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Chapitre 6

Quinze jours plus tard je n’ai plus à la jambe qu’une cicatrice presque indolore. Je fais ma première sortie, accompagné de Léonard et guetté par une vraie brigade volante.
Mon gardien marche à côté de moi, deux infirmiers nous suivent à courte distance ; deux autres me « guignent » au détour d’une allée et Auzoux, l’ex-incendiaire, apparaît de temps à autre sur notre chemin. Je passe devant la fenêtre de… celle que je n’ai plus revue, quand je heurte presque le Dr Froin qui sort du Bâtiment des Femmes.

– Que cherchez-vous par ici ? me dit-il avec un peu de brusquerie.

Il fait un geste. Les gardiens tournent les talons ; Léonard s’éloigne un peu et Auzoux s’évanouit comme une ombre :

– … Je crois bien agir en vous parlant comme je vais le faire, reprend le Docteur, car, en vérité, je vous crois souvent tout à fait raisonnable en dépit de vos rechutes. Vous êtes de ces névropathes plus nombreux qu’on ne se le figure, qui assistent à leurs propres… exploits et les déplorent sans pouvoir se maîtriser. L’accès de perversité passé, ils s’épouvantent des sottises qu’ils viennent de commettre sans avoir, un instant, cessé de se voir en scène, jouant leur rôle insane, tyrannisés par une sorte de volonté parasite qui annule, pour des heures, leur libre-arbitre. Il n’y a chez eux aucune inconscience et ils sont plus malheureux que les autres. Ils sont, le plus souvent, assez intelligents et je suis persuadé qu’on peut les guérir en ne craignant pas de leur parler de leurs… erreurs, en s’occupant énergiquement de redresser leur bon sens qui n’est que faussé…

Et je l’entends murmurer :

– Oui ! les lésions !… Mais cela n’explique pas tout !…

– Eh bien ! continue-t-il tout haut, sachez que vous ne trouverez pas… ce que vous cherchez par ici, La personne que vous avez le grand tort de vouloir… vous concilier ?… que sais-je ? n’est plus dans l’établissement.

» Peut-être vous rendrai-je service en vous disant ce qui est arrivé ; tout au moins, mes paroles seront-elles, pour vous, matière à réflexions. Le scandale que je craignais après votre… agression n’a pas éclaté. Préférant, sans doute, les bénéfices d’un habile « chantage » au plaisir de fournir gratuitement de la copie aux journalistes de Dieppe, — et d’ailleurs, — les cousins du sieur Bid’homme ont été tout simplement trouver M. Letellier. Cet homme, moins sot qu’il ne m’avait paru et assez influent, a eu bien garde de provoquer le moindre éclat. Il a été assez fin pour savoir à qui s’adresser et — quelques jours après le… malheur, —je recevais de qui de droit, — de l’éternel Quidedroit, — une note courtoise mais rédigée en termes dépourvus d’ambiguïté, m’enjoignant de me défaire au plus tôt d’un établissement dirigé d’une façon « trop aimablement fantaisiste ». Et je suis en pourparlers avec diverses personnes… Le changement de direction n’est qu’une affaire de jours… Je m’en irai presque satisfait, car si la cession de Vassetot, en de pareilles circonstances, entraîne des résultats pécuniaires dont je serai médiocrement charmé, j’aurai conscience de n’avoir pas été complètement inutile pendant trente-cinq ans de ma vie. Je devrai même me féliciter de prendre ma retraite au moment où la mollesse de la direction et le manque de surveillance effective, conséquences de mon fâcheux état de santé, risquent de ruiner la réputation de la maison de Vassetot…

» Quoi qu’il en soit, au moment où je finissais à peine de déguster la saveur finement amère de la prose officieuse, M. Letellier s’est présenté dans mon cabinet, escorté de deux jeunes médecins aliénistes dûment autorisés. Ces praticiens et leur client m’ont fait passer l’heure la plus désagréable de mon existence. Leur politesse plutôt ironique, la minutie de l’interrogatoire qu’ils m’ont fait subir, la dureté de leurs appréciations et leur parfait dédain nullement atténué par une phraséologie faussement respectueuse pour un « vieillard très fatigué », tout cela m’a atteint au plus profond de moi-même. J’aurais préféré des brutalités, des gifles, des coups de pied reçus en public. Quand nous nous sommes trouvés dans la chambre de la malade, cause innocente de tant d’… événements regrettables, j’ai cru un instant que j’étais un « lâche bourreau » et que mes trois visiteurs représentaient de généreux mais féroces héros de mélodrame, peut-être même des « anges vengeurs » trop bien peignés et atrabilaires.

» Après que les deux très jeunes docteurs eurent causé vingt minutes avec l’internée, la questionnant de la façon la plus hypocritement insultante pour moi, le plus solennel de la paire, orné de lunettes d’or de forme chinoise et prématurément décoré, se retourna vers moi et me décocha non sans véhémence : « Mais, monsieur, cette dame jouit, à l’heure présente, de tout son bon sens. Vingt ans d’amicales relations quotidiennes avec elle ne sauraient mieux m’asseoir dans mon opinion que les phrases très caractéristiques dont je viens d’être l’auditeur attentif. Comment se fait-il, monsieur, que vous n’ayez pas eu tout au moins des doutes ? Et la guérison ne date pas d’hier ! Je ne me permettrai pas, certes, de vous taxer de légèreté, mais il y avait là un cas de conscience, monsieur, un cas de conscience ! Ne pouviez-vous avertir M. Letellier du mieux que vous avez dû tout au moins constater chez Madame ? Car alors, enfin, dans le cas contraire, que devrions-nous penser ? Excusez-moi de vous parler avec cette chaleur. Je sais ce que je dois d’égards à votre longue, longue carrière, aux épuisantes années de surmenage qu’elle représente, mais avez-vous songé à votre responsabilité ? Un médecin-aliéniste ne doit perdre de vue aucun, aucune de ses pensionnaires. Oh ! je ne m’oublierai jamais jusqu’à blâmer ! Je constate respectueusement et regrette d’avoir à constater ! »

» M. Letellier a pâli de colère : « Comment, Docteur, ma femme est guérie et je n’en savais rien ! »

» Puis il est redevenu sarcastique : « C’est un établissement privilégié que celui-ci ; tout y finit bien ; les accidents qui pourraient avoir ailleurs les plus fâcheuses conséquences, déterminent ici les réactions les plus heureuses. Je sais ce que vous allez me dire, monsieur le Dr Froin : vous aviez prévu le résultat favorable de cet accident, de cette expérience, plutôt, car c’est une expérience, n’est-ce pas ? »

» J’ai tenté de faire comprendre à ce monsieur qu’il ne savait pas garder jusqu’au bout les apparences de la politesse et qu’il m’injuriait, à présent. Mais j’en ai été pour mes peines. En termes un peu plus réservés, peut-être, il m’a dès lors, harcelé avec des raffinements d’élégante barbarie inconnus de mes deux jeunes confrères eux-mêmes.

» A une question posée par lui, la « malade » — (car je crois à une crise de lucidité mais non à une guérison) — la malade a répondu qu’elle ne voulait plus rester dans la maison de santé mais que, connaissant l’horreur de M. Letellier pour le bruit, elle avait résolu d’attendre, sans dire un mot, la visite mensuelle de son mari : elle n’aurait même pas alors raconté ce qui s’était passé, n’ayant aucun désir de me nuire, bien au contraire, mais se fût sentie certaine, en tout cas, de prouver que sa libération s’imposait. N’était-elle pas complètement remise des troubles mentaux qui avaient nécessité son internement ?

» Malgré mes doutes que se refusèrent à partager mes deux confrères qui l’avaient vue, en tout, un peu moins d’une demi-heure, je me vis forcé de signer l’exeat séance tenante. — Voilà tout.

J’essaie de témoigner au docteur tout le repentir que j’éprouve du mal que je lui ai fait sans le vouloir, mais le brave homme m’impose silence et se déclare maintenant ravi d’être débarrassé bientôt d’une charge trop lourde pour lui.

Son visage affecte même une telle expression de soulagement, de béatitude, que j’y suis presque trompé.

Quoi qu’il en soit, je saisis que trop d’insistance pourrait devenir de la cruauté. Et cette fois le mal est sans remède. Comment ferai-je, plus tard, pour délicatement ( ?) obliger le Docteur à accepter une compensation de nature encore peu facile à déterminer ?

Puis voici qu’une nouvelle angoisse s’empare de moi : non seulement je me désespère de penser qu’Irène est partie !….. et par ma faute ! — à la suite de mon crime ! (dirais-je presque !) mais encore je suis épouvanté en songeant à ce qui peut lui arriver maintenant, sous la coupe du sieur Letellier ! — Et j’abuse de la bonté du père Froin en lui posant cette question :

– Mais, Docteur, savez-vous si cette pauvre femme ne va pas souffrir beaucoup et à cause de moi ? Il me semble avoir entendu dire, naguère, que son mari était un assez odieux personnage ?

– On aura éxagéré. Il est très populaire dans l’arrondissement, si populaire qu’il pose, pour la première fois, sa candidature aux prochaines élections législatives, — sans concurrent ! C’est justement pour cela qu’il ne veut pas d’histoires. C’est son mot : pas d’histoires ! Et — bien qu’il ait été très désagréable envers moi, — je ne le crois pas méchant. Dame ! il avait ses raisons de m’en vouloir. Je sais me mettre à la place des gens !

Populaire dans son arrondissement ! ! Naïf père Froin, cela ne dit-il pas tout ! C’est évidemment un bandit !

Le Dr Froin va me quitter et bien que me poursuive la triste et poncive vision d’une Irène déjà débile et consomptive, tyrannisée et maltraitée par l’affreux Letellier que je pare de toutes les hideurs — (un politicien sympathique ! !) — je ne puis retenir une seconde question tout à fait étrangère à ce qui préoccupe. Ce serait à croire que Kmôhoûn est revenu en moi ! Je suis tout surpris de m’entendre dire :

– Le nouveau médecin-adjoint n’arrive toujours pas ? Mais que sera-t-il advenu de son prédécesseur depuis que vous l’avez remercié ?

Le Directeur a une moue contrariée. Il m’observe une minute sans parler, puis il paraît céder à une force irrésistible, — et haussant les épaules, il laisse échapper ces mots :

– M. Bid’homme ! Oh ! il restera ici plus longtemps que moi, mais ce n’est pas un bonheur pour lui… Voulez-vous le voir ?

Mon premier mouvement me porte à répondre : Non ! — Mais je me ravise Encore à Vassetot ? Mais alors il est interné, — malade ?…..

– Oui, certes, je voudrais le voir un instant !

Ai-je la bassesse de me sentir vengé ?

– Eh bien, venez !

Le Dr Froin semble, pourtant, encore hésiter mais on croirait qu’un argument lui est brusquement suggéré par qui ou par quoi ? Par la « FORCE ENNEMIE » ? Et il prononce comme inconsciemment :

– Après tout, comme vous étiez l’un des malades qu’il aimait le moins, (cela veut dire, bien sur : qu’il détestait le plus !)

– ….. est-il impossible que votre vue, en l’encolérant, en l’arrachant une seconde à….. ses ennuis actuels produise en lui une excitation salutaire ?

Allons ! toujours les contradictions ! L’egzitation, — comme dit Léonard, — dangereuse pour moi, sera favorable au Bid’homme que, décidément, le Docteur a consenti enfin à reconnaître archi-fou !….. Et, au fond, cela flatte ma prédilection pour la théorie des « cas particuliers ». — Je ne puis souffrir les médecins qui, pareils à Bid’homme, — justement ! — n’admettent qu’un seul moyen curatif pour un mal déterminé, — sans tenir compte du tempérament spécial du sujet ! (La cure disciplinaire, quoi !)

Nous voici de retour au bâtiment que j’occupe, mais nous y pénétrons par un couloir fort éloigné de celui qui conduit à mon escalier. Nous montons un étage. Le Directeur appelle :

– Mâchebourg !

Et l’un des colosses qui m’ont, l’autre jour, témoigné quelque pitié, sort d’un réduit pareil à celui où dormait naguère Léonard et nous ouvre la porte d’une chambre spacieuse dont m’éblouissent les boiseries miroitantes au-dessus des capitonnages habituels.

Un spectacle héroï-comique nous y attendait. Monsieur Bid’homme, botté, porteur de faux éperons de cuir taillé en étoiles, cravache en main, se figure faire caracoler une étroite table munie d’étriers en corde.

Le Dr Froin s’approche de lui, le félicite sur sa bonne mine, — (il est vert-de-gris ! —) et lui demande si tout marche à son gré :

– Mon Dieu ! tout irait le mieux du monde si ma profession de « médecin équestre » n’était pas des plus éreintantes.

– L’appétit se maintient ?

– C’est mon cheval qui mange tout mais ça (çà) me produit le même effet. C’est omnivore, un cheval, mais coûteux. Je vais essayer de l’automobile.

– Bon ! Mais vous ne vous ennuyez pas ? Vous ne voudriez pas lire, par exemple ?

– Je n’en ai pas le temps. L’exercice de mon art dévore tous mes loisirs. Avec un « canasson » et des malades à droguer, à purger, à fustiger, on n’a plus un moment à soi. A chaque minute, sur la route, c’est une bonne femme qui me demande une consultation. Je la donne à cheval ; tout plutôt que de descendre. Les bonnes femmes ça a toujours mal à des tas d’endroits dégoûtants. Ça finit par me répugner, si bon et si humain que je sois.

– Seriez-vous content de voir une ancienne connaissance à vous ?

– Ça dépend… un malade ?

– Oui.

– Eh bien, amenez-le. J’ai justement un lot de moxas dont je ne sais que faire. Y aura-t-il à charcuter aussi ? J’adore ce sport-là parce que je n’y connais rien. (Je ne suis pas chirurgien moi !) Je suis à peu près sûr d’estropier le salopiaud de patient, (quelle race !). Faites-le venir, cet individu !

– Le voici.

– Tiens ! Je n’avais pas encore remarqué sa hure repoussante, je le prenais pour un gardien. Mais c’est ça, c’est bien ça ! Une gueule de malade ! C’est bien l’espèce ! — Mais, au fait, c’est Schnaffouillât, le jeune corsaire de lettres, de son autre nom Nigeot, blim bloum mécanique !

– Vous n’y êtes pas. C’est M. Veuly.

– Ah ! le chameau ! (Charmant garçon, du reste.) Votre langue, mon ami. C’est trois francs ! — Nous allons nous purger, mon cher enfant, avec du sublimé corrosif, du vitriol et de la crotte de chien.

Il me regarde fixement, cherchant à se rendre compte de quelque chose qui lui échappe. Son œil devient tour à tour furieux et perplexe :

– Veuly ! Veuly — ou plutôt Agénor Biscaillou ! — vous ne savez pas, vous, ce que c’est qu’un médecin ! Je ne voulais pas, moi, être médecin ! Ce que j’en ai reçu, des beignes, étant gosse, — des patauffes à me démolir le crâne ! Mon père avait son idée : il aimait les drogues, — lui ! Il voulait m’en faire fourrer aux gens, — un philanthrope, je vous dis ! — F…ichue espèce que les philanthropes ! — Comment j’ai eu mes bachots ? — mystère ! — Je n’apprenais rien. — Un vieil imbécile nommé Froin, — pas vous, docteur Grabouillot ! pas vous ! — non ! un sale médecin de fous, cet idiot de Froin, payait mon collège pour poser, pour faire le généreux ! Ah ! le vilain mufle ! Mon père jubilait ; — moi pas ! Et ce que je me suis embêté à Paris, dans ce f…ichu Quartier Latin où l’on ne peut pas rosser les gens sans aller au violon !

» Je n’ai commencé à aimer la médecine que quand j’ai bien compris qu’un Docteur a le droit d’em…bêter ses malades, de les pousser à l’exaspération, même de les empoisonner un peu sans que personne se rebiffe, — les demi-cadavres ou leurs abrutis de parents, — et ce pourceau de Froin qui paye toujours, — ça lui donnait des gants, à cet engraissé ! — et qui me colle de force avec les fous, les cochons de fous ! — Ça ne consomme pas assez de produits chimiques vénéneux, — les mabouls ! — Tant pis ! J’ai encore administré pas mal de bouillons d’onze heures à ces estropiés de cervelle, à ces déchets humains, à ces dégénérés qui retournent à la bête ! Et je procédais tout doucettement ; personne ne s’est jamais douté de rien, Froin moins qu’un autre, le souriant, le bonasse, l’hypocrite hydrocéphale !

Le Directeur ne sourcille pas. Il me dit à voix basse :

– Vous voyez ! Il est complètement parti ! Un garçon qui, dans son bon sens, avait pour moi une affection touchante !

Je suis fou, c’est possible, mais je vois, oui je vois plus clair que le père Froin. C’est triste à dire mais il y a de braves gens dont la bonté mériterait des châtiments, — des coups !… Et ils les reçoivent, parfois, sans s’en apercevoir.

Profitant d’une distraction du Directeur qui parait plongé dans des réflexions assez peu gaies, Bid’homme me fait signe de m’approcher — et j’obéis machinalement, ne m’apercevant de mon imprudence que trop tard. (Il me convient bien de blâmer le Dr Froin, qui a, lui du moins, l’excuse d’une bonté exagérée !)— Trop tard, car Bid’homme a déjà saisi mon poignet et le maintient avec une force décuplée par la folie. Il me souffle dans l’oreille :

– Veuly ! Saligot ! « Cafouillon ! » Il croit que je ne vous reconnais pas, le gros imbécile ! Tenez ! Est-ce que je vous reconnais ?

Je reçois un choc violent dans le dos, — violent et douloureux. La souffrance me communique une vigueur inhabituelle, à moi aussi ; je me dégage et, d’un coup de pied, envoie sur le parquet, les quatre fers en l’air, le Bid’homme qui grogne comme un pourceau. Tout cela s’est passé si vite que le Dr Froin n’a pas eu le temps d’intervenir.

Déjà l’aliéniste dément s’est remis debout, — brandissant un énorme clou rouillé. La rouille et l’épaisseur de ma jaquette m’ont épargné une vilaine égratignure. Mâchebourg est accouru au bruit et a quelque peine à s’assurer de la personne du gnome qui jette son clou mais veut lutter avec le gardien, l’empoignant à la taille et cherchant à le soulever pour le « tomber ». — Quand il voit qu’il n’aura pas le dessus, Bid’homme lâche prise, échappe à Mâchebourg et se roule sur le plancher. Il mord les pieds de la table qui lui a servi de monture et que sa chute a renversée, envoie des ruades dans le vide et se roule encore en poussant des cris de Peau Rouge.

Mâchebourg finit par s’emparer de lui et avec l’aide d’un autre gardien qui attendait, posté dans le couloir, fait endosser au furibond une coquette camisole de force.

Deux jours plus tard, comme j’arrive au pavillon des bains, dans la nouvelle salle, — j’ai la surprise de retrouver mon Bid’homme, calme et noble, vêtu d’un simple caleçon couleur sang de bœuf et commandant la manœuvre à des infirmiers qui l’arrosent avec mesure et parcimonie :

– Un tout petit jet comme pour un enfant ! Je suis délicat des omoplates, déclare-t-il. Mais « tas de bougraîllons » (ils sont deux) vous m’enlèverez la peau des côtelettes ! Attention ! Je me retourne ; ménagez les lombes également. Maintenant, de l’autre bord ! Pas trop fort sur les reins. Là là ! cochonnouillards ! Je ne vous dis pas de me viser le coccyx ni surtout de me le dévisser !

(O l’anatomiste !)

» Je n’en ai pas de rechange. Maintenant, tirez la ficelle : petite pluie d’été sur le crâne. Petite pluie, crapouillots ! On ne vous demande pas un déluge ! (L’appareil n’est guère plus puissant qu’un vaporisateur).

On ne douche pas le redoutable nabot ; les gardiens ont encore peur de lui. L’ex-aliéniste « fait » de l’hydrothérapie à son gré, tout bonnement.

– Assez ! Vous donnerez au malade deux litres de bon Bourgogne, un gigot entier bien saignant et une douzaine de pêches ; après cela café et « fine ». C’est le petit Bid’homme, mon « loufoc » de prédilection, un délicieux toqué que je guérirai en six semaines. Il faut me le soigner — et gentiment, ou je vous f…che à l’eau, à la grenouillarde !

Il se tapote l’occiput avec précaution et amour. Je suis touché de sa tendre affection pour lui-même et les infirmiers n’osent pas trop rire

…..Mais une porte s’ouvre. Un personnage nï jeune, ni vieux, quarante ans peut-être, grand, maigre, blême, à face de bedeau ou de surveillant de lycée « vieux jeu », — tout rasé, le nez en bec de canard, l’œil hypocrite et « fouilleur », le menton en crosse renversée, fait son entrée, — un gros bouquin sous le bras gauche, un trousseau de clefs monstrueuses à la main droite. Tout est noir dans son costume, depuis sa cravate jusqu’à ses guêtres de drap terne qui mettent en valeur l’hypnotisant vernis de cirage d’interminables souliers larges et plats.

C’est le nouveau médecin-adjoint, arrivé de ce matin. Deux heures après son installation, il connaissait tout dans l’établissement, les malades, les gardiens, les infirmières, les terrains, les dépendances, — et un certain plissement de ses lèvres disait qu’il avait aussi son opinion faite sur tout — (plutôt défavorable). Il m’a consacré un peu plus d’une minute, — (je dois être un cas intéressant !) — et m’a tenu ce bref discours : « Trop de liberté ! Je sais beaucoup de choses sur votre compte. Trop de liberté ! Mauvais système : nous modifierons. »

Après quoi ses yeux sournois ont pris de mon individu une sorte de photographie et quand il a été bien sûr qu’il me « savait par cœur », depuis la cicatrice de mon sourcil gauche jusqu’à l’oignon qui déforme ma bottine droite, il m’a tourné le dos et a enjoint à Léonard, présent à la scène, de l’accompagner un instant.

Dans le couloir, il a parlé bas à mon gardien qui est rentré avec une figure préoccupée et m’a témoigné, pour la première fois, de la méfiance et presque de l’antipathie,

Le nouveau médecin-adjoint, de plus en plus surveillant de lycée, secoue son effrayant trousseau de clefs en marchant. Il fait évidemment une seconde ronde, — la tournée d’après-midi. Ohl il est actif, l’« adjoint » ! — Si l’on peut dire sans impiété qu’un établissement comme celui-ci a connu une période heureuse, — il est aussi loisible d’affirmer que les « beaux jours » de Vassetot sont finis.

L’homme aux guêtres noires va droit aux infirmiers et, d’une voix glaciale qui me fait peur, oui, peur ! à moi, malheureux dément lucide mais impressionnable comme un gamin :

– Ce sont les malades qui commandent ici ? oh ! il faut que cela change ! Vous m’entendez, gardiens ! Si vous vous montrez serviles envers quelque pensionnaire que ce soit, je vous ferai chasser et sans certificats. Douchez le patient !

– Mais, Docteur…

– Douchez le patient ! — Pas là ! Mettez-le sous l’appareil neuf ! Pas de pluie ! Enlevez-moi cette pomme d’arrosoir, la colonne d’eau !... et vite !

Il y a une courte lutte entre les gardiens et Bid’homme.

– Attachez-le aux montants de fer : cordez, cordez ! N’ayez pas peur ! ordonne le médecin-adjoint.

Je me sauve pour ne plus voir ni entendre l’infortuné Bid’homme. Il a eu comme une lueur d’intelligence dans l’œil, s’est mis à trembler affreusement de tout son pauvre corps nu, — puis a positivement beuglé.

La semaine suivante, le Dr Froin est parti. Je n’ai plus d’ami dans la maison que Léonard, car je ne puis guère compter sur Magne, Nigeot et les autres membres du « Club des Philosophes ». Ce sont des prisonniers comme moi, des êtres en tutelle, des âmes des limbes ; ils ont de bons sentiments comme les autres hommes mais ils sont trop pareils à moi. Tout chez eux est à l’état vague. Aujourd’hui on les trouvera pleins de sens, on les prendrait pour des sages de la Grèce ; demain, plus sérieux que jamais d’apparence, ils seront « travaillés » des manies les plus puériles. Ne sortant presque plus de ma chambre, je les vois de moins en moins… Puis ils m’attristent et je les attriste aussi, sans doute.

Léonard souvent chapitré par le Dr Barrouge, le médecin-adjoint, devient une espèce de geôlier caricatural, peu hostile encore mais une idée méprisant, qui m’épie parfois comme si on lui avait prédit quelque mauvais tour de ma part.

Tout est contre moi : le nouveau Directeur, le Dr Le Lancier, obéit à Barrouge au doigt et à l’œil. C’est un assez gros homme jaune à figure féroce. Il est emporté, criard ; on jurerait qu’il va tout abattre, mais il craint comme le feu son adjoint, le sachant l’ « homme des caciques », le prophète d’un Allah — chef de division… ou mieux…

Léonard, dans l’un de ses bons jours — on les compte, à présent, — m’affirme que par tout l’établissement règne la terreur, non pas rouge mais barrouge. Six gardiens et quatre infirmières ont été renvoyés : Dans le nombre se trouvait MIle Bouffard, surprise par le médecin-adjoint au moment où elle parlait d’aller « licher un godet ». Pauvre Célestine ! Pourquoi dire quand il était si simple de faire ! ? !

Le surlendemain, le même Léonard me demande si je ne veux pas prendre de l’exercice, étant donné que depuis Mécraidi je n’ai pas « secoué la poussière de ma camphouine ». Il ajoute que s’il me propose un « tour de ballade » c’est parce que « la chose » m’est strictement interdite. « Mais » conclut-il, « je suis en pleine ésurrection » et puis « Bas noir » et « Le Dragon » (nos deux tyrans) « sont occupés à enquêter dans le bâtiment des femmes, rapport à des « artiques d’habillement » disparus. Ils en ont au moins pour deux heures et en une heure et demie on peut, déjà, se donner de l’air. « Ça va-t-il ? »

J’accepte avec satisfaction et bientôt nous admirons dans les « terrains » les travaux variés d’une troupe d’agriculteurs semblables à des crétins du Valais allégés de leurs goitres :

– Nous revenons-t-y par les « Agités ? » me demande mon gardien.

– Pour quoi faire ?

– Ya du nouveau : c’est embelli !

– Allons-y !

Quand nous pouvons contempler la lugubre bâtisse, je ne constate aucun changement et fais part de mon observation à mon gardien

– Que si que c’est bien mieux que l’aut’fois, me répondit-il, « ça s’est enrichi d’un chouette ornement ».

J’ouvre des yeux qui deviendraient certainement énormes si la nature le leur permettait.

Je n’aperçois que mes deux danseurs, jamais revus depuis six mois.

Ils sont à peu près calmes aujourd’hui et leurs gambades n’ont rien de vertigineux. L’un donne des coups de genou aux barreaux de sa grille, ce qui ne l’empêche pas d’exécuter en même temps un pas de gigue peu frénétique ; l’autre semble plutôt saboter une bourrée ; il glousse un petit rire que l’on dirait sarcastique ; tous deux bavent avec douceur :

– R’muchez donc à gauche ! fait Léonard agacé. Vous allez l’admirer, l’objet (il prononce l’ogjet) « qui embellit l’endroit ».

Un troisième antre grillé me révèle peu à peu ses arcanes.

D’abord je ne devine qu’une forme confuse : Un homme de petite taille semble accroupi sur le sol. En regardant un peu plus longtemps, j’entrevois une casquette de jockey, des bottes et un pantalon réduit à l’état de dentelle.

A présent, le pygmée se lève, fait deux ou trois pas sans se douter qu’on l’observe. Il porte un seau qu’il dépose à ses pieds et s’accroupit de nouveau, cette fois en bonne lumière ; armé d’une petite pelle à feu il extrait du seau… des ordures…

… Je suis forcé de m’éloigner, sans toutefois le perdre de vue. Le pseudo-jockey lâche sa pelle et — de ses mains velues — confectionne de petits gâteaux plus ou moins semblables à ceux que fabriquent, avec le sable des plages mondaines, de très jeunes bourgeois déguisés en marins. — Puis il se prosterne devant ses œuvres et parait dévotement les adorer. O Pygmalion !

Mais nous avons le tort d’échanger quelques mots, Léonard et moi. Le jockey-artiste se jette sur les barreaux, — d’un seul bond, — comme un macaque de jardin zoologique désireux d’agripper ses visiteurs. Après quoi il se pend par les jarrets à une traverse de la grille, dégringole sans se faire de mal, puis veut, à toute force, passer sa tête hors de sa cage. Il souffle, siffle et crachote comme un chat qui jure : oh ! cette moustache en brosse à ongles, ces sourcils, ces yeux à la fois méchants et hilares ! Mais, c’est Bid’homme !

Oh ! je tourne vite les talons ! J’ai bien haï le nabot mais ce que je viens de voir est trop horrible… Comment ai-je eu l’affreux courage ou l’abominable cruauté de me retourner ?… De me retourner pour regarder le hideux et pitoyable captif qui bondit comme un tigre et vocifère : « Crapouillot ! Schnipardouillât ! » les yeux injectés au point de paraître sanglants, la face tuméfiée, la crinière hérissée. Tout à coup il se lance en avant et se cogne le… mufle contre les barreaux, se le cogne à se briser les dents… Je cours de toutes mes forces.

Oui, comment ai-je pu me retourner ? Ah ! c’est que Kmôhoûn vient de rentrer en moi et rit effroyablement… à me faire mal !

C’est fini ! Je m’échapperai d’ici dès que je le pourrai : demain, dès que je serai un peu moins malade d’épouvante ! Je sais comment m’y prendre, ce sera très simple. Pour l’instant, il me faut me cacher n’importe où, sous des meubles, sous des couvertures, être dans le noir, ne plus voir rien ! Même enfant je n’ai jamais connu terreur pareille !

Avec l’extraordinaire versatilité des… « malades », je me réveille, le jour suivant, dispos, heureux, plein d’une joyeuse énergie. La crise de Bid’homme et le retour de Kmôhoûn sont devenus pour moi des événements providentiels qui m’ont dicté la conduite à suivre : Je dois fuir vite et vite ! ce séjour du Désespoir et de la Peur et me mettre à la recherche d’Irène qui personnifie la lumière, le bonheur, la Joie de vivre ! Je me moque un peu du politicien Letellier ! — On peut trembler devant un fou comme Bid’homme qui a quelque chose d’infernal, qui est une sorte de Kmôhoûn exagéré, mais craindre un futur marchand d’amendements, un pleutre qui se fait accompagner de deux Diafoirus pour « affronter » un vieux brave garçon comme le père Froin, quand il est si simple de grimper sur un toit, de se couler par une large cheminée comme il y en a ici et de tomber sur son ennemi sans qu’un seul gardien se soit douté de ce qui allait se passer,… craindre un Letellier !… ah ! non, par exemple !

Je vais m’évader bien tranquillement, ce soir, entre chien et loup, — et en demandant le « cordon » au concierge, — encore !

Mais quel singulier regret me tenaille tout à coup le cœur, mon cœur qui ne veut aimer qu’Irène ! Je m’aperçois que j’éprouve une sorte d’affection grotesque et assez profonde, — (de quelle nature ? ce serait sans doute difficile à expliquer ; — elle contient des éléments malpropres et d’autres presque tendres, — tendres ? oui, jusqu’à un certain point, —) une affection réelle pour… Mme Robinet !

Ce sentiment provient, sans doute, du véritable courage déployé depuis quelque temps par cette extraordinaire bonne femme qui a été prise d’une inexcusable toquade pour ma vilaine personne ridicule et mal bâtie. Elle a beau redouter comme des tarasques les ogres Barrouge et Le Lancier, ressentir un effroi qui lui donne un teint gris cendré dès que l’un de ces tyrans syracusains élève la voix, même assez loin d’elle, — s’épouvanter à la seule idée d’enfreindre un de leurs ordres au point d’être obligée de s’asseoir n’importe où, n’importe sur quoi, par terre au besoin, lorsqu’elle se voit en défaut, — elle a tout bravé pour me prouver sa très blâmable passion. C’a été plus fort qu’elle ! Aux heures les plus mal choisies, à certains moments où il était dangereux de se trouver dans mes parages, les deux mauvais diables rôdant aux environs, elle est arrivée dans ma chambre, suante d’émoi, n’ayant ordinairement que peu de minutes à elle, — a découvert les prétextes les plus confondants et les plus ingénieux pour éloigner mes gardiens (j’en ai deux, à présent, Léonard et François), et m’a bombardé de folles déclarations d’amour, — suivies d’effet, — car si je souffre de n’être pas tout à l’adorée Irène « je ne suis pas dur » et j’admire les héroïnes de cette espèce même quand elles ont un commencement de bajoues. De plus, son émotion, sa faiblesse momentanée, sa pâleur, son besoin de protection, dirais-je presque, sa voix adoucie, comme suavisée par la peur, lui rendaient cette sorte de grâce juvénile tout-à-coup renaissante que les femmes vraiment femmes ne perdent complètement que très tard. Puis elle n’est pas si vieille, Mme Robinet, — Aricie ! Kmôhoûn l’a calomniée en lui appliquant l’épithète de « vénérable ». Elle n’est pas vieille du tout, à peine mûre. Je ne veux pas savoir son âge ! Et quand je le saurais ? la belle affaire ! L’âge est une convention : Bien des jeunes femmes de quarante-cinq ans auraient mille choses à lui envier. C’est une brune, une belle brune, — bon teint. On ne rencontre pas tous les jours d’aussi beaux yeux bleus, sombres et étincelants, une peau blanche aussi fine et satinée, des rondeurs aussi délectables. Elle est un peu forte, Aricie, très, très dodue, mais ferme de chair, admirablement ferme, — bien plus que Mlle Bouffard. Elle a conservé de belles lignes puissantes, de robustes modelés qui enthousiasmeraient des gens beaucoup plus jeunes que moi — et d’autres plus vieux et encore plus expérimentés. Et s’il n’y a au monde qu’une carnation vraiment splendide, celle — rose et brune — d’Irène, j’admets la blancheur comme un élément de beauté inférieure, la blancheur chaude, j’entends, relevée de noirs luisants et de roses sombres, lilacés. Oublierais-je qu’il y a de radieuses blondes ? Non, — mais…

Aricie est délicatement soigneuse de sa personne qu’elle sait livrer toute en un espace de temps incroyablement court. Pas de demi-mesures avec elle ; pas d’étoffes gênantes — et c’est tout juste si l’on craint les surprises auprès d’une femme qui se dévêt et se revêt aussi prestement. C’est prodigieux ! Un vrai talent, — et rare ! Et je parie qu’en cas de danger elle saurait disparaître lestement, se faire une cachette du premier coin venu, en dépit de ses dimensions, … très raisonnables, au bout du compte.

Admettons que cette belle ardeur ne se soit pas allumée au début, « en les plus purs foyers amoureux ». Quand je l’ai, pour la première fois « intéressée », elle m’a vu sous un jour trop avantageux pour que je l’accuse d’avoir jamais passé par la période de la passion platonique. Mais aussi quelle femme aurait jamais pu s’éprendre de moi pour des motifs sentimentaux ? C’eût été de l’aberration ! Je ne conçois pas une Elvire soupirant chastement devant tel pavillon du Jardin des Plantes où quelques-uns de mes pareils déploient leurs grâces trop agiles. Et encore ceux-là ont quatre mains, — ce qui serait une excuse au besoin. — En tout cas elle n’a jamais voulu m’en imposer, se faire prendre pour une rêveuse idéaliste. Elle aurait eu honte d’une pareille imposture. Cela l’eût diminuée à ses propres yeux.

’Le jour où mes gardiens habitués à ses petites visites et confiants, non sans quelque raison, en sa vigueur réelle lui demandèrent de bien vouloir veiller sur moi pendant une heure, — « le temps d’aller présenter leurs hommages à deux de leurs cousines arrivées par la voiture de Dieppe », — nous eûmes le loisir de causer un peu, elle et moi, entre deux effusions qui me la montrèrent, comme de coutume, non dépourvue d’une certaine poésie spéciale.

Barrouge et Le Lancier s’occupaient encore d’une de leurs stupides mais bienheureuses enquêtes. On avait volé un bandage herniaire dans le quartier des femmes, — toujours dans le quartier des femmes ! — et quatre gardiennes sur lesquelles « pesaient des soupçons » étaient chambrées avec les trop curieux directeurs. Rien ne pressait : Aricie me fit de brèves confidences, puis en vint, je ne sais pourquoi, à me parler de Bid’homme. C’est alors qu’elle prononça ces phrases d’une adorable franchise :

– Ce sale petit mufle-là ! C’était-y pas toujours sa plaisanterie de me demander si ce serait pas moi, Mme Robinet, qui aurais écrit un ouvrage intutulé la « Maison Rustique », ajoutant, par sa raison, que j’étais assez rustique pour ça ? — Ecrire un livre ! Moi ! J’ai été tout juste quatre mois à l’école quand j’étais petite. J’ai guère jamais écrit que sur les murs des rues et vous pensez bien que c’était pas Vive l’Empereur ou des cantiques !

O riante, ô (o) gracieuse enfance d’Aricie ! Je voudrais photographier l’un de ces murs !

Enfin elle ne se « donne pas de gants ».

Durant cette période amoureuse, — je n’emploie l’épithète qu’à contre-cœur —, j’ai été privé des bons offices de Kmôhoûn qui villégiaturait dans tels prés fleuris d’escarpes et de cabots de mélodrame et sans Kmôhoûn je n’avais qu’une confiance limitée en mes moyens de séduction… continue. Comme, toutefois, mon organisme subissait encore quelque peu l’influence tkoukrienne, Aricie n’eut pas trop à se plaindre de moi. Réalisai-je l’idéal que je lui avais fait concevoir ? Je l’ignore ; mais si elle fut déçue elle ne s’en prit sans doute modestement qu’à elle-même, n’incriminant que l’inefficacité de ses charmes physiques, car elle ne souffla mot d’une désillusion possible et parut comblée de joie.

Kmôhoûn a suivi le cours de mes réflexions et me dit avec une généreuse délicatesse inhabituelle chez lui et certainement acquise dans la fréquentation de jeunes femmes noblement pitoyables aux fringales d’amour :

– Tu sais, elle mérite une récompense ; et ne me remercie pas de t’aider à la lui décerner. Ce que j’apprends me donne pour elle une vive sympathie et je ne ferai qu’obéir à mes propres vœux en ne lui ménageant pas les preuves de notre reconnaissance.

Nous devenons tout à fait camarades, le tkoukrien et moi, quand il veut bien ne manifester que des sentiments aussi louables.

Nous voici donc bien d’accord. Nous allons nous acquitter aujourd’hui de ce que nous devons à une excellente femme dont la conduite fut au-dessus de toutes louanges. Après quoi, hélas ! nous nous éloignerons d’elle mais non pour jamais. Kmôhoûn me promet qu’il la visitera souvent de ma part ; de temps à autre, même, il fera en sorte que mon « corps astral » vienne, en fantôme aimable et conscient de ses devoirs, présenter nuitamment à la méritante Aricie l’expression de ma considération très distinguée.

Et Aricie, aujourd’hui, vient assez tôt et à un moment opportun, mes gardiens ayant, par bonheur, une soif d’enfer. Grâce à Kmôhoûn la chère femme est transportée au septième ciel. Si bien qu’elle en pleure et balbutie : « Jamais… ja… jamais… je n’ai été… aimée comme ça ! »

Vers huit heures du soir, nous envoyons Léonard, un peu réluctant, chercher un paquet de « scaferlati » à l’économat, — bâillonnons et ligottons François avec une corde que nous lui volons dans la vaste poche de sa vareuse. Ce filin était destiné, selon toute apparence, à nous paralyser provisoirement en cas d’insubordination, la camisole de force ne se trouvant pas toujours à la portée de nos dompteurs ; notre violence est, par conséquent, de bonne guerre.

Nous fourrons notre victime sous le lit, après lui avoir encore dérobé son trousseau de clefs. Je mets deux cents francs dans son gilet : « Pour vous et pour Léonard, vous partagerez. » — Nous revêtons en deux temps une pèlerine à double collet énorme ; — nous nous coiffons d’un feutre cabossé ; me voici de tous points pareil au gardien Patoulet, comme moi voûté, maigre, orné d’une indigente barbiche pointue et généralement mal fait de sa personne. Je fais jouer sans trop de bruit les serrures de mon huis, enfile le corridor, descends doucettement l’escalier, trouve, comme j’en étais sûr, la porte du jardin ouverte et me hâte vers l’allée qui conduit à la loge, à la route, à la terre libre. Le crépuscule est très sombre. Sans grande émotion je croise Léonard qui revient de l’économat par un chemin aussi imprévu qu« brouillé avec la ligne droite — et quand il m’interpelle :

– Viens donc ’ci, vieux carcan, que j’ai ’core éteint ma sibiche et que je m’ai oublié de prendre mes allumettes.

Je réponds avec un parfait sang-froid :

– Des alleumettes, j’en ai point pour ta goule, grand ’gniant.

Il faut dire que, même à l’époque où je ne songeais guère à jouer les Casanova de cabanon, j’ai fortement étudié le dialecte de mon sosie dont l’élocution est facile à imiter grâce à l’exagération même de son accent cauchois et de son nasillement. Je parle « le Patoulet » comme ma propre langue et ma phrase a été particulièrement heureuse en ceci qu’elle justifie encore une fois la réputation de surhumaine muflerie acquise par le gardien contrefait.

Léonard poursuit son chemin sans s’étonner et je marche de plus en plus vite vers la sortie. Allons, bon ! La mère Grollon, la concierge, est sur sa porte. Bah ! heureuse circonstance, après tout. Pas de lumière à redouter, pas de maladresse à commettre en rabattant trop ou trop peu mon chapeau sur mon nez :

– Qui k’ c’est, msieur Patoulet ? me crie la sentinelle enjuponnée. J’ai bonne envie de point tirer la ficelle pour vous quitter passer. Vous r’voilà n’aute fouès parti à couri’ à c’t’heure ! C’est-y ’core la p’tite bonne à Lenient qui vous « travaille les sangs » ?

– ’Dites rien, marne Grollon : ya du bon côssy (cassis) chez Lenient. J’vas vous en « tracher » un fond d’côrôfon et une bonne cigare pour vot’monsieur.

– ’cré Jacquot, va ! s’exclame la femme au cordon

Et je suis sur la route ; et ç’a été si facile ! — Ce n’est que maintenant que j’ai peur !

Je ne veux pas courir. Prendre le « pas militaire » point trop accéléré, c’est ce qu’il y a de mieux J’évite le village— et aussi le bois où l’on me cherchera tout d’abord. Il y a un chemin peu fréquenté le soir, là-bas derrière le cimetière. Le sol en est, en toutes saisons, boueux et plein d’ornières profondes. Tant pis ! il mène à l’autre route, à celle qui va sur Vercheville où un train pour Paris passe à dix heures trois quarts. Pas si bête que de monter en wagon à Mesnil-Mauconduit ; c’est plus près, mais la station sera surveillée. Il y a, pour des marcheurs ordinaires, trois heures de bonne trotte de Vassetot à Vercheville ; mais j’ai un de ces compas ! Personne ne me croira assez malin, — (on prononcera : assez stupide), — pour courir si loin. J’arriverai à temps, je n’ai qu’à allonger.....

Il fait de plus en plus noir. Tout s’annonce bien. Je me crotte légèrement derrière le cimetière mais j’avance, j’avance !

Aïe !… je n’avais jamais suivi la sente jusqu’au bout. A un coude, voici une maison éclairée, — deux maisons, — trois maisons ! Des chiens hurlent Je vais sortir du chemin, franchir cette haie, passer derrière ce bouquet de bois. Mais on m’a vu. Un homme porteur d’une lanterne me crie :

– Eh ! l’marcheux d’nuit ! Qu’est-ce que vous f…ichez sur la haîlle ?

J’enjambe mais ne puis me débarrasser des ronces qui agrippent mon pantalon.

L’homme est sur moi. Il lâche sa lanterne et m’empoigne par le fond de ma culotte sans craindre de se piquer. Grâce à Kmôhoûn je serais plus fort que lui si j’étais sur mes pieds, mais ma position est fâcheuse. Accroché par le milieu du corps, on est mal planté pour la lutte.

Et voilà mon paysan qui appelle ;

– Ho ! Zidore ! Ho ! Bailhache ! V’nez-vous-en ! Ya un ’cré vôleux « à canefourche » chu’ la haîlle !

Dix secondes plus tard je suis cueilli comme une noisette. Il n’y a plus de résistance possible, trois paires d’étaux me broient les bras, les côtes et les tibias.

Sans me rendre bien compte d’une transition, je me trouve en pleine lumière, étendu sur une table de cuisine, toujours solidement maintenu — et mordant de rage le bord de mon feutre qui m’est retombé sur la figure :

Ah ! bé ! alle est trop drôle, ch’t’histouère ! fait la voix du lanternier. J’sommes pas à moitié c…lions ! J’avons-t-y pas été crocher dans un gardain de Vôss’tôw. Ch’est-y point vous, msieur Patouleille ! Ah ! pas moins, ch’est ben luêh ! Ch’est toujours son capet et son emmitouffle !

Un gros roux qu’on a appelé Bailhache m’enlève mon feutre en faisant danser toutes les dents de ma mâchoire :

– ’cré enfant d’fillasse ! Ch’est point luêh !

– Qui k’ch’est, ’lors ?

– J’vas vous dt’, moué, prononce’Zidore, long rustre osseux et velu comme un putois ; ch’est un ’cré cochon d’fou qui fout l’camp d’Vôss’tôw !

– On peut-y point l’accondut’ ch’ souër jusqu’à là-bôw !

– Che s’rait p’têt pas ben l’moment. Cha s’rait trop vite. Yaura pus d’profit d’main quand qu’y z’auront passé une mauvaise nuit à r’grettaï leur fou !

Malgré ma triste situation, cette psychologie fantaisiste me donne une forte envie de rire. Je me figure la douleur de Le Lancier et celle de Barrouge ?

– Dites-donc, Pupin, faudrait-y point lui donner un p’tiot d’mangeï à mâquer ?

– Y mâk’ra d’main dans sa caloge. Ch’est trop d’dépense pour nous. On l’tient pas encore, l’argent d’la récompense !

– Oh ! ch’est pus comme du temps à Froin ! Les nouveaux y z’ont bien promis d’payer les prises !

– N’attendant, on va l’mucher dans l’raffût au fûtin. F’ra jour demain !

C’est bien comme Léonard me l’avait dit. Le directeur de fraîche date et son digne acolyte vont dresser les paysans à jouer le rôle de molosses cubains. Et ils arroseront leur zèle.

On me jette dans de la nuit fétide. Ma première sensation est une affreuse nausée. Heureusement j’ai retrouvé dans ma poche de grandes allumettes-bougies de contrebande achetées à l’Economat de Vassetot. Chacune d’elles peut m’éclairer près de deux minutes. J’en allume une et je regarde.

Le raffût au fûtin où l’on m’a envoyé piquer une tête est un appentis rempli d’ordures, de paille moisie, de débris de meubles, de vieilles casseroles crevées, de peaux de lapins, de chiffons malfleurants.

Je m’installe sur une pile de sacs vides, crasseux mais à peu près secs. La porte est solide. On voit qu’on l’a récemment « réparée à neuf. » Est-ce l’effet des promesses de Vassetot ? — Le toit est moins bon. Quelques traverses semblent pourries et, çà et là, j’aperçois les ardoises. Mais avant de songer à faire le moindre effort pour briser les barreaux de ma puante cage, il est bon que j’attende, que j’attende longtemps. Les natifs de la brousse vont se coucher de bonne heure, mais les trois chasseurs d’hommes doivent être en gaîté, ce soir. Bonne aubaine que cette capture de l’un des précieux sujets de la ménagerie voisine. Je parie bien qu’ils trinquent à ma santé, calculant que la prime palpable demain leur permet un petit extra. Ils n’en dormiront que mieux après. Patience ! J’entends aussi les chiens renâcler encore de temps à autre. Je n’ai qu’à leur donner le loisir de se calmer. Plus tard, quand ils seront à moitié assoupis, un bruit partant de la maison même ne leur paraîtra guère suspect, tout d’abord, — et je pourrai sans doute, gagner le large avant qu’ils soient sur mes talons.

Je fume un certain nombre de cigarettes pour rendre l’air respirable. Bientôt j’ai lieu de me féliciter de ma prudence. Des pas s’approchent de l’appentis ; une barre lumineuse souligne la porte ; prestement j’éteins ma cigarette et me couche en chien de fusil sur mes sacs malpropres. La porte crie. Un jet de lumière m’atteint en pleine figure ; j’ai la sensation que mes paupières toutes rouges, d’un rouge de coquillage, vont devenir diaphanes. — La voix de Pupin, le patron, celui qui m’a dépisté, barytonne caverneusement :

– ’l est endormai comme un yeuvre dans son geïte !

(Ce qui me prouve que mon ennemi, le molosse humain, n’a pas des notions très exactes sur les mœurs des lièvres. Cela le réhabiliterait aux yeux des sportsmen conservateurs. On peut d’ailleurs, condescendre à faire la chasse à l’homme et ne pas s’abaisser à braconner).

Je retombe dans le noir. Des heures s’écoulent. Je fume toujours, nullement ensommeillé mais abruti, — sans avoir la force de penser. C’est tout au plus si des images confuses passent dans une brume : Irène, le père Froin, Bid’homme, les deux nouveaux directeurs, François ligotté, Paris que je vais, peut-être, probablement revoir, — puis un certain couloir, blanc et glacial, de Vassetot qui m’inspire tout à coup une terreur vague. Les chiens ne bronchent plus. Le froid me saisit. J’allume encore une de mes petites bougies et regarde ma montre : une heure et demie.

Kmôhoûn, qui ne s’était plus manifesté depuis notre sortie de la maison de santé, m’insinue :

– Il n’y aura pas de force à faire. Tu n’as qu’à déplacer cinq ou six ardoises, tout au bas du toit, à droite, dans la seule partie justement que tu aies regardée sans attention.

J’enflamme une nouvelle allumette. En effet, — de ce côté-là — tout le bois est pourri. Il faut que Pupin et consorts aient été bien préoccupés de l’état de leur porte pour ne l’avoir pas remarqué.

Je me mets (ou nous nous mettons) à l’œuvre. L’opération est plus difficile que n’avait imaginé Kmohoûn l’observateur. D’abord, impossible de nous éclairer. Nous n’avons que deux bras et je ne me vois pas, les mains occupées, tenant entre mes dents le bout d’une allumette-bougie qu’il faudrait renouveler toutes les minutes au moins, en dépit de la longueur anormale de ces Victoria Matches, — car dès que la flamme arriverait au milieu du petit bâton de cire, je devrais cracher mon luminaire sous peine de me brûler le nez. De plus, le bois des traverses est bien attaqué par l’humidité mais non aussi spongieux que je me le figurais. Kmôhoûn électrise mon système nerveux de toute sa sauvage énergie, mais ce n’est qu’avec effort, et petit morceau par petit morceau que je puis désagréger les solives et les poutrelles. De temps à autre, je regratte encore une allumette pour savoir où j’en suis et pour être bien sûr que rien ne va me tomber sur la tête. Je reprends ensuite ma besogne de termite. — Il est prudent d’éviter le bruit autant que possible : J’y vais donc avec précaution et m’évertue certainement deux bonnes heures avant d’avoir dégagé une demi-douzaine d’ardoises que j’enlève alors sans peine :

Le clair de lune nimbe de bleu verdâtre les immondices du raffût….. C’est maintenant que j’ai besoin de toute ma médiocre adresse, Je fais un « rétablissement » sur une traverse encore solide et me voici sur le toit qui craque moins que je ne craignais.

Mais attention jusqu’au bout ! Pas de brusquerie dans les mouvements ! Les chiens grognent. Je ne bouge plus de dix minutes, peut-être. Puis je saute, aussi peu bruyant qu’un chat qui vient de piller un garde-manger. La peur me prête une stupéfiante agilité, — des pieds de velours-, — de vraies pattes de maton. Je file sur la pointe de mes souliers et puis gagner du champ avant que les chiens se réveillent tout à. fait.

Oh ! alors c’est un vacarme à épouvanter tous les diables. Les atroces bêtes bondissent à ma poursuite en hurlant. J’ai juste le temps de grimper à un arbre. — Des volets battent, des portes grincent, des voix glapissent. Bientôt voici la plus extraordinaire procession du monde, qui, — dans une vraie illumination de lanternes, accourt au pied de l’arbre autour duquel les chiens bondissent. (On voit presque aussi clair que par un coucher de soleil rouge et fantastique).

Cinq ou six hommes tiarés de bonnets de coton, des enfants presque nus et semblables à des tétards, quelques sèches ou adipeuses guenons vêtues d’étoffes du genre sac à pommes de terre gambadent et hululent. Parmi ces gracieuses apparitions, une grande femme aux chairs flasques et gélatineuses, aux interminables et minces jambes saumon pâle, au derrière énorme et ballottant, grotesquement indécente grâce à une chemise déchirée et trop courte, son seul voile, trépigne furibonde, puis gigote, comme si elle dansait un pilou-pilou océanien. Elle pleurniche et aboie :

– Où qu’il est l’coûchon qui veut nous violaîlle ? Où qu’il est que je le meurdrisse ! Qu’il essaîlle un peu de m’forçaille ! Y va vouair !…..

Et continue ainsi jusqu’à perte d’haleine.

L’un des hommes, — je reconnais ’Zidore, — paré d’un tricot de mitron et d’une culotte qui semble goudronnée, s’approche de mon perchoir, se gratte la tête, cligne de l’œil et dit avec profondeur :

– Vlà c’que c’est : faudraîlle eune écheulle !

Toute la troupe béotienne se précipite vers les maisons et les idiots de chiens, contrairement à tous les « usages canins » en pareille circonstance, suivent leurs camarades humains en jappant, en sautillant comme des toutous de dames, en remuant la queue, en faisant les gentils, tout fiers de leur noble vigilance.

Il n’y a pas à hésiter. J’ai, au-dessous de moi, un peu à ma gauche, tout près, un toit réellement par trop déclive ; mais je n’ai pas le temps de m’inquiéter de sa pente : Je lâche ma branche, tombe sur une vraie glissoire, ne puis m’accrocher à rien, file comme un plomb, roule dans le vide, et me retrouve, pas trop assommé, sur un tas de paille. Je me relève, prends mes jambes à mon cou et galope, galope à travers champs…

Cette course folle me mène, sans que je sache comment, à Vercheville où j’arrive au petit jour bleu.

Encore malade d’émotion, je me cache dans un four à chaux à moitié démoli — tout près de la gare. Je me nettoie le mieux possible, me brossant avec des poignées de foin bien sec qui, providentiellement, capitonne en quelque sorte le four désaffecté. Mes habits sont à peine déchirés. Comment ai-je fait pour ne pas perdre mon chapeau ? Je m’inspecte encore. Mon complet n’est pas trop effrayant à voir ; la saleté y est assez régulièrement étalée, sans gros placards. J’aurai l’air d’un campagnard malpropre mais normal.

A sept heures je quitte mon abri et pénètre, à tout hasard, dans la station. J’ai tous les bonheurs. Le bureau est ouvert et un convoi pour Paris va passer à sept heures et demie. — Je demande une trouésiainme avec un scrupuleux accent du cru. En première ou en seconde classe on me remarquerait.

Et par un beau matin d’un bleu floral je m’installe, — aux râlements, aux trépidations d’une monstrueuse locomotive dont l’asthme furieux ébranle tout le train, — sur une luxueuse banquette cirée comme un parquet, la tête bien calée à l’angle de deux confortables parois de bois peut-être adoucies par les crasses anciennes et les pommades variées ; je m’endors et ne me réveille que dans le hall de la gare Saint-Lazare.

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