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Chapitre 1

– Comment c’est toi ? me dit mon frère. J’allais partir ce soir même pour Vassetot, ne recevant pas de réponse à mes dernières lettres adressées au Dr Froin…..

… Une femme de chambre visiblement interloquée par mon apparence bizarre et peu soignée, mais plus impressionnée encore en apprenant que je suis le frère de « Monsieur », vient de m’introduire dans un petit salon japonais, à moins qu’il ne soit turco-arabe… Non ! Il est plutôt hindou, mais il y a de tout là-dedans, des kakemonos, des laques, des lustres de mosquée, des tables basses pour prendre le « kahouah », des meubles du Travancore, des pankahs, un tapis d’Amritsir, des armes de Hayderabad, des tattis de vetiver aux fenêtres. Et combien de choses encore ! C’est toujours le bric- à-brac familier encombrant la pièce assez exiguë. Il faut prendre garde à ses genoux, et si l’on a envie de s’étirer les membres, il est préférable d’aller le faire dehors.

Mon frère qui écrivait, assis devant une petite table de teck incrustée d’ivoire et de nacre, se lève, s’exclame, me prend aux épaules et m’embrasse. Un autre gaillard que moi, mon frère, — heureusement pour lui ! — Haut d’un mètre quatre-vingt-dix, la face aux grands traits encadrée d’une barbe noire grisonnante qui retombe en nappes luisantes sur son gilet, large d’épaules au point d’être un danger perpétuel pour les suspensions et les étagères, il paraît immense dans ce salon bas de plafond.

Il s’écrie encore : « Mon pauvre Philippe ! T’avoir encagé, les canailles ! Mais regarde-moi, je vois que tu n’as rien de ce qu’ils disent ! Tel que je te connais, tu as dû te faire une bile noire ! Et ce Froin qui m’appelle, puis me donne contre-ordre, puis après cela fait le mort ! J’étais fort inquiet. Je serais déjà parti sans la crainte de gâter encore tes affaires. Mais, cette fois, tant pis !… J’allais me présenter chez ton Froin et lui transformer un peu les os en castagnettes. »

Si franc qu’il soit, Julien ne me dit pas tout : D’une bonté furibonde, — (c’est le mot) — dévoué, prêt à donner sa peau pour l’un des siens ou même pour un simple camarade, courageux comme on ne l’est plus que dans les plus improbes romans pour jeunes filles, il ne craint rien au monde, absolument rien, — que sa femme ! — Si ma belle-sœur s’est avisée de me juger à ma place dans une maison de fous et de considérer comme blâmable une intervention de son mari dans mes affaires, Julien aura lutté de toutes ses forces pour l’amener à modifier sa manière de voir, mais ne se sera décidé à entreprendre la moindre démarche que le jour où il l’aura convertie à son opinion.

Je lui raconte aussi brièvement que possible ce qui s’est passé dans l’établissement naguère égayé ( ?) par les chevauchées de Bid’homme et aujourd’hui transformé en succursale de la Préfecture de Police. J’ai soin de passer sous silence l’installation du belliqueux Kmôhoûn dans ma pauvre cervelle mais j’avoue l’attentat dont Irène a été victime en attribuant ma sauvage brutalité à un accès de folie amoureuse… (Je n’étais pas encore guéri à ce moment là, etc…)… Ce n’est que lorsque j’ai été « certain » d’avoir recouvré toute ma raison que j’ai voulu fuir une maison, pour moi hantée de souvenirs sinistres.

Mon frère m’écoute en se maîtrisant pour ne pas s’emporter. Je crois que si M. Bid’homme l’avait eu pour pensionnaire à ma place, le déplorable aliéniste n’aurait pas attendu la semaine dernière pour renoncer à l’équitation. Il n’eût plus jamais rencontré de selle assez douce pour son râble cruellement endommagé.

Quand j’ai fini mon court récit, Julien demeure comme partagé entre la perplexité et la colère. Il se tire la barbe, puis ferme les poings, puis, malheureusement, rouvre les doigts. Je dis « malheureusement » parce que ces doigts se referment à l’instant même, sur un trop fragile dossier de chaise dont ils font des margotins.

Un peu calmé par cette très légère dépense de force, il me prend par l’oreille et se met à rire un peu nerveusement :

– Polisson ! gredin, va ! Tu sais que je ne suis pas pudibond, mais tu as de ces procédés !… Enfin cela ne me regarde pas et j’aime peu les gens vertueux. Le principal, c’est que tu sois ici. Je vais écrire à ce Le Lancier que je t’ai chez moi, que je te garde et que je l’emmielle. Il ne va pas m’envoyer les gendarmes pour te reprendre, n’est-ce pas ? Tu ne retourneras à Vassetot que si tu le demandes à genoux, — et en pleurant, encore !

– Oh ! sois tranquille !

– Allons ! Tu es en bonnes dispositions. Viens déjeuner ; tu dois crever de faim.

Je demande d’abord à me laver, à changer de linge, à me brosser. En dix minutes c’est fait.

Je suis « tout à la joie » : Le corridor décoré, comme le salon, d’étoffes et d’objets exotiques, encore un vrai bric-à-brac, me paraît beau comme une galerie de palais indien.

Dans la salle à manger claire, des cristaux rient. J’exulte d’être libre, à l’abri chez l’un des miens pour lequel je ne suis plus une sorte de réprouvé uniquement intéressant au point de vue médical. Ici je suis aimé, choyé, les Le Lancier et les Barrouge seraient bien reçus s’ils me parlaient dans cette maison comme ils le faisaient là-bas !

Mais voici que mon radieux bonheur s’ennuage : Assise à table et toute sa figure rechignée, contractée par une grimace méchante qui ne se peut traduire que par : « J’attends et me vexe », — j’aperçois Adrienne, ma belle-sœur, le type de la « femme forte »… et médiocrement indulgente, — de caractère, dirai-je : rêche ? — et de trop virile énergie. Elle a quelque lointaine ressemblance avec la cousine « Raoula » qu’elle estime infiniment : Comme l’épouse Roffieux, elle n’a jamais eu tort cinq minutes dans sa vie, — est parfaite dans ses relations avec tout son entourage ; — (ô (o) l’étonnante, l’effroyable espèce que celle des gens parfaits ! — mais sa perfection même attriste et on lui souhaiterait un tout petit défaut, — aimable.

Je ne sais pourquoi — et c’est très mal de ma part, — elle m’a, de tout temps, fait penser à ce steamer nommé le « Frigorifique », spécialement aménagé pour transporter les viandes de la Plata et dont les cales se maintenaient, même sous l’Equateur, à la température de zéro. Quand elle me regarde, — fût-ce par un jour de canicule, je crois toujours que je vais tousser. Comment mon malheureux frère n’est-il pas devenu phtisique auprès d’elle ? — Quand il m’est donné d’admirer ses yeux gris, d’un gris de ciel lapon, son profil vaguement junonien, toute sa belle personne ample sans être grosse, grande sans exagération, harmonieuse à sa manière, je deviens tout à coup très jeune, tout petit et repentant de je ne sais combien de méprisables gredineries qu’elle connaissait bien certainement et jugeait comme il convenait, avant même que je ne les eûsse commises.

Ajoutez à cela qu’elle se croit simple et « bonne enfant », tout juste digne, sans trop de majesté, pleine de condescendance — et que personne ne lui parait « faire assez de frais » pour elle, s’épanouir assez en sa présence. Elle reproche éternellement « aux gens » d’être guindés, réticents, fermés « comme des tombeaux ». Ne déploie-t-elle pas toutes ses grâces pour leur plaire ? — En veine d’amabilité elle a un petit ton hautainement gaillard, familier mais supérieur, qui tarirait la faconde d’un avocat-politicien. J’ai connu des hommes pleins de sang-froid qu’elle avait voulu « mettre à leur aise » et qui en gardaient, plusieurs années après, comme une sorte de courbature mentale.

Elle regarde fixement son mari qui me précède et lui dit avec une magnanimité peu rassurante :

– J’ai horreur de te faire des reproches ; mais tu savais que ce matin j’ai eu mal à l’estomac !…

Le dos de mon frère se voûte comme sous le poids d’un immense remords ; ses épaules, on dirait plus tombantes, semblent exprimer une désolation infinie :

… — Je ne me pardonnerais pas mon retard si je n’avais à t’annoncer une nouvelle qui va te faire grand plaisir. Devine qui m’accompagne, — qui va déjeuner avec nous ?

La figure d’Adrienne s’éclaire imperceptiblement. Ma belle-sœur aime à recevoir, ne fût-ce que pour faire briller ses talents de maîtresse de maison insuffisamment appréciés de mon frère, trop frivole. Très myope et sans coquetterie superflue, elle pose carrément à cheval sur son nez, d’une pureté de dessin et d’une épaisseur toutes grecques, un lourd binocle dont les verres ressemblent à de petits godets de cristal.

Malgré moi, j’ai fait un pas de côté et me trouve juste derrière mon frère :

– Voyons, Julien ! s’écrie Adrienne un peu impatientée, que signifie cette plaisanterie ? Tu sais bien qu’avec ta hauteur et ta carrure tu cacherais un groupe équestre s’il te prenait fantaisie de te placer devant !

Mon frère s’efface un peu et j’apparais aux yeux faiblement ravis de sa femme. Le binocle tombe et une expression d’ennui envahit tout le visage d’Adrienne. Néanmoins, toujours « femme du monde », elle esquisse un petit sourire de bienvenue si forcé que je regrette presque de n’avoir pas filé sur l’Amérique du Sud comme j’en avais eu, un moment, l’intention. Puis elle me donne une poignée de main qui me voue à de précoces douleurs rhumatismales. J’en ai l’onglée.

– Ah ! vous avez quitté… la campagne ? Je suis charmée, — (sa bouche se pince) — charmée de vous voir en bonne santé. Pauline, un couvert !

Elle réclame ce couvert comme si elle ordonnait à la femme de chambre de m’administrer le knout et me regarde avec un déplaisir de plus en plus marqué.

– Mais asseyez-vous donc ! C’est… charmant de nous faire cette… agréable surprise. Mais pourquoi ne nous avoir pas écrit ?

Quoiqu’elle en ait, son ton devient sévère. Je sens bien qu’elle m’examine avec une sorte de dégoût, qu’elle regrette d’avoir ignoré ma venue. Un petit voyage à sa maison de campagne de Ville-d’Avray l’aurait soustraite à l’obligation de prendre quelques repas côte à côte avec un fou peut-être mal guéri. Mon frère, sachant qu’elle ne reviendrait qu’après mon départ, se serait débarrassé de moi le plus vite possible ! Je sais, du reste, que c’est sa tactique habituelle quand elle redoute les visites de gens, à ses yeux, tarés, de malchanceux peu présentables, de parents pauvres.

Je perds le joyeux aplomb reconquis auprès de mon frère dont l’accueil affectueux m’avait relevé dans ma propre estime.

Assis entre Julien et Adrienne, je me vois sur la sellette, — coupable, — ou en tout cas accusé de quelque chose de vague mais de déshonorant. Je n’ose plus guère bouger et mes rares gestes sont « en bois ». Comme toujours, lorsque je suis intimidé, je souffre de mille petits agacements physiques. J’éprouve des démangeaisons au front, dans le dos et dans tous les membres. Je suis torturé par le chronique coryza qui fait des siennes dès que j’ai envie de me bien tenir ; torturé, — parce que brusquement, — ô paralysante catastrophe ! — je m’aperçois que je ne sais plus me moucher ! Si j’essaie de le faire, je vais être répugnant, odieux, je vais me barbouiller toute la figure, donner des nausées à ma belle-sœur. On ne voudra pas me reprocher ma rusticité mais les quatre yeux braqués sur moi me diront des choses terribles ; j’en resterai accablé de honte, navré à en pleurer, comme un gamin ! — Je m’entends respirer avec bruit. Je ne veux pourtant pas qu’on s’aperçoive de mon enchifrènement qui a déjà, maintes fois, encoléré toute ma famille, qui a déjà, trop souvent, fait concevoir à tant d’amis et d’indifférents « une piètre opinion de moi ». Car c’est comme cela ! Nous autres, les pauvres antipathiques, on nous juge fréquemment sur quelques petites misères corporelles qui sont considérées, — Dieu sait pourquoi ! — comme révélatrices d’une tare morale, — d’une certaine bassesse de caractère. Je suis sûr qu’Adrienne et même mon frère, si bon et si sincèrement attaché à moi, pensent en ce moment ou vont penser :

Si ce garçon ne se mouche pas, c’est qu’il sait parfaitement que ses reniflements nous agacent. N’osant pas se montrer franchement hostile, le mauvais drôle s’ingénie à nous être désagréable sans rien risquer. C’est bien là toujours sa sournoiserie ! On se demande ce qu’il est venu faire ici ! Il est déplacé partout.

Je ne puis pourtant pas leur dire que mon coryza redeviendra bénin dès que je ne verrai plus ma belle-sœur !

Le déjeuner me semble bien long malgré la bonne humeur de Julien. Il me raconte sa dernière tournée dans le Sud de l’Inde, entre Trivanderam et le cap Comorin, ses discussions avec un idiot thasildar de village qui refusait de lui louer des éléphants en lui répétant que les Européens inculquaient à ces grosses masses intelligentes des idées par trop subversives… Il est encore ébloui en pensant à la splendeur verte des forêts de là-bas, aux brefs couchants de rubis et de topaze, aux fuyants crépuscules de grenat et d’améthyste, aux belles et calmes nuits de sombre saphir. — Il avait du laisser sa femme à Mahé où elle s’ennuyait mais où elle retrouvait de vagues empreintes de la vie française. On aurait cru qu’elle ne voyageait que pour cela ; — pour découvrir, dans les contrées les plus fantastiques, des intérieurs d’habitations et des mœurs rappelant lointainement les us et coutumes de la plaine de Colombes ou des plateaux et vallées de Seine-et-Oise. — Adrienne le laisse dire, puis, quand il a fini, expose très froidement son esthétique :

– D’abord, je dois dire que j’en ai fini avec les voyages. Depuis dix ans du reste, depuis sa première expédition, je n’accompagnais plus mon mari et je ne sais pas pourquoi je me suis départie de ma prudence, l’année dernière, quand il est reparti. — Si Julien garde la manie d’explorer l’Orient et l’Extrême-Orient, qu’il la satisfasse ! Je l’attendrai à Ville-d’Avray ou ici. Dès le début de nos pérégrinations, j’ai pris en horreur les ciels exagérément bleus, la lumière aveuglante, les monstrueuses verdures en fouillis, les peuplades affligées de teints peu naturels. Si c’est cela qu’on appelle le Beau et le Pittoresque, c’est trop beau et trop pittoresque pour moi. Nous sommes nés dans un pays raisonnable, tempéré, où le soleil a de la discrétion et la végétation de la retenue. Il n’y a pas de vrai Beau sans mesure, sans une certaine médiocrité, dirait Julien. Eh bien alors, vive le Médiocre ! Il est anormal, presque inconvenant, qu’une femme pondérée et bien élevée se complaise à des spectacles d’une pompe excessive et barbare… Et je dirai toute ma pensée, au risque de m’attirer des moqueries : Ces pays-là ne sont pas comme il faut !

Je suis pris d’une affreuse envie de rire qui me supplicie, me coupe la respiration, me secoue les côtes pendant de longues, de très longues secondes. (O Kmôhoûn !) — Julien paraît atterré de la stupidité de sa femme, de ce crétinisme orné que je ne pouvais supposer aussi compact, massif, monumental ! — Je parviens, toutefois, à me maîtriser, non sans avoir été, peut-être, deviné par la sotte mais vaniteuse Adrienne. Et voilà une femme qui passe pour supérieure ! Ces supériorités-là sont faites d’aplomb, de bagoût et d’une instinctive connaissance du degré de bêtise des interlocuteurs. Cette dernière faculté a souvent été parée du nom de tact. Mais le tact n’est pas infaillible, comme je viens de le voir.

Je me sens encore plus mal à l’aise après cette belle sortie d’Adrienne. Je voudrais être à cinq cents lieues de la salle-à-manger où elle pérore et où tout, sauf Julien, me devient hostile. Les meubles de la pièce, eux-mêmes, me reprochent ma présence. Embourgeoisés par ma belle-sœur, ils me demandent ce que je fais là, moi qui ne les ai pas payés, moi qui n’ai pas le droit de me servir d’eux (à peine ai-je celui de les admirer). Les plus insignifiants objets me font d’ignobles farces. O combien Katherine Kent-Child-Walker a raison de parler de la « perversité des choses inanimées ! » — (inanimées ? ?…) — La cuillère à sel tombe dans mon assiette d’où jaillit un léger feu d’artifice de sauce qui tache la nappe. Un bouchon s’introduit — comment ? — dans ma poche et quand je me décide enfin à obéir aux sollicitations de mon coryza, le maudit morceau de liège apparaît dans mon mouchoir comme un minuscule et hideux poupon en des langes tachés de vin. Et je n’ai pas la présence d’esprit de, vite, le dissimuler ; je le contemple longuement, ahuri et triste. Mon chevalet à couvert roule sous la table ; j’ai le grand tort de me rappeler un fâcheux monologue où il est question d’accidents de ce genre et le tort plus grand de le citer en riant bêtement d’un rire forcé. Je saisis, à un coup d’œil de mon frère, qu’il est douloureusement surpris de mon « état ». Adrienne hausse (— à peine ! —) les épaules et a une petite grimace de mépris. Je suis perdu, noyé ! Il m’est impossible de répondre quand on me parle ou je balbutie des âneries incohérentes. Je demande, en regardant la pendule : « Est-ce qu’elle sonne ? » — pour dire quelque chose, n’importe quoi… Serait-ce aussi afin qu’une nouvelle absurdité effaçât le souvenir des précédentes, fît naitre un sujet de conversation capable d’orienter les esprits et les regards vers un point de l’espace autre que celui que j’occupe ? Le calcul ne serait pas heureux, car les quatre yeux — (parfois les six quand le lorgnon se met de la partie), — se braquent de plus en plus fixement sur moi. Je comprends que ma figure prend une expression niaisement enfantine, puis une autre abjectement prétentieuse. Je suis odieux, ignoble !

Kmôhoûn qui est mal luné me répète toutes les cinq minutes :

– Ces gens-là savent bien maintenant que tu n’es pas guéri, — que tu es fou, fou, fou !

Quel soulagement quand, le café pris, Adrienne s’éclipse pour nous laisser fumer à notre aise, mon frère et moi ! Mais je suis vite remis sur le gril.

Mon frère parait inquiet. Il m’examine à la dérobée ; il ne m’adresse que des réflexions banales, cherchant ses mots, s’arrêtant court au milieu d’une phrase. Suivant l’expression des « bonnes femmes » il « n’a pas la tête » à ce qu’il me dit. Bientôt il se fatigue de dissimuler :

– Mon petit Philippe, je ne vais pas tourner, comme cela, deux heures autour du pot. Je te crois tout à fait… rétabli, si tu as jamais été ce que les gens de Vassetot et ces canailles de Roffieux voulaient que tu fusses. Mais il s’est passé quelque chose en toi, entre le moment de ton entrée dans mon bureau et la fin du déjeuner. Avais-tu bu avant de venir et l’effet de l’alcool ne s’est-il produit, comme il arrive parfois, qu’un assez long temps après l’ingestion d’un ou plutôt de quelques vénéneux apéritifs ? Quand tu as fait ton apparition, tu semblais bien dans ton assiette, mais, à table, je retrouvais en toi le petit garçon de douze ans qui ne voulait pas aller diner chez la cousine Pigeon parce que cette vénérable mais funèbre parente le fourrait toujours entre deux moines bizarres et inquiétants dont il avait une peur bleue. Lorsqu’on l’avait amené par le collet chez l’affligeante vieille dame, le Philippe d’alors devenait gâteux pour toute la durée du repas. On ne lui arrachait pas un mot qui ne fût une stupidité et sa tenue était lamentable. Une fois on le surprit occupé à se laver les doigts dans sa tasse de café, quelques minutes après avoir énergiquement repoussé le bol-rince-bouche dont on l’avait gratifié selon l’usage de ces temps gothiques, — après avoir hélas ! ce qui aggravait sa faute, repoussé le trop ingénieux et balsamique petit appareil tout contre l’assiette du Père Gigoudas, son voisin, en murmurant avec politesse : « Merci, mon Père, bien obligé, mais je n’en prends jamais ! »

» Malgré ta moustache grisonnante, je t’ai cru, tout à l’heure, subitement rajeuni de vingt-deux ans ! Il ne manquait au tableau que la hure noirâtre, les crocs blancs et le regard en lame d’eustache du Père Bougniassou, furibard de ce qu’il prenait pour un outrage à son Supérieur. — Franchement, as-tu été au café avant de venir ?

– Je ne suis arrivé que trop parfaitement à jeun !

– Alors quoi ? Qu’est-ce que tu as ?

– J’aime mieux te le dire tout de suite. Je sais que j’ennuie Adrienne et sa physionomie juste, mais sévère me rend malade.

– Et moi qui avais l’intention de te garder avec nous, puis de t’emmener dans l’Inde l’année prochaine !

– Puisque ta femme ne se déplace plus, j’irai dans l’Ïnde très volontiers avec toi ; mais quant à rester ici, c’est au-dessus de mes forces. Je tâcherai de te voir tous les jours ; mais il faut que je demeure à part, dans un endroit où les dames « comme il faut » n’auront pas accès.

Et Kmôhoûn, profitant de ce que je ne pensais plus à lui, me force d’ajouter :

– Ah ! quand tu seras veuf !…

Julien ne se fâche pas. Il me considère un moment, sans parler ; — et je vois que ses yeux dont l’expression n’est jamais dure, malgré les terribles sourcils et les cils épais qui les font luire d’un éclat un peu farouche, deviennent très doux, d’une douceur qui me fait mal :

– Mon pauvre garçon ! s’écrie-t-il, ce n’est plus toi ! Oh ! je ne dis pas du tout que ces imbéciles de Vassetot et cette crapule de Roffieux aient eu raison quand ils ont prétendu que tu avais le cerveau atteint ; mais il y a chez toi je ne sais quoi de bizarre, de déroutant. Je veux te faire soigner ici, — ici même. Pas de maisons de santé, de traitements exaspérants ! Je connais « des gens » qui comprendront que ton affection est purement nerveuse et qui te tireront d’affaire, rien qu’en t’imposant une petite discipline mentale, en te traçant un programme de vie nullement sévère, comportant des distractions, des sorties…

Kmôhoûn m’empêche d’écouter le reste de la phrase… Je crois que mon crâne va éclater. Le tkoukrien hurle et tempête mais « pour moi seul ». Seul je puis entendre le vacarme affreux dont m’affole son abominable explosion de rage ; je vais encore dire une sottise, — après tant d’autres, — mais je ne sais pas m’exprimer de façon plus raisonnable. C’est un vacarme psychique dont nul ne sera épouvanté que moi, mais moi j’en suis ahuri. Je ne perds pas un des mots que Kmôhoûn crie bien qu’il n’en articule aucun. Je n’ai pas la moindre envie cependant de les répéter tous ici ; cela roule comme un torrent d’immondices. Je serais forcé d’écrire des pages et des pages où reviendraient des centaines de fois les plus effroyables jurements et les plus révoltantes obscénités. Tout ce débordement d’ordurière se réduit, du reste, à peu près à ceci : « Fou, crétin, idiot, agité ! Tu ne vois pas la gredinerie de ton bandit de frère ? Ah ! je la connais, celle-là ! On ne me la fait pas à moi ! — F…ichons le camp — et au galop ! On va s’amuser dans ce… cette… maison de tolérance ! — Et tu auras ta sale… proxénète de belle-sœur pour exciter contre nous les infects… souteneurs de gardiens qu’on te donnera. Ton frère est un porc breneux, un excrément ambulant, etc. » Et j’adoucis beaucoup les termes de Kmôhoûn !… Jolie, oui, jolie, mon expression de « vacarme psychique ! » Charmante âme de Kmôhoûn !

J’apaise le tkoukrien en lui promettant, de très bonne foi, que nous ne ferons pas un long séjour dans cet appartement embelli par la présence de la délicieuse et indulgente Adrienne. J’ai, moi-même, peur des trop intelligents médecins dont parle mon frère. Si ces hommes supérieurs allaient découvrir en moi l’âme tkoukrienne et me torturer longuement et vainement pour m’en débarrasser ? — Allons, je redeviens fou et plus fou qu’auparavant ! Mais, tant pis ! Je ne veux pas rester ici ! J’aime mieux être ingrat envers mon frère ; je m’enfuirai dès aujourd’hui …..

· · ·

Julien continue sans s’être aperçu de mon désarroi, de ma terreur :

– … Tu seras traité comme un prince. Tu ne veux pas voir Adrienne ? Eh bien, on s’arrangera pour que tu ne la rencontres jamais. Je suis sûr que dans moins de trois mois tu seras tout à fait d’aplomb et capable de veiller sur toi-même. Alors, loin de te retenir, c’est moi qui insisterai pour que tu te donnes de l’air, pour que tu voyages, pour que tu ailles, au besoin, m’attendre dans l’Inde où je ne pourrai pas retourner avant un an…

J’opine à tout ce qu’il propose, comme vaincu par sa bonté (quel ignoble hypocrite je fais !), mais mon parti est pris et bien pris. Je serai désolé de quitter vilainement le meilleur ami que je possède mais ses projets sont trop dangereux pour moi.

Au grand étonnement de Julien, je ramène la conversation sur Vassetot et ses environs. Kmôhoûn m’y pousse et j’obéis sans difficulté. Comme je n’ai pas dit le nom de la chère petite femme si odieusement traitée par moi, comme de plus je suis bien sûr que le père Froin, quoi qu’il ait pu affirmer, se sera bien gardé de parler de l’attentat dans sa dernière lettre, je feins de me rappeler tout à coup que « . . . parbleu ! au fait ! » mon frère, lui aussi, connaît le pays où l’on m’a encagé. . . Plus sociable que moi il aura, « n’est-ce pas, Julien ? » fréquenté beaucoup plus de gens. Les Roffieux, du reste, voyaient « pas mal de monde ». Les mauvais drôles aiment généralement « la société » comme tous ceux qui ont besoin de se fuir eux-mêmes. . . . J’ai l’air de te faire, à toi aussi, un mauvais compliment, mais tu me comprends et tu sais que je te comprends : ta sociabilité, à toi, consiste à supporter les « mufles », non à les rechercher. . .

– Oh ! ne me parle pas des Roffieux ! clame Julien. Ce sont des canailles ! Ces sales bêtes ont su la date de mon retour, m’ont même écrit et ne m’ont jamais dit un mot de ce qui t’était arrivé. Je suis brouillé avec eux. Adrienne en a été fort contrariée mais il était trop tard pour revenir sur les termes de la lettre de sottises que je leur avais envoyée. Tiens ! j’aime mieux t’avouer ce qui s’est passé. Il y a eu là-dessous toute une machination. Les Roffieux se sont, je le vois à présent, méfiés du Dr Froin et ont écrit à ma femme de ne pas me remettre les plis qui viendraient de Vassetot. Je mentais, tout à l’heure, en te parlant de ma correspondance avec le directeur de la maison de santé. C’est Adrienne qui a correspondu en mon nom, sans me consulter. Elle l’a fait pour le bien. On lui avait prouvé que je ne devais pas te voir, que c’était horriblement dangereux pour toi, dans ton état. De sorte qu’il y a fort peu de temps que j’ai su ton internement…

(… Eh bien, et la lettre où Julien exigeait ma mise en liberté dès son arrivée ? Bah ! une habileté d’Adrienne pour faire patienter le père Froin et lui montrer les « bons sentiments de la famille… »)

– … Comment je l’ai appris ? A la suite d’une scène avec ta belle-sœur, la première que nous ayons jamais eue ensemble et que je préfère ne pas te raconter, tu comprends ! Je ne t’ai dit qu’une seule chose vraie, — (misérable vieux menteur que je suis !) — à savoir que je partais ce soir pour Vassetot et que j’allais démolir Froin. J’ignorais la nouvelle direction Le Lancier et les malheurs du pauvre bonhomme que je calomniais très innocemment. Me pardonneras-tu ?

Si je lui pardonne ? La belle question ! Je reconnais bien là mon vieux Julien. Il s’exaspérera le plus généreusement du monde, voudra rompre les os d’une série d’ogres réels ou imaginaires mais ne consentira jamais à reconnaître que sa femme, l’atroce gredine ! — s’est montrée aussi royalement infecte dans sa haine bête et injustifiable que le Roffieux dans sa ridicule « jalousie », peut-être « panachée » de cupidité.

Kmôhoûn a beau me harceler, répétant vingt fois de suite : « Tu vois ! Ton frère est comme les autres ! » il est bien forcé d’admettre que ma conviction est faite et qu’il perd son temps. Il en revient bientôt à sa première idée :

– Alors ne te laisse pas distraire de tes projets par ces révélations sur la beaulé des sentiments familiaux et dépêche-toi de savoir où tu trouveras ta « princesse »,

Je tremble déjà de l’imprudence que j’ai commise. N’aurais-je pu attendre une absence du tkoukrien pour m’informer de ce qui me tient au cœur ? Mon frère n’est pas le seul qui puisse me guider dans mes recherches et Kmôhoûn ne s’amuse pas toujours à suivre toutes mes pensées. En tout cas il n’eût été mis au courant de mes découvertes (en inspectant ma cérébrale galerie de tableaux) qu’à une époque où ses transports sauvages eussent paru presque tolérables ! O basse fatuité ! Je suis furieux contre moi-même.

Cependant la petite victoire que j’ai remportée sur mon tourmenteur en le forçant à « garder pour lui » ses accusations contre mon frère, me grise d’une certaine audace. On le calmera, le Kmôhoûn !

– Bon ! C’est entendu ! Je me tiendrai tranquille, acquiesce l’homme de Tkoukra. Mais occupe-toi de ce qui nous intéresse.

Il est trop tard pour reculer. Le mal est fait. Donc je dis à mon frère :

– Te pardonner ? Tu veux rire ! Tu es un trop bon garçon ! Parlons d’autre chose.

Et du ton dont je demanderais un renseignement commercial (j’ai pu étudier, chez Roffieux, la diction des plus éminents industriels et négociants cauchois), je laisse, hors de propos, tomber ces insignifiantes petites phrases :

– A propos, tu as dû rencontrer jadis chez Elzéar un certain Letellier. Il est sur le point de se faire nommer député de la neuvième circonscription de Dieppe… (élection partielle). J’aurais besoin de le voir. Oh ! rien de sérieux ! Une affaire de débit de tabac qui traîne depuis l’époque de mon incarcération. Quel homme est-ce ?

– Un animal ! Il y a des années que je ne l’ai plus rencontré et ce n’est pas chez Elzéar que j’ai fait sa connaissance. Roffieux et lui ne se voient pas. On m’a dit qu’il s’était marié et rendait sa femme assez malheureuse. Mais quand tu dis qu’il est sur le point d’être élu député, ta chronologie est en défaut ; il y a plus de six mois qu’il escalade à chaque minute la tribune de la Chambre et fait le désespoir du Gouvernement qu’il prétend soutenir. Un obstructionniste de premier ordre. Il est terrible dans les questions coloniales. On a déjà raconté que le Ministère, pour s’en débarrasser, va le transformer en gouverneur de possession lointaine. Son adresse est évidemment dans le Bottin.

Mon frère va chercher le gros volume, puis feuillette :

– Tiens ! 750, Boulevard des Invalides. Je vais t’accompagner jusque-là si tu veux.

Ah ! non, par exemple ! Julien m’a déjà proposé de sortir avec moi. C’est parfait. Je profiterai justement de cette excellente idée pour disparaître au coin d’une rue, dans un passage, dans un remous de foule. Plus tard, j’irai seul jusqu’au Boulevard des Invalides et à quelque heure impossible, à une heure où mon frère ne pensera pas pouvoir m’y retrouver !

Mais que s’est-il passé dans ma pauvre tête ? Je confonds tout, à présent. Il y a, pour moi, des semaines qui durent des siècles et des mois qui filent comme des journées. Je me suis trompé de six mois dans mes calculs ! Et qu’ai-je appris encore ? Irène est malheureuse comme je le craignais. Que faire ? Ah ! je vais l’enlever, décidément ! Il n’y a pas d’autre solution.

Julien se lève, allume un cigare, prend son chapeau, ses gants et sa canne et me conduit à un grand magasin où je me redéguise en demi-civilisé. Puis nous flânons une heure ou deux en compagnie d’un Suédois, d’un Japonais et enfin d’un Bulgare qui sont, paraît-il, les trois seuls vrais Parisiens que l’on puisse rencontrer aujourd’hui, entre le Faubourg Montmartre et le Rond-Point des Champs-Elysées.

Je commence à désespérer de m’échapper. Il n’y a pas de foule. Pas le moindre embarras de voitures. Les passages sont relativement déserts.

Vers cinq heures, Julien me déclare qu’il est bien tard pour gagner la rive gauche, — que nous irons demain, — et qu’il doit aller prendre des nouvelles d’un ami gravement malade, rue de la Boëtie : nous ne ferons qu’entrer et sortir.

Quand nous arrivons chez le prétendu moribond, un domestique nous annonce que « Monsieur » a pu se lever. Mon frère, rayonnant, change encore son fusil d’épaule et demande à voir son ami. On nous introduit dans une sorte de bibliothèque où nous trouvons le convalescent et une trop nombreuse partie de sa famille. Il y a là une dame à mufle léonin (la femme), un fils qui ressemble à un lionceau, tout roux, tout doré, tout frisé, une mince fille brune, taillée en plein bois et pareille à la célèbre poupée de Jeanneton et une vieille demoiselle au nez en éteignoir. L’ex-malade, figure fine, dédaigneuse et fouinarde, accueille Julien sans enthousiasme et me toise avec une malveillance évidente. Je l’ai connu, dans le temps, ce M. Jagre, dont j’ignorais, toutefois, la famille, — entrevu plutôt que connu — et n’ai pas cherché à me lier avec lui, sa personne confite dans le vinaigre m’étant médiocrement sympathique. Je me suis toujours étonné de l’affection que lui portait mon frère.

Quand Julien lui rappelle qu’il m’a déjà vu, M. Jagre semble sur le point de me tendre la main, — avec beaucoup de répugnance, — du reste. Il fait un effort, avance dans ma direction des doigts qui se replient comme des pétales de sensitive, puis après réflexion, au moment où je vais serrer sans brutalité ces réluctantes phalanges, retire résolument sa dextre et la cache entre deux boutons du plastron fermé d’une redingote élégante et étriquée comme son propriétaire.

Sans aucun doute, mon frère, trop lié avec l’exquis malade pour lui cacher un « ennui de famille », aura notifié à M. Jagre ma villégiature à Vassetot. Les autres membres de la tribu, également informés de ma déshonorante infortune, me regardent avec des yeux amincis, plus méprisants que pitoyables, contemplent ensuite leur chef de file et, devant son attitude réprobatrice, se résignent — sans chagrin — à ignorer mon existence. On tâchera d’admettre que je ne suis pas là, bien que, très sûrement, ma présence déplaise et agace. Mon frère qui n’a pas suivi ces jeux de scène s’installe dans un fauteuil, se met à causer, à féliciter de son prompt rétablissement ce cordial M. Jagre. On continue de m’ignorer. Cependant, voyant que je vais m’asseoir sans y être autorisé, la dame au mufle léonin me désigne un siège, puis détourne la tête avec une sorte d’horreur.

Tout, en cette famille, révèle les mesquins bourgeois à prétentions faussement distinguées, assez imitateurs pour avoir acquis une apparence de tenue impressionnante tout au plus pour un ours de mon espèce, mais trop sots pour remédier aux vices de leur première éducation qui n’a développé chez eux que la vanité la plus outrecuidante et le plus frénétique mépris pour les gens d’ « espèce inférieure ». Ils sont malades de « bon genre » comme ma belle-sœur est malade de « comme-il-faut ».

Julien a dû attenter à une loi primordiale de l’étiquette acceptée par ces fantoches, en m’amenant dans leur demeure sacro-sainte, car la petite figure de M. Jagre se bosselle de tics mécontents. Sa peau luisante se tend sur ses maxillaires saillants, la courbe de la lèvre supérieure devient convexe ; les pommettes ressemblent à des noix ; le mince nez bombé vise la bouche. L’affable valétudinaire mordille furieusement sa moustache effilée et répond aux effusions de mon frère par de légers grognements comme avertisseurs. La dame au mufle léonin que la nature a gratifiée d’une voix de basse tout à fait analogue à celle des grands fauves, rugit de temps à autre de courtes phrases qui me prouvent que Julien a cessé de plaire.

Cette femme évidemment énergique et ennemie de l’hypocrisie dédaigne de trop voiler ses allusions. Mon frère ayant encore insisté sur la surprise agréable qu’il vient d’éprouver, Mme Jagre ne se gêne ancunement pour lui couper la parole :

– Des surprises de ce genre réjouissent en effet ; mais il y en a qu’il est de mauvais goût de faire à ses connaissances.

Elle jette un coup d’œil de mon côté puis fixe le malheureux Julien qui est bien forcé de comprendre et rougit autant que je me sens pâlir. Il y a un peu de colère dans le regard qu’il adresse à la chère femme, mais sa bonne nature reprend immédiatement le dessus. Je suis sûr qu’il se dit : « Cette excellente Mme Jagre est si naturelle, si franche que l’on ne peut lui en vouloir : C’est une « originale », — mais peut-être ai-je eu tort d’amener Philippe.

Il ne veut pas quitter la femme de son ami sans avoir adouci son ressentiment. La connaissance lui garde rancune mais il va tâcher de se concilier la mère :

– Comme Adèle devient jolie ! fait-il effrontément. Elle a une mine charmante aujourd’hui. Et quelle gentille fille, si douce et si bien élevée !

La jeune personne trop rectiligne sourit, flattée, mais la matrone ne désarme pas :

– Vous la comblez, mais elle est encore bien loin de la perfection. Hélas ! à notre époque, une jeune fille a parfois à subir d’étranges voisinages ! Même dans la « maison familiale », elle est exposée à rencontrer « toute sorte de gens ! »

Il faut voir les mines scandalisées et dégoûtées du lionceau, du Sieur Jagre, dont le visage chiffonné rappelle exactement, à cette minute, le museau d’un malingre et dédaigneux matou, — de la vieille demoiselle au nez en éteignoir !

Les regards de toute la smalah convergent vers moi, me somment de sortir, de disparaître. Par affection pour mon frère déjà prêt à se lever, à faire peut-être un éclat, à se brouiller avec une famille qu’il aime — (c’est un goût dépravé !) — j’ai la lâcheté de vouloir sinon me gagner les bonnes grâces de cette race ennemie, du moins calmer ses appréhensions au sujet de ce qu’elle doit appeler ma « hideuse maladie mentale ». Et, prenant « mon courage à deux mains », je balbutie, j’ânonne cette énormité que je prends, sur le moment, pour une plaisanterie un peu lourde mais aimable :

– Oh ! Madame, il n’y aurait qu’un bien mince vernis qui s’écaillerait à un simple contact. Je suis sûr que, grâce à une mère comme vous, mademoiselle votre fille en a... une couche épaisse et solide…

Je sens que je blêmis… Ah ! il faut que l’atroce Kmôhoûn ait collaboré à cette jolie phrase ! Et de fait, le misérable rit en moi de toutes ses forces. Il est heureux que je sois le seul à percevoir ce rire. Je lis une colère haineuse, méchante, sur tous les visages des Jagre. Le père va m’hypnotiser. Ses prunelles sont devenues comme phosphorescentes. Puis il relève son petit menton à peine dessiné ; un mépris immense dilate ses narines. Il se retourne vers mon frère et lui dit, comme pour bien marquer que je ne suis pas là, que les derniers propos sont nuls et non avenus :

– Comme vous le faisiez remarquer, mon ch. . . monsieur Veuly. . . . . .Et la conversation continue encore cinq minutes environ, très froide et très cémonieuse.

Julien fit un mouvement pour se lever, mais Mme Jagre ne veut pas qu’il puisse se vanter d’être parti de son plein gré. Son mufle se fronce de rides perpendiculaires et sa voix retentit, caverneuse :

– Nous sommes trop dans la pièce. Nous fatiguons mon mari : Je me retire un instant avec les enfants… Au revoir, monsieur Veuly…

Tout le monde est déjà debout, sauf le matou convalescent.

O ces gens malades de « comme-il-faut » !

Mon frère a été sur pied avant les autres : Il salue pour prendre congé et les cinq Jagre donnent un petit coup de tête d’automates mal graissés. Il n’est plus question de poignées de mains ni d’effusions.

Dans la rue, Julien m’administre une tape amicale sur l’épaule et se met à rire :

– Je ne te savais pas la dent si dure : une couche ! Et épaisse et solide ! Comme tu y vas ! Eh bien, tu as eu cent fois raison de recaler cette vieille Croquemitaine. Je suis content que le mari soit en voie de guérison. Cela me dispensera de retourner dans ce repaire de félins. Et quand je pense que Jagre a été un gentil garçon ! Mais il y a si longtemps de cela !

Mon frère a cru que je m’égayais aux dépens de cette famille de fauves ! Pourquoi lui avouer la fâcheuse vérité ?

Mais je sais ce qui m’attend. Désormais je ne pourrai plus me trouver en face d’amis ou d’indifférents connus sans me figurer qu’ils m’observent, effrayés et hostiles, guettant la crise…

Julien entre dans un débit de tabac pour acheter des cigares. Le soin de bien choisir ses faux « havanes » l’absorbe. Il ne s’occupe plus de moi. Voici l’occasion demandée ! Je sors sur la pointe des pieds, prends le pas gymnastique, tourne un coin de rue, hèle un fiacre, — et, trois quarts d’heure plus tard, je suis à table dans un petit restaurant de la Place du Panthéon, voisin de l’ « Hôtel du Périgord », où j’ai résolu de coucher une nuit ou deux. Mon frère ne viendra pas me chercher là et — demain ou après — demain, au plus tard, après avoir enlevé Irène, de gré ou de force, — (parfaitement !) — après une visite chez le banquier et une indispensable tournée d’emplettes, — en des magasins de la Rive Gauche — je dirai adieu à Paris, à ses pompes et à ses œuvres et un train quelconque nous emportera vers… un pays encore indéterminé.

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