliqués appareils de sûreté.
Nous voici dans les jardins malheureusement glauques et opalins de lune.
– Ne tremble pas comme cela ! grogne Kmôhoûn, ces sales gens dorment tous !
Pas tous ! J’entrevois une grosse masse humaine qui sort de l’ombre et s’avance vers nous ; il me semble que j’ai déjà rencontré ça quelque part. Serait-ce Mlle Célestine Bouffard ? Je ne demeure pas longtemps dans l’incertitude :
– C’est-y vous, Louëdin ? chante l’inoubliable contralto dieppois de l’infirmière callipyge (Louëdin est l’un des gardiens des agités, un ancien zouave, plus tard dresseur de singes, puis garde-chiourme à la Montagne d’Argent…) faut, fichtre, vous espérer, vous ! V’là vingt minutes que je « fais le trottoir » daihors et sans trottoir, encore !… Mais non, cor nom de nom ! C’est pas son poil en fourche ! hurle-t-elle en m’empoignant par mon maigre « bouc ». (Louëdin possède une barbe de trente centimètres, — et fournie !) — mais qui k’c’est donc que ce sale voleux qui se promain-ne nuitan-mment dans les « terrains du monde » ? — Ah ! pas possible ! C’est m’sieur Veuly des à-part ! B’en vrai ! Léonard n’est pas « castafiole » pour vous avoir laissé rouler dans l’nouër à ces heures !
Tout-à-coup elle glousse de rire :
– Oh ! ce serait-y que vous auriez des intentions que vous seriez démuché si tard ou à si bonne heure ? car ’l est matin ! Qui k’c’est que vous coursez. Vous pouvez bien me dire ça à moi qui suis pas d’ces plus bogueules !
Me voici horriblement ennuyé. Je ne sais quelle explication donner à cette épaisse donzelle. Kmôhoûn m’insinue : « Il faut nous la concilier… pour un bout de temps, celle-là. Après quoi nous trouverons bien un moyen de nous en débarrasser. Laisse-moi faire ! »
Je veux lui objecter que je crains ses procédés tkoukriens ou autres, que… mais il ne me donne pas le temps de finir. A ma terrible stupéfaction, ma voix sort de ma gorge, — ma voix devenue rude et grossièrement ricaneuse sans que j’aie eu conscience d’avoir seulement ouvert la bouche — et cette bouche prononce les étonnantes paroles suivantes :
– Dis donc, grosse ! As-tu du cognac dans ta chambre ?
– C’est-y bien vous, monsieur Veuly, qui me parlez à c’t’heure, vous si comme il faut et un peu fier des fois ? B’en, ma parole ! je vous aime mieux comme ça ! Pour sûr que j’en ai, de la sicasse dans ma niche ; ohl pas des litres !… mais un pauv’ petit fond de bouteille pour… quand qu’une « malade » a besoin d’être un peu ranimée. Venez-vous en !
Elle me prend par la main « pour me guider » — et tout bas :
– Ah ! petit cochon ! C’est donc ça qu’y me regardait l’aut’ fois avec des yeux tout chaffouillés ! Mais si j’aurais jamais cru ça ! — un homme si convenâbe !
– Elle ne se fait pas d’illusions sur elle-même et la modestie est toujours une vertu, goguenarde Kmôhoûn qui reprend tout haut avec ma voix et à présent sur mon ton habituel :
– Je ne suis pas en fer blanc, — et toi non plus !
Devenu un véritable pantin dont le tkoukrien tient les fils, j’ai la surprise de constater que je me livre sur les vastes rotondités de Mlle Bouffard à une série de trop libres caresses à la suite desquelles mon dire se trouve amplement confirmé.
– Si vous êtes si effronté, vous n’aurez point de corgnac, module, en soupirant, l’himalayenne infante. Quoi que vous feriez après, — alors ! eh b’en !
– Je serai tendre, mais distingué… Allons toujours voir le petit cognac, — moins pour boire que pour trinquer. Oh ! trinquer ! hein, Célestine ?
Répugnant Kmôhoûn !
– Oh ! mais non ! Ça c’est pas d’jeu ! Voulez-vous bien pas ! Ah ! qu’il est tourment ! — Lâchez-moi que j’ouv’ la porte.
Nous sommes arrivés. La petite pièce qui sert de nocturne écrin aux charmes imposants de Mlle Bouffard ressemble à un corridor arrêté dans sa croissance. Elle est éclairée par une veilleuse à lueur blonde et rose comme l’occupante et presque encombrée par un monumental lit de fer proportionné au volume de la précieuse cargaison :
– ’Faut pas d’bruit ! siffle tout bas Célestine. Pêchez-vous ’tirer vos chaussures !
Je m’exécute, confondu, ahuri d’être là, mécontent d’avance de ce que je vais certainement faire. La plantureuse infirmière m’imite, puis désirant que ne réveillent personne sa jupe traînante et ses bouffantes manches frôlantes, elle enlève robe et corsage et demeure en petit jupon et en corset. (Il faut respecter le sommeil de ses voisins). — Le paysage entrevu m’impressionne malgré moi.
– Y a qu’une chaise. Assôhiez-vous d’ssus, moi je m’assîrai où que j’pourrai, tiens ! su’ l’lit ! continue Mlle Bouffard. Pis « c’est pas tout ça ». Vous qu’êtes pus près, ouvrez donc la table de nuit. C’est là qu’est la cave !
Les fonds de bouteille montent haut dans le pays de mon aimable hôtesse ! Des fonds de plus de soixante centilitres ! — On trinque avec des précautions infinies, mais souvent et coup sur coup ; en dix minutes la bouteille a dit son dernier mot. Entre temps, — Kmôhoûn ne m’a pas permis l’oisiveté. De retouches en retouches, le paysage s’est bien agrandi et dépouillé d’accessoires inutiles. Au moment où la vue devient presque panoramique, mon tkoukrien qui me paraît connaître la sentimentale Célestine mieux que moi-même, lui susurre doucement par ma bouche :
– Tu n’en a plus de cognac ? Dis ?… pour après ?…
– Pour après… quoi ? Ah ! bandit ! Oui, ’y en a ’core une larme. Mais je vous vois venir avec vos : après !
Kmôhoûn, rassuré pour la suite de ses projets, comprend qu’où nous en sommes, tout nouvel atermoiement pourrait être considéré comme une injure. Les dernières brumes blanches sont dissipées par nos soins empressés et — en avant le panorama ! Une sierra lisse et neigeuse couronnée de cimes roses comme à l’aurore, — un massif plus considérable, plus lilial et plus lisse encore — et peut-être aussi des forêts — apparaissent :
– Ah ! c’est bien parce que j’ai peur de toi ! murmure la belle Célestine. Ah ! passionné !…
Certes, je n’explore que légèrement « contraint et forcé », mais je commence à prendre plaisir à mes découvertes : — Je m’abîme en leur splendeur — et c’est un délicieux cataclysme…
Je ne dirai plus jamais de mal des personnes… un peu fortes.
C’est incroyable ce que Kmôhoûn a fait de moi. Je fus à une époque assez gentiment débauché, mais enfin je ne ressemblais en rien à un Turc, surtout depuis que la trentaine avait mis de l’eau dans mon vin, — un vin modérément généreux. Et à présent je n’y comprends plus rien ! Nana-Sahib, Soulouque et tels personnages des « Contes Drôlatiques » sont des enfants à côté de moi. Oh ! je n’en éprouve aucune satisfaction d’amour-propre. Je me sentirais plutôt effrayé !… Heureusement, Mlle Bouffard n’est pas fille à demander grâce, — bien au contraire, — et je frémis en songeant à la détresse où je me trouverais si j’étais dans mon état normal !
Mais comment se fait-il que la collaboration toute psychique du nommé Kmôhoûn transforme à ce point mon organisme ? — Oui, je suis effrayé — et même furieux, exaspéré : c’est anti-médical !... et, bien différent, en cela, du gardien François, je professe un incommensurable respect pour la Médecine, comme tous les hypocondriaques, du reste.
L’impavide Célestine est allée, entre deux assauts, à la recherche de la larme de cognac. C’est une larme… — pleurée par un mammouth. Elle occupe les trois quarts d’une assez forte dame-jeanne cachée sous des robes et du linge qu’elle doit suavement parfumer :
– Tiens ! je croyais que la cave était dans la table de nuit ?
– Il y a la cave et il y a le magasin.
Toujours les « distinguo ». — Une idée infernale, digne de Kmôhoûn, me traverse la cervelle et je demande :
– Eh bien ! et Louëdin ?
Mais si je me figurais impressionner Célestine, j’avais de la naïveté de reste.
– Louëdin ? réplique-t-elle avec froideur, ça sera pour dem… Enfin il peut se brosser le ventre pour l’estant. Quand il ne me voit pas dans la cour, il sait qu’y ya « pas plan ».
Mais l’alcool et les… tours de force ont raison à la longue de la riche nature de l’infirmière. Grâce à nos savantes manœuvres, la forte jeune personne a bu près d’un litre et demi de sicasse, tandis que nous (Kmôhoûn et moi, sobres comme des méharis), — nous nous contentions d’un peu moins d’un demi-setier.
Mlle Bouffard s’endort d’un lourd sommeil, « lassata nee satiata », car elle soupire encore, entre deux hoquets, une minute avant de fermer les yeux :
– Ah ! petit sale ! Ce que tu gagnes à être connu ! R’fai-sons connais-sance, — veux-tu ?
Kmôhoûn est arrivé à ses fins :
– Maintenant, nous déménageons ! ordonne-t-il.
Mais quel bonheur que le service des « veilleurs » soit si peu régulier chez le Dr Froin ! Sans cette belle négligence, on aurait eu le temps de nous pincer vingt fois pour une. Nous avions laissé la porte entr’ouverte !
Tout à coup j’ai un frisson d’épouvante, — d’horreur ! Je me retiens tout juste de crier. Je viens d’apercevoir, dans la muraille, un guichet pareil à celui qui donne dans ma chambre !
Je savais bien que Célestine était la gardienne de ma « princesse » mais, — imbécilement — je ne pouvais me figurer qu’elle couchât aussi près d’Irène que Léonard de moi. Cela m’eût paru une profanation ! Le sommeil pur et les rêves bleus de l’Exquise à côté des ronflements d’ivrognesse et des cauchemars obscènes de l’érotique Bouffard !
Rien qu’une cloison entre la Péri et la grosse polissonne !
C’est à quelques mètres d’Irène que je me suis « distingué » d’une si triste façon ! Oh ! si j’avais le bonheur de me tromper ! Si, par suite d’une combinaison invraisemblable et providentielle, il était possible que la buveuse de sicasse ne veillât sur ma « princesse » que dans la journée et se retirât loin d’elle pour la nuit ! Si la pièce voisine n’était qu’une autre cellule d’infirmière, quel soulagement j’éprouverais ! Je sais que c’est fou, mais je veux voir, voir à toute force, j’en oublie Kmôhoûn et… j’ouvre tout doucement le guichet…
Atrocité ! C’est Irène qui est là, tout près ! J’étais, non pas à quelques mètres, mais à quelques centimètres d’elle !…
Une bien autre terreur m’envahit quand le Tkoukrien épouvantablement surexcité râle en moi, — à la lettre :
– Oh ! c’est celle-là que je veux ! Et toi aussi, tu la veux ! C’est ta « princesse », celle dont j’ai vu l’image dans ma tête ! Mais combien elle est plus belle, plus exaltante que son reflet pâli, terni par ton âme grisâtre et débile ! Courons à elle !
J’oppose à sa frénésie une résistance désespérée. Kmôhoûn a beau me menacer de me faire hurler de manière à ameuter toutes les gardiennes, — je ne veux pas, —je ne céderai pas !
Mais je m’aperçois d’une chose abominable. Mon corps obéit mieux à mon sinistre ennemi qu’à moi-même. Et malgré mon angoisse et ma fureur, il m’est évident que la vile « machine » veut, elle aussi, m’emporter vers Irène. Et c’est elle, la machine, qui asservit mon âme, qui la change à son gré, qui en fait une âme de tkoukrien !
Ma « princesse ! » Je ne la vois plus, comme avant, radieuse d’une beauté de rêve ; je me la figure dans des attitudes ignobles, — je me surprends à penser : délicieusement ignobles ! Et bien d’autres mots affreux vont me monter aux lèvres. — Bientôt, je n’ai plus qu’un désir : prendre la clef !
Nous la trouvons dans la poche de la grosse que nous fouillons sans ménagements, qu’ingrats, nous traitons, à présent, comme un encombrant colis !
– Il n’y a pas de danger qu’elle se réveille : elle cuve !
Nous l’oublions une fois sa porte refermée sur elle. Nous sommes dans le noir ; vite une allumette ! La clef joue déjà dans LA serrure. Nous entrons dans LA chambre.
O Irène ! Elle est belle, Irène, damnablement belle ! Oh ! est-ce vrai ? lascivement belle !
Il me la faut, dussé-je la broyer, l’éventrer ! Ah ! je t’aurai !
Je rauque des paroles infâmes, des ordures qui me réjouissent douloureusement. Je m’approche d’elle ; elle dort profondément.
Le pis est fait ! Comme l’Espagnol de la nouvelle de Richepin, j’ai commis le péché des yeux, le crime des yeux !
Elle est nue ! Et c’est moi qui l’ai découverte ! Et, penché, je les soûle, mes yeux !
Je suis honteusement ravi surtout de ce qu’il y a d’un peu fauve, d’un peu animal, dirai-je de : splendidement hideux ( ?) dans le corps le plus idéalement beau.
O ce moelleux torse fleuri, ces rondeurs fermes et délicates ! Ces douces courbes rentrantes ! Puis ce galbe de lyre ! Ces longueurs charnues et fines, ces ombres bleues nocturnes, ces roseurs un peu cuivrées !
Mais le parfum de cette chair affolante nous enrage, Kmôhoûn et moi et — brusquement — c’est le viol bestial et délectable, sauvagement exquis. Ai-je su, une seconde, alors, si Kmôhoûn était présent ou non !
Elle s’éveille, se débat, puis se soumet, secouée d’un spasme, mais tout à coup, — trop tard ! — (vais-je dire : heureusement trop tard ? — » une révolte de tous ses membres, de tout son être, la fait plus vigoureuse que moi. Je roule sur le parquet de la chambre, dégrisé un instant. Mais Kmôhoûn, — ce ne peut être que Kmôhoûn, — m’éperonne de nouveau. Je ne songe plus que ma chute a dû être bruyante et je me jette encore une fois sur Irène qui me repousse… Elle m’a reconnu ! Son visage a une expression de tristesse et de colère indicibles ; on croirait que toute sa raison lui est revenue :
– Oh ! s’écrie-t-elle, c’est vous ! Immonde lâche ! Vous, un lâche ?… Vous !
Mais éxaspéré, aiguillonné par Kmôhoûn, je m’inquiète bien de ce qu’elle peut raconter ! Je lui tords les bras, je l’écrase, je vais la dompter encore !
Elle pousse d’effroyables cris de rage et de souffrance…
Depuis quelques secondes j’entends bien, vaguement, des pas pressés dans le long, l’interminable corridor, mais je n’en ai cure. Je vais retriompher, je retriomphe… quand je me sens tenaillé à la nuque par une espèce d’étau. Puis je suis enlevé comme un fétu, secoué, planté sur mes pieds, secoué encore… Je veux lutter, mais c’est peine perdue !
Le gardien-chef, Dornemain, ex-adjudant, un colosse au nez aplati, au museau prognathe, à la mâchoire de gorille, me maintient d’un seul bras comme si j’étais un gamin de trois ans. Ma résistance furibonde l’amuse — et c’est tout.
Madame Robinet, infirmière-principale, (comme ces titres sont d’un bel effet en pareilles circonstances !) regarde la scène avec une sorte de sévérité complaisante :
– Ah ! mon salaud ! psalmodie Dornemain, ah ! mon salopiaud ! ah ! mon « cochon cochonnant de cochonceté ! » Lui faut pas les premières venues à c’t’enfant d’grenouille ! C’est ça qui m’a fait cette belle ouvrage dans le couloir D. Pour un sellurier qu’a du vice, n’en voilà n’un ! Et je l’aurais pas seurement escoupçonné, j’aurais même pas ezagminé la porte de sa porcherie ! Et c’est un chéri de l’adminiscration ! Faut pas tourmenter M. Veuly, par ci, faut-z-y donner tout à gogo, par là. Et qu’il est guéri, qu’on nous prévient et qu’y va sortir ces jours-ci, qu’on nous chante ! B’en oui ! J’vas l’lui faire voir au Dr Froin son « pensionnaire le plus tranquille », son « énoffensif », son cas « partuculier ! » ’l est bien l’énoffensif qu’il est du… ventre comme une bourrique ! On vous l’a trouvé en posture, comme on dit...
(On devine à son ton précieux que Dornemain cite ses auteurs.)
– Bid’homme est un sale type, qu’on prétend ? Possibe, mais qu’y connaît son monde. Qu’y m’a noctifié à moi : Veuly ! y a pas pus chaffouillaud, pus sagouin, pus vachon ! C’qui lui faut, c’est du pied au cul, l’ « corset d’maintien », le jet dans la gueule et la trempette. Y connaît ces en d’ssous-là , Bid’homme, ya pas à dire !
Et à chaque mot le gardien-chef me redonne une secousse à abattre un grand mât.
Mme Robinet intercède pour moi :
– Voyons, monsieur Dornemain, je seusis que vous seyez très « scandalisé, mais faut pas oublier qu’y s’agit d’un « malade ». C’est pas du vice, c’est de l’abourration. Y n’a pas choisi. C’aurait été une archéduchesse des palatines morganatiques ou moi-même, (Mme Robinet se rengorge. Malgré son évidente érudition ( ?) et sa respectabilité de dame mûre, elle consent à se voir, — hypothétiquement — assaillie avec une aussi flatteuse fureur) ou moi-même que c’eût-z-été le même tabac. Faut pas brutaliser, faut comprendre !
– C’est bon ! c’est bon ! grogne Dornemain. Ça n’empêche pas que je vais mettre ce cadet-là en cellule pour le reste de la nuit… Et demain, gare les grandes eaux !
Nous retraversons la cour, Kmôhoûn et moi, beaucoup plus rapidement qu’en venant. Dès que je suis essoufflé ou que je tente de ralentir un peu le pas, Dornemain m’envoie son genou au bas de la colonne vertébrale et ma vélocité redevient miraculeuse. Et comment expliquer ceci : je suis à la fois, outré, gonflé de rage — et assoupli comme un gant, — désespéré, navré au-delà du possible — et, par moments, pris d’un fou rire ?
Peut-être Kmôhoûn se moque-t-il absolument des coups et des situations les plus humiliantes et juge-t-il énormément comiques et ma défaite et ma colère ? Il y a, sans doute, de cela : mais ce n’est pas tout. Je crois que le speech de Mme Robinet est pour quelque chose dans mon hilarité intempestive.
Nous dépassons la porte par laquelle je suis sorti et nous voici devant une véritable entrée de casemate. De formidables barres de fer et des battants blindés crient dans la nuit. Nous nous engageons dans un couloir bas, voûté ; d’autres portes de métal brillent à la lueur de la lanterne que balance un petit gardien à face de korrigan.
Bientôt Dornemain ouvre l’une des cellules et m’y lance d’un coup de pied. Après quoi, il referme. Les serrures font une sinistre musique ; les pas de mon « bourreau » s’éloignent ; un lourd vacarme de battants m’apprend que ce vengeur de la morale se retrouve à l’air libre, — lui ! Et la prison de fer se rendort.
Je tâtonne dans l’obscurité. Mon cachot est exigu : les deux bras étendus, je touche d’une main la porte, de l’autre une paroi rembourrée et puis constater que ma demeure actuelle n’est pas plus large que longue. En me baissant un peu, j’ai rencontré une sorte de lit de sangle sans matelas ni couvertures.
Je m’y assois, attendant le jour qui met des siècles et des siècles à paraître. Seul, dans le noir, je sens mon effroyable gaîté s’apaiser en même temps que ma rage et bientôt je suis plongé dans une abjecte désolation.
Qu’ai-je fait ! O Kmôhoûn, ce n’est plus un sentiment de fureur que tu m’inspires, c’est une haine froide qui voudrait être cruelle ! Par ta faute, par ta laide et honteuse faute, vil sauvage de l’astre de sanie et de sang, Irène est pour moi, perdue à jamais ! Irène ! Irène !
– Ne sois donc pas encore plus imbécile que tu ne l’es d’ordinaire ! me répond le tkoukrien. Tes cris de jeune premier ne feront rien retentir du tout : c’est matelassé, ici ! Tu n’as donc pas vu, triple gâteux, que, grâce à ton « lâche forfait » — (quelle bonne blague !) — grâce à la révolution produite en elle par la terreur et par — disons, si tu le veux, l’indignation — ta « princesse » à peau de cochon de lait est guérie de sa folie. — Tu es, – ou plutôt Je suis son « bienfaiteur ».
– Tais-toi, ignoble larve !
– Je ne suis pas une larve ou un « élémentaire », pour me servir de ton langage d’ignare sous-occultiste ; — et tu le sais parfaitement bien. Je suis un homme comme toi, d’une autre planète, – voilà toute la différence, — et d’une planète supérieure à la tienne, bien que la vie qu’on mène à sa surface soit plus misérable.
– D’une planète de cannibales insexués qui ne connaissent que la haine et la peur !
– Si j’ai été insexué, il me semble que je me suis rattrapé cette nuit. Tu ne m’es pas même reconnaissant de la réputation… guerrière que tu me devras entièrement. Tu as charmé Célestine Bouffard et n’as-tu pas seusi que l’austère Mme Robinet, témoin de ta vaillance, te regarde comme un bien agréable scélérat et que tu n’aurais qu’un signe à faire… Hein ! cette beauté vénérable ! — Tu n’es pas tenté ?
– Tais-toi, pourceau !
– Je vais me taire dans un instant. Mais réfléchis un peu. Suis-je, après tout, un être si monstrueux ? Je suis un bon camarade, moi ! Je n’ai pas honte de toi comme toi de moi ( ! !) Je suis un frère !
– Eh bien alors laisse-moi t’oublier un peu.
– Bon ! Je vais faire un tour d’une semaine ou deux. Suis-je gentil ? Je vais aller revoir ton fameux Paris où j’ai passé récemment quelques si bons jours et quelques si bonnes nuits, t’abandonnant à Vassetot et aux gracieusetés de l’adorable Bid’homme. (Je ne t’avais pas raconté cela !) Ce que j’aime, moi, dans ton Paris, c’est le quartier Maubert, et encore plus le théâtre de l’Ambigu. En voilà un théâtre ! Je me sens chez moi, — là !… Et à la sortie, hé ! hé ! on peut se « mal conduire » même lorsqu’on n’est qu’un simple corps astral. Ni vu ni connu ! Connu, si ! pourtant ! (Ou du moins soupçonné !) J’ai procuré quelques rêves plutôt… accentués et médiocrement tristes à diverses jolies « dames galantes », par extraordinaire inoccupées. Les bourgeoises ! J’en ai essayé aussi, — mais c’est beaucoup moins bien !
» Si je n’étais pas comme à l’école, chez toi, je lâcherais un peu la boîte du père Froin pour faire la fête à Paris sans m’embarrasser du moindre corps ! Mais je n’ai pas « fini mon cours ». Dès que j’aurai retenu tout ce que tu recèles de notions terrestres, brave aliéné atrabilaire, et hanté par surcroit un ou deux empereurs, une demi-douzaine de rois et quelques présidents de Républiques afin d’être tout à fait « à la coule », je me promets bien de ne plus déranger personne et d’être le plus joyeux fantôme qui ait jamais pratiqué l’attaque nocturne (du genre que tu sais !) sur les belles de nuit— et aussi, de temps à autre, — pour changer, — sur les dirigeantes les plus farouches (filles ou femmes !)
» Mais je te regretterai. Je t’aime beaucoup malgré ta noire ingratitude et tes grossièretés envers un frangin. Je viendrai te refaire une petite visite de temps à autre, histoire de ne pas te laisser perdre la renommée de rude jouteur que je conquiers pour toi ces temps-ci. Là-dessus, bonne fin de nuit. Je n’ai aucun goût pour le violon. J’espère bien qu’on t’aura décagé quand je te rejoindrai.
Quoique je me trouve claquemuré dans le plus fâcheux cachot métallique et matelassé qu’il soit possible d’imaginer, j’éprouve bientôt une délicieuse sensation de « libre » solitude. Kmôhoûn est parti : bonne chasse !
Toutefois ma satisfaction dure peu. J’attends le jour avec une affreuse impatience, avec peur aussi ! Que va-t-il m’arriver ? Pourvu que Bid’homme ne soit pas prévenu avant le Dr Froin ! Et que me dira ce dernier ! Son indulgence et la sympathie qu’il m’a toujours témoignées l’empêcheront-elles de me considérer comme un misérable ou comme la plus dégénérée des brutes démentes ? Je me sens envahi de honte et de dégoût ! Peut-être, après tout, sera-t-il moins terrible d’être torturé par Bid’homme que de subir les reproches du bon père Froin.
Qui sait, même, si les mauvais traitements que me fera sûrement infliger le nabot, dans le cas où il arrivera le premier, ne me vaudront pas la pitié de ce brave bonhomme de Directeur ?
Il est capable de me juger trop puni et de m’épargner les dures paroles que je mérite…
· · ·
Voici qu’une petite lueur d’un bleu froid, d’un bleu d’acier entre dans le cachot par une lucarne. Lentement, lentement elle blanchit. Je pense à des choses absurdes et incohérentes : à la place de la Roquette, à des bagnes russes, à des pontons mouillés sur des rades polaires, à la guillotine, à des gens qui entrent vers cette heure-ci, par ce jour faux et glaçant, dans une cellule : « Votre pourvoi est rejeté ! » — à des malheureux oubliés dans une mine après un éboulement et qui ne voient plus le jour que par une fissure lointaine, à des cabanes d’Esquimaux enfouies sous la neige, — à de déchirantes musiques de cuivre dans des cours de caserne, à des cliquetis d’armes, au sourd tonnerre des crosses ébranlant le sol, à une parade de soldats, à une dégradation militaire. Une horrible voix de soudard alcoolique ânonne des mots stupides et féroces…
… Mais ce que j’entends, c’est l’épouvantable fracas des battants blindés, les cris des barres de fer, le baryton guttural et insistant du Bid’homme qui approche :
– Où est-il, le « bragouillon », le « strigouillât », le « schniffamouck » ? Il va la danser, cette fois, la « salampouff », le « vachardouillaud », le « sacribouillacastafouinouillard ! »
(Et Bid’homme est du Doubs ! On le croirait de Saint-Flour !)
Ah ! je savais bien que je ne verrais pas le nabot, ce matin, sous les traits du jeune médecin pensif pour illustrations, son rôle préféré depuis quelque temps ! C’est le « Bid’homme dans un bénitier » qui va ruer de mon côté ! Il donne déjà des coups de pied dans la porte et doit arracher les clefs à un gardien, car une poigne d’épileptique crochette la serrure et le battant de fer est — positivement — jeté contre la muraille.
L’aimable aliéniste bondit sur moi comme un chat-tigre et me cloue ses énormes doigts velus dans le cou, tandis que ses bottes me martellent les tibias et qu’il beugle : « Saloupiou ! Saloupiat ! » au moins dix fois de suite. Je ne puis résister au désir de lui assener deux phénoménaux coups de poing sur le crâne et ce m’est une douce satisfaction de l’entendre hululer de rage, de le voir lâcher prise et s’asseoir un peu rudement sur le carreau de la cellule.
Mon triomphe ne me réjouit pas longtemps. Bid’homme fait une cabriole qui le remet sur pied, pousse en avant les deux gardiens de forte taille qui l’accompagnent et leur ordonne de me saisir par la peau du… dos et par les chevilles. — C’est ainsi que je suis emporté, la tête en bas, sans songer, pour la minute, à résister, le moins du monde, exactement comme hier en des circonstances pareilles.
Ce qui m’étonne, c’est qu’en dépit de ma haine pour le médicastre, en dépit de la terrible rancune que je lui garde, je lui reconnais, à présent, en quelque sorte, le « droit » de me « punir » comme si j’étais un esclave ou un animal et lui mon maître ou mon dompteur. Je suis content de ma révolte de tout à l’heure et pourtant « je me donne tort ».
Cela seul me prouverait que mon état mental ne s’améliore pas.
Je ne sens tout cela que confusément.
Bid’homme, lui, pousse des cris d’Apache victorieux et veut me donner des coups d’éperon. Il faut que mes porteurs s’interposent ! L’un d’eux, même, grommelle assez haut .
– Pour un rien je lâcherais le malade et je f…icherais le médecin à la douche. J’vas prévenir le Directeur : ya’ssez longtemps que je veux l’faire !
L’autre répond sur le même ton :
– Sûr qu’y faut pas l’laisser continuer. Ça serait une crapulerie !
D’un mouvement instinctif et simultané, ils me replantent sur mes semelles et me prennent, assez doucement, chacun par un bras.
Bid’homme n’écoute rien, ne voit rien ; il exulte ; il chante :
On va le f…ourrer dans l’ bouillon,
La belle digue-di, la belle digue-don !…
Nous arrivons au pavillon des bains, dans une sorte de hall où je n’ai pas encore pénétré et le médecin-adjoint me remet à deux autres gardiens inconnus de moi, de nouveaux employés de l’établissement sans doute, deux gnomes fauves et trapus qui lui ressemblent comme des frères :
– Allez-vous-en, dit-il sans aménité aux deux grands gaillards. Je n’ai plus besoin de vous : j’ai mes hommes, ici !
La porte se referme sur ceux qui m’avaient défendu.
Maintenant Bid’homme se fait cordial et bon enfant avec ses « pareils ». Il plaisante ; il est folâtre :
– On va se payer une petite partie de rire. On va calmer des ardeurs qui devenaient dangereuses. F…ichez-le-moi à poil, ce satyre et après cela, au grand baquet !
Même avec moi il est jovial :
– Ouais ! mon fripouillard, vous allez vous amuser ! Il y a de la place dans la « boutique à poissons ». Vous pourrez vous servir de vos nageoires. Vous aurez tous les bonheurs : plongé et douché à la fois ! Et puis, vous savez, ces deux là ! (montrant les gnomes), ce sont des praticiens de première force. Je les ai formés dans le temps, dans le bon temps de la maison-modèle de Baume-Ies-Dames ! Soyez tranquille : ce sont des gars de ma famille, des Bid’homme ! Et ils n’épargneront rien pour contenter un ami de leur parent. Allez-y, cousins ! Que la fête commence !
Les hideux bouts de monstres, forts comme des lutteurs de baraque, m’ont vite arraché mes vêtements, un peu d’épiderme aussi et, — au commandement de Bid’homme :
– Dans le jus ! — à la grenouillarde !
Ils () me plient brutalement le corps en trois, les genoux au menton, les talons touchant le haut des cuisses et m’envoient dans une grande et assez profonde piscine, la tête la première. — Je me cogne un peu le crâne contre le fond du bassin mais parviens à reprendre assez vite la position verticale. — Debout, j’ai de l’eau presque jusqu’à la bouche, mais enfin je puis respirer. C’était la seconde que guettaient mes tourmenteurs ; deux jets d’eau qui me font l’effet de deux trombes me frappent, l’un en pleine figure, l’autre derrière la tête. Je suis aveuglé, j’étouffe ; il me parait que ma boite cranienne va éclater, que ma face devient une bouillie. — Comme l’illustre Gribouille, je plonge, mais au bout d’un quart de minute, peut-être, il me faut, à toute force, remontrer ma tête pour, vite ! — aspirer une bouffée d’air. Mais à peine en ai-je eu le temps que les deux lances m’ont visé. Il me semble que deux masses de plomb broyantes et glaciales me brisent la nuque, me fracassent le front. Et quel bruit effroyable dans ma tête ! Oh ! c’est horrible ! Je vais mourir… je n’en puis plus ! je n’en puis plus ! De l’air… Au secours !… De l’air ! O ces chocs !… O l’étouffement !…
… Mais comme cela dure longtemps ! Comment puis-je résister ainsi ?… Peut-être ai-je l’instinct d’attendre, pour sortir ma tête, que la trombe se soit abattue, — qu’il y ait une accalmie d’une seconde. Alors il est probable que j’aspire l’air goulûment et que je replonge comme un boulet de canon. Je sais qu’au moment précis où j’arrive au fond, j’entends toujours la masse d’eau qui tonne à la surface du bassin.
C’est une sorte de « Marie trempe ton pain » tragique.
Il est certain que je deviens de plus en plus adroit, que je respire de mieux en mieux ; la volonté me revient ; je vais sortir de la piscine dès que je le pourrai !… Ah ! j’ai bondi plus haut, cette fois, j’ai empoigné le rebord de la grande vasque ; il est de pierre rugueuse, fort heureusement, j’ai de la prise :… Victoire ! j’ai reçu les deux jets d’eau sur les reins ! J’ai eu les poumons libres plus d’une demi-minute, et plus, et plus ! encore plus !… Un nouveau « rétablissement » et j’ai les pieds sur les dalles du pavillon des bains. Je vois clair ! Mes yeux me font encore un mal terrible mais je puis les ouvrir franchement. Pas de perte de temps ! Il s’agit de courir, de courir ! Je ne songe pas à m’enfuir du pavillon mais seulement à garder ma vie le plus longtemps possible. — Je me sens de force, maintenant, à lutter une demi-heure ; en une demi-heure tout peut arriver, même la mort de Bid’homme !
Les cousins de ce buffle visent mal, à présent. Je suis trop leste pour eux depuis que je suis sur « du solide ». Leurs trombes me ratent neuf fois sur dix ou m’atteignent à peine. Bid’homme court après moi tout autour du bassin. C’est très drôle !
Aïe !… m’ont-ils cassé un tibia ! Abandonnant leurs appareils à douches m’ont-ils lancé une chaise, une pièce de bois quelconque dans les jambes ? Je tombe ; le médicastre me ramasse, me passe aux deux estafiers :
– A l’eau ! A la grenouillarde ! Mais il faut le laisser sortir de temps en temps ! La demi-noyade, puis la poursuite ! Ça, c’est un jeu !
Les trois gnomes se tordent de rire.
Le terrible jeu ne dure même pas une minute, cette fois. Avant de recevoir la première lourde fusillade, avant même de disparaître dans le gélide bassin, j’ai vu que la porte était ouverte, que le Dr Froin regardait, écoutait !
C’est fini ! Les trois gnomes me laissent sortir bien paisiblement.
La voix du Directeur n’est plus reconnaissable. Elle éclate, elle clangore :
– Ah ! bandits ! canailles ! assassins ! Je vous y prends cette fois ! Ah ! vous avez rétabli la torture chez moi ! Je devrais vous faire envoyer au bagne !… Monsieur Bid’homme, vous n’êtes plus rien dans cette maison ! Ficelez vos paquets ! S’il vous faut un certificat, je me charge de vous en rédiger un, moi ! Filez immédiatement, vous m’entendez ! Je ne veux plus de vous ici sous aucun prétexte. Au galop, ou gare les gendarmes ! Et que font chez moi ces valets de bourreau que j’avais jetés dehors il y a un an ? Hors d’ici, gredins… ou voici une trique… et nous verrons !
La sortie des trois artistes manque de noblesse.
Je me rhabille aussi vite que je peux. J’ai une longue plaie à la jambe droite. Un escabeau renversé sur le sol est plein de sang.
Le Dr Froin ne s’occupe plus de moi : Il est maintenant consterné, bouleversé, au point de monologuer :
– Tout cela est arrivé par ma faute ! Quand on est souffrant on ne garde pas sur les bras une pareille maison… Et l’on m’avait déjà fait pressentir que ce Bid’homme… et je n’avais pas voulu le croire !… Une fois seulement !… Et je ne l’avais pas même mis en observation ! Mais il s’était si bien amendé ou… du moins… je croyais ! Eh ! l’on n’a pas le droit de croire avec une responsabilité comme celle-ci ! On a le devoir de tout observer, de tout surveiller soi-même !… Au fait, si ce malheureux est fou, j’agirai mieux en l’enfermant ici, tout de suite. Je vais savoir cela dans une minute !… Ah ! vieillir ! perdre sa santé ! ne plus s’occuper — (et insuffisamment !) — que d’une partie de ses obligations ! Il faut que je me retire, que je mette un autre médecin plus jeune à ma place !
A ce moment il m’avise inquiet, malheureux, ne sachant que faire de moi-même : dois-je rester là ou me sauver bien vite, au contraire ? Malgré mon désolant état d’esprit je conserve une lueur de « bon sens » ( ?) ou plutôt de ruse intéressée, égoïste. Si l’explication a lieu tout de suite, elle sera moins féroce que plus tard, quand le Docteur aura repris tout son sang-froid.
Il m’avise donc et marche droit à moi :
– Monsieur Veuly, votre conduite a été inqualifiable. J’aime à croire que votre responsabilité n’était pas entière quand vous avez enivré cette odieuse fille Bouffard — Oui, monsieur, la scène est très facile à reconstituer ! — et accompli vos exploits de Turcoman. Mais l’heure est mal choisie pour vous traiter comme vous le mériteriez. Vous êtes plus malade que jamais et sous le coup des sauvages tortures que ces bandits vous ont infligées. En tout cela je suis plus coupable que vous. Il n’y a plus de surveillance ici !… Que je reste à Vassetot et cette maison de santé pourra ressembler bientôt à celle du « Dr Goudron et du Professeur Plume ». Vous connaissez cette nouvelle d’Edgar Poe ?
Il se radoucit de plus en plus en parlant et je retrouve bien mon brave père Froin, bonhomme, flâneur et amusé par des souvenirs de lecture, à l’instant même où il est peut-être menacé d’acquérir une célébrité scandaleuse, de subir une campagne de presse, de passer pour un gâteux ou pour un malpropre individu !
Il reprend, tout à fait calmé :
– Et voyez, mon pauvre garçon, comme tout cela est malheureux pour vous ! C’est quelques centaines de minutes avant que je reçoive une lettre de votre frère que vous vous livrez à des abominations ! Par cette lettre, M. Julien Veuly me prie de vous mettre en liberté dès son arrivée, demain ou après-demain, au plus tard, m’affirmant qu’il lui sera plus que facile de vous faire soigner chez lui. J’ai dû lui télégraphier de remettre son voyage parce que vous avez eu une rechute grave et il me faudra peut-être lui écrire pour spécifier la nature de l’accident. Ce que je lui révélerai changera du tout au tout ses intentions. (Je n’ai pas voulu prévenir votre cousin !) En attendant je vais avoir le chagrin de prendre des mesures contre vous. Je ne vous laisserai pas remettre en cellule. Il y a, dans le bâtiment de l’Infirmerie une pièce confortable mais d’où l’on ne sort pas comme l’on veut. On va vous y installer et je vous défie bien de disloquer une seule des serrures de sa porte ; vous n’avez qu’une poigne humaine ! Grâce à vous, du reste, tous les appartements, tous les dortoirs de Vassetot seront bientôt munis de serrures pareilles. De plus vous aurez deux gardiens à demeure dans votre chambre. Je vous laisse Léonard aux soins duquel vous êtes habitué mais je lui adjoins une espèce de géant. Pour celui-là vous ne pèserez pas plus qu’une allumette…
Mais le Docteur s’interrompt. Il vient de s’apercevoir que le sol rougit autour de moi. Il voit en même temps l’escabeau ensanglanté et comprend tout :
– Oh ! les révoltantes brutes ! Et moi qui vous parle de répression sans me rendre compte que vous avez été blessé par ces Fuégiens ! Je vais vous faire coucher et vous panser. Mon cher Veuly, vous êtes un sale individu, mais je suis fâché pour vous. Si je puis atteindre les deux bandits qui vous ont mis dans cet état, je vous promets qu’ils referont connaissance avec la « maison centrale ». On va vous enlever d’ici…
Ma jambe me fait un tel mal que je me tiens difficilement debout.
– … vous enlever d’ici et vous mettre au lit ; après cela je m’occupe de votre plaie ; puis je dépose une plainte…
J’ai beau crier que je ne reconnais ni police ni tribunaux, que je saurai bien me venger tout seul quand je serai libre, le père Froin ne m’écoute plus, il court déjà aussi vite que son rhumatisme le lui permet.
Un quart d’heure plus tard, je suis allongé sur mes matelas, dans mon ancienne chambre (il n’est plus question pour l’heure d’appartements-souricières ni de gardiens-titans). Un bandage antiseptique apaise un peu la douleur que me cause ma blessure et le Directeur, assis dans un fauteuil, gourmande sans trop de férocité le triste Léonard dont les moustaches pendent, éplorées.
– J’aurais dû vous flanquer à la porte, conclut le Dr Froin, mais comme j’avais toujours été assez content de vous, comme, de plus, les malades souffrent parfois d’un changement d’infirmier, je vous fais grâce pour cette fois-ci. Oh ! par exemple, si vous vous rendez coupable de la moindre négligence désormais, votre compte est bon ! Vous ne vous en tirerez pas avec un renvoi pur et simple !..,
Qu’entend-t-il par là, le « Patron » ? Il réussit à prendre une physionomie assez formidable qui me semble, — me suis-je trompé ? — rassurer pleinement Léonard.
Quand le père Froin nous a quittés, mon gardien s’approche de mon lit et me dit, un peu ému, et sa figure a une impayable expression de honte, de remords et d’innocente fripouillerie :
– C’est un bien brave homme que le Dr Froin, mais, ’coutez, monsieur Veuly, je suis-t-humilierrr...
(Belle faute d’orthographe parlée.)
– … et si vous m’en croyez, il serait plus simple, quand il vous poussera des idées de spahi, qu’avant d’échapper à ma virgilance pour aller assoupir vos mauvaises vices, vous me « foutûsseriez » un couteau meurtrier dans la religion du cœur… comme on s’egzprime en anastosmie…, ajoute-t-il sur un ton délicieusement prétentieux et satisfait.
(La joie d’exhiber son savoir lui fait oublier sa contrition.)
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