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Chapitre 2

Si mon intention a été de m’isoler complètément avant d’accomplir les hauts faits qui doivent illustrer mon court séjour dans ma ville natale, il faut bien dire que je n’ai pas de chance. A peine ai-je quitté le restaurant et me suis-je installé au « Darcourt » pour prendre le café de la délivrance que survient un ami qui me reconnaît tout de suite. C’est un vieux, vieux camarade dont je suis absolument l’obligé, — qui a fait vingt fois l’impossible pour me sortir des affaires les plus ennuyeuses et les plus compliquées sans que j’aie pu trouver une seule occasion de lui être utile ou agréable.

Je suis, bien entendu, charmé de le voir sans me dissimuler que, dans mon actuel état d’esprit, je vais, à coup sûr, commettre quelque imbécillité qui diminuera son affection pour moi. Et je n’y manque pas. Il lui vient l’aimable mais très malheureuse idée de m’inviter à déjeuner pour le lendemain.

Ah ! vous me voyez d’ici, moi, hanté par la perpétuelle obsession d’êtres vrais ou imaginaires qui m’étudient, me surveillent, me prennent en « flagrant délit » de folie, vous me voyez attablé dans une maison où la famille est assez nombreuse, — le mari, la femme, une belle-mère, trois enfants, deux cousines et un vieil oncle !

Rien qu’à ma façon de manger, — à mes moindres mouvements, — aux gestes, même, que je ne ferai pas mais que je serai sur le point de faire, l’un ou l’autre des convives est capable de tout deviner ! Je ne puis pas accepter ! Je ne puis pas ! non ! non ! Que dire ? quel prétexte inventer ? Je ne sais plus, moi !

Je réponds un peu brusquement : « Demain ! Non merci ! Impossible !

– Mais un autre jour ?

Je ne découvre que cette excuse réellement stupéfiante :

– Ce n’est pas à faire ! Je serais désagréable !

Et mon ami a beau multiplier les arguments pour me prouver que je n’ai aucune raison de me dérober ainsi, que je suis presque grossier, il ne parvient à tirer de moi que cette éternelle réplique-refrain :

– Je serais désagréable ! Je serais désagréable !

Il me quitte, médiocrement ravi de ma bonne grâce. Pendant un long moment, je demeure comme accablé, — avec un gros poids sur le cœur.

…Mais ce Darcourt, — que j’avais justement choisi parce que je le croyais peu fréquenté par mes anciens compagnons de lycée, — est donc devenu le rendez-vous de tous ceux que j’ai rencontrés dans ma vie de collégien et d’étudiant !

Voici un Haïtien, Remilius Saint-Val-Antenax que je croyais à jamais terré à Port-au-Prince et qui reparaît au Quartier Latin pour six semaines : Il a du reste en poche son billet de retour pour Saint-Thomas et Puerto-Rico. Bon garçon et gai, comme la plupart de ses compatriotes, il cherche à me faire rire et n’obtient pour réponse à ses plaisanteries que mon nouveau refrain à peine modifié :

– Je suis désagréable !

Surpris et apitoyé, il s’oublie jusqu’à parler créole, lui, le puriste des puristes, — affirme que son « ché compé » a « gagné chagrin » (traduction : a été ensorcelé) — et s’en va bientôt, rêvant sans doute de « ouanga » et de sombres maléfices, mais tout brillant de la tête aux pieds, brillant de son chapeau de soie à ses bottines vernies, brillant de ses yeux d’agate noire, de ses dents d’émail neigeux, de sa face d’or sombre, de son « complet » de drap noir comme satiné, de son plastron de chemise pareil à un blanc firmament aux étoiles scintillantes, de ses mains baguées…..

Voici Dubousquet le médecin, Graindorge l’avocat, Galusky l’ingénieur ohnétien, les poètes Mauvel et Bonancourt, les peintres Croy, Luz et Brillac, le musicien Brice, l’incomparable Sâr Assourbanipal Dupont, concurrent et ennemi de Péladan, — moins talentueux, par exemple ! — voici même le Juge Persil et l’ex-normalien Le Bigrier transfuge de la Rue d’Ulm, entré dans les ordres et devenu prédicateur à la mode. Un prêtre au Darcourt ? Je dois rêver ! C’est bien lui, pourtant, mais déguisé en monsignore romain, ce qui m’étonne.

Ils sont des centaines, maintenant, qui se pressent dans le café, laissant pourtant un espace libre vers le centre de la salle.

Tout à coup on ferme les portes, on baisse les tonitruants stores métalliques, le patron de l’établissement fait un signe et Irène tombe du plafond, oui, elle ! Irène ! qui se met à danser toute nue sur le carré de plancher blanc margé de costumes sombres parmi lesquels la soutane du Monsignore éclate comme une touffe de violettes au milieu de scabieuses. Irène danse nue, se penche, se relève, se cambre, semble s’offrir toute avec une furieuse lubricité qui me désole et me transporte… et quelqu’un me saisit par le bras et me secoue. Je reconnais le poète Nélix. Grâce à lui on a publié assez souvent des vers de moi dans la « Revue Rouge », seul périodique parisien où j’aie eu la joie de « lire mon nom imprimé ». Le Darcourt a repris son aspect habituel et, cette fois-ci, je ne rêve plus :

– Eh bien ! s’écrie Nélix, que se passe-t-il donc ? Je vous surprends à dormir les yeux ouverts, comme tels somnambules plus que lucides, en adressant un sourire ineffablement triste à une bouteille de cognac du comptoir. Vous ne fumez pas d’opium, que je sache !

A celui-là, — en abrégeant pour ne pas le fatiguer, — je puis raconter mon histoire et ne m’en fais pas faute :

– Très joli, tout cela, me dit-il quand j’ai fini ma petite narration, mais vous n’allez pas demeurer ici jusqu’à deux heures du matin. Dans les belles dispositions où je vous vois, vous seriez homme à vous griser comme un membre de société de tempérance et à confondre, une fois lesté, un banc du Boulevard St-Michel, ou même une bouche d’égout avec votre lit de l’Hôtel du Périgord. Venez passer une heure ou deux à la maison. Je demeure tout près, comme vous le savez. Vous reprendrez votre équilibre au milieu de gens pondérés et je vous reconduirai ensuite jusqu’à votre caravansérail.

Je résiste un moment, plus effrayé que jamais des familles de mes amis. Cependant, Nélix m’ayant mis presque de force sur mes pieds et entraîné sans écouter mes objurgations, je me trouve sur la place du Panthéon, puis sur les marches d’un escalier et enfin, sans avoir eu le temps de me reconnaître, dans une grande pièce claire où des figures inconnues mais agréables me regardent amicalement. Un contretemps, la mère de Nélix souffre d’une terrible migraine. Je me promets dès lors de m’échapper le plus tôt possible et même déclare tout haut, assez maladroitement selon mon habitude, que je ne tarderai pas à la délivrer de ma présence.

Malheureusement mon ami me parle d’une de mes vieilles poésies ( ?) qu’il a le tort de juger supportable. Cela m’étourdit d’une capiteuse bouffée de vanité ; je m’échauffe, je cause, je suis pétillant de sottise. On sert du thé ; je bavarde encore, de plus en plus satisfait de ma ridicule personne, malgré quelques nuances d’étonnement qui se manifestent sur les visages encore affables mais peut-être ennuyés. Je devine, enfin, que j’ai assez fatigué mon monde et qu’une prompte retraite s’impose. Je vais me sauver ; je prépare même ma phrase de départ quand, — ô fatalité ! — le timbre de la porte du « carré » retentit. Bientôt se présente un Monsieur que je prends pour un visiteur quelconque.

…Et ne vais-je pas m’aviser, moi, l’ours mal léché, plein d’un assez raisonnable mépris pour les œuvres qui traitent de la « Civilité puérile et honnête »,— ne vais-je pas m’aviser de me souvenir — fort inexactement, du reste, — de mes auteurs pseudo-mondains ! J’en oublie la migraine de Mme Nélix… (Que dit Mme Augusta du Pont-aux-Choux dans son immortel non moins qu’étonnant livre « La Politesse non folâtre mais bourgeoisement suave » ?…)

Elle s’exprime à peu près ainsi en termes que je ne garantis pas, mais dont je crois rendre le sens : « Lorsqu’un nombre suffisant de « personnes » sont réunies dans un salon et que l’on annonce une nouvelle visite, celle de ces personnes qui est arrivée la première doit se retirer sans affectation mais avec stoïcisme. » C’est fort bien pensé : c’est une ingénieuse petite loi contre les encombrements. — Mais comme, par malheur, j’ai la tête à l’envers, je traduis : « Lorsqu’un échappé d’asile d’aliénés se trouvera chez des amis et verra entrer chez ces amis un Monsieur inattendu, ledit aliéné aura soin de ne pas bouger, par crainte de paraître dire comme Mme Jagre : « On est déjà assez de mufles comme cela ! » et n’oubliera pas que la dernière personne apparue a le strict devoir de filer la première.

Sans cela il donnerait à comprendre, cet aliéné, que l’intrusion du gentleman l’a embêté profondément. Et je reste, je reste, indéracinable, — prodiguant avec une largesse asiatique les plus navrants échantillons de mon avantageuse imbécillité. J’en souffre d’autant plus que le nouvel hôte est gentil et spirituel… Mais pourquoi ne s’en va-t-il pas ? Je ne puis pourtant pas avoir l’air de lui donner une leçon !… Cela dure si longtemps que je me rappelle les douleurs céphalalgiques de Mme Nélix et vais, — par pitié, — me montrer impoli en levant le siège malgré tous mes bons principes, — quand le tenace visiteur quitte lui-même sa chaise et me dit, après avoir jeté un coup d’œil du côté de la pendule :

– Monsieur, veuillez m’excuser mais il se fait tard. Ma mère est, comme vous le voyez, souffrante, — … je ne vous cacherai pas que je suis moi-même atrocement fatigué, et…..

…..Horreur ! C’est le frère de Nélix et IL DEMEURE LA ! !

Je voudrais, traversant d’un seul coup les parquets des divers étages, m’abîmer dans les rafraîchissantes ténèbres du second hypogée des caves ! — Au même instant me réapparaît, retourné, remis à l’endroit, le texte véritable de Mme Augusta du Pont-aux-Choux. Ah ! c’est complet !… (ah ! trop !…) — Pour quel immonde rustre j’ai dû passer ! Je me moque des proses civilisatrices de la sévère dame, mais c’est trop cruel de m’être aussi odieusement conduit, par bourgeoisisme (par bourgeoisisme, moi !). Qu’importe, en effet, que j’aie pris le contre-pied d’un usage admis par les snobs — « gens du monde » si je ne l’en ai pas moins respecté, — à ma manière, —et pour aboutir à ce joli résultat !

Certes, le frère de Nélix est encore magnanime et j’aurais mérité d’être expulsé à coups de pied, — mais je suis accablé de honte.

J’ignore de quelle façon j’ai opéré ma sortie… Ah ! ah ! quelle situation. J’en étouffe !… Il me semble bien que, dans la rue, j’ai pris mes jambes à mon cou… Je n’irai plus chez personne, jamais ! !

J’ai fait un bel usage de ma première journée de liberté ! Saurai-je seulement me comporter désormais de façon assez décente pour qu’on ne me jette pas dans le premier Charenton venu ? Et c’est moi qui veux enlever Irène ! Non, c’est impossible ! Je vais me cacher très loin !

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