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Chapitre 3

Tué de lassitude, j’ai dormi presque toute la nuit comme une souche. Vers le matin, cependant, un cauchemar assez déplaisant m’a réveillé. M. Jagre, plus matou que jamais, les yeux comme des chandelles vertes (ô Alfred Jarry !) — ou tout au moins à flammes vertes, — miaule, grogne et jure en poursuivant Irène, lui mord une oreille, puis la nuque et se livre aux plus érotiques fantaisies sur la personne de ma pauvre « petite princesse ». Mme Robinet, en déshabillé assez peu galant, — une veste de jockey et rien de plus, — les… hanches tellement débordantes que ses énormes mollets et ses robustes chevilles semblent grêles par comparaison, s’assoit sur ma tête pour m’empêcher de courir au secours de l’Exquise. Nélix lit, avec la voix et l’accent de l’Haïtien Saint-Val, certains de mes vers où je célèbre ces abominations, — et toute sa famille, dont ma belle-sœur Adrienne fait subitement partie, me pourchasse à coups de gourdins jusque sur le pont d’un gros steamer noir qui appareille à destination des Antilles. Pourquoi à destination des Antilles ? j’ai le pressentiment que je le saurai dans la journée.

Le bruit sourd des premiers coups d’hélice dissipe le fâcheux rêve et j’entr’ouvre des paupières lourdes et irritées. Je reconnais la chambre de l’Hôtel du Périgord.

Il fait un temps sombre et roussàtre de mauvais augure. Des nuages de suie paraissent frôler les cheminées des maisons. Mais, en dépit de ma fatigue et d’une sorte de découragement, je m’ablulionne avec une rare vigueur, m’adorne de la luxueuse reliure de drap marron achetée hier avec mon frère, me « fais beau », dirais-je, si mon déplorable museau ne protestait contre une expression si flatteuse, déjeune à la hâte et me précipite dans la rue.

« Mon vieux Paris » me semble tout changé à mon égard, on dirait qu’il me boude, — ou m’avertit ? De quoi ? d’un malheur ? d’une simple difficulté ? Ses maisons, aujourd’hui fuligineuses, me font la grimace. Je me sens perdu, étranger au milieu des passants plus lents, d’aspect plus ennuyé que les gens coudoyés hier sur la Rive droite.

C’est ici un Paris plus calme, moins exaspérant pour le Provincial que je suis devenu, mais aussi plus froid — et peut-être plus inquiétant. —Je sais bien que c’est une impression absurde mais je crois sentir qu’il plane comme une sorte de fatalité triste sur ces quartiers à contrastes où de larges rues trop neuves éventrent des entassements de grandes fourmilières noires… Sur le Boulevard des Invalides, je cherche le numéro 750 et le découvre tout au bout, près de la rue de Sèvres.

C’est une vaste maison de rapport de style trop moderne, avec d’idiotes coupoles qui en font une sorte de « Bon marché » plus laid.

Que vais-je tenter là ? Quels travaux d’approche vais-je entreprendre ?

J’interroge le concierge, fonctionnaire à redingote bleue, agrémentée de boutons de nickel. Cet administrateur important et gourmé coupe court à mes incertitudes et donne raison, jusqu’à un certain point, à l’avertissement du Paris de la Rive Senestre :

– Mme Letellier ? Il y a douze jours qu’elle est partie avec Monsieur qui a été nommé gouverneur de la « Gobeloupe »…

Ah ! cette rive Senestre ! si je comprends bien le dignitaire préposé à la loge, Irène, dont le mari aura été bombardé gouverneur de la Guadeloupe... et dépendances (style officiel) — parce qu’il harcelait trop les ministres de ses interpellations plus ou moins coloniales, — s’est embarquée le 10 à SaintNazaire sur le paquebot des Petites Antilles, accompagnant M. Letellier qui « rejoignait » son poste.

Que faire ?

Je cours, ou plutôt un cheval de fiacre court pour moi, jusqu’aux bureaux de la Compagnie Transatlantique, — sur l’autre rive encore plus dangereuse :

Un steamer partira de Pauillac le 25 pour les Antilles, le Venezuela et la Colombie. Si l’on ne me fait pas réintégrer de vive force le domicile de Julien, c’est ce vapeur qui m’emportera vers ma « princesse ». Nous sommes le 22. En partant ce soir, j’arriverai à Bordeaux avec deux jours d’avance. Je serai parfaitement en sûreté dans cette ville où personne ne s’avisera d’aller me dénicher.

Mon impatience devient fébrile, une impatience si enfantine que je me crois incapable d’attendre le moment de monter en express (7 h. 55 du soir) — ailleurs qu’aux environs de la gare d’Orléans. La fiacre me conduit près de la Halle aux vins, à un restaurant dont j’ai naguère entendu parler. Il me faut des forces pour une nouvelle nuit blanche, — en wagon, cette fois, — et je me bourre en conscience, très ignorant, par exemple, du genre de mixtures alimentaires dont je leste mon estomac, par bonheur obéissant.

Mais comment vais-je tuer le temps qui me sépare de l’heure bienheureuse où je commencerai, enfin, à me rapprocher un peu d’Irène ?

Il n’est pas encore midi. Mon café avalé, je mets hors d’usage une douzaine de cure-dents : c’est un sport que je ne recommande pas. Je fume des cigarettes en prenant un petit verre d’un cognac de pure fantaisie. En désespoir de cause je vais faire des cocottes avec le menu et la carte des vins retirés de leurs cadres de faux maroquin rouge, quand deux Messieurs — très connus de moi, — veulent bien me donner la comédie. Très graves, trop dignes, avec des regards trop profonds, ils pénètrent dans la salle du restaurant à petits pas très précautionneux, comme si le parquet dardait çà et là des pointes de clous.

Ils ne m’ont pas vu. Le réfectoire public s’est passablement garni d’amateurs de « saumon sauce verte » et d’« entrecôte bordelaise ».

Ces deux Messieurs s’installent tout près de moi, — à une table qui fait face à la mienne : nous n’avons entre nous, comme écran, que le feuillage d’une plante que je prends pour une betterave montée.

Ils se sont débarrassés, l’un d’un immense chapeau haut-de-forme, l’autre d’un feutre qui me rappelle le Finistère jadis entrevu. — Après avoir commandé leur déjeuner au garçon, avec une grande profusion de gestes un peu ecclésiastiques et une kyrielle de recommandations marmottées à voix basse, ils se mettent à échanger leurs impressions toujours « sotto voce », mais l’acoustique de la salle me favorise et je ne perds pas un mot :

– « Hein ! partir ensemble ! Nous avons eu de la chance, mais ce que les camarades du Club doivent se trouver désorientés sans nous !

– Le plus… absolument beau, absolument, oui ! c’est de… blim bloum !… d’avoir semé en même temps nos… mécaniques !… nos pions de parents, — blim bloum ! — réciproques !

– Nous allons fonder à nous deux une république de gens vraiment libres dont nous serons, l’un et l’autre, les présidents et les administrés !

– Mais qu’est-ce qui a pris à Le Lancier de… mécanique !… de… d’écrire à nos familles pour dire que nous étions… blim bloum ! guéris ?

– Ah ! nous avions trois ans d’internat, nous étions les deux derniers numéros de la vieille série dite de luxe (O l’étrange luxe !). Le père Froin avait exigé, avant son départ, qu’on n’augmentât pas notre pension mensuelle. Le Lancier a trouvé un joint pour tenir sa parole sans la tenir. Il n’a pas demandé un radis de plus à nos chers consanguins ou utérins, au contraire, il les a dispensés de tout douloureux versement en nous donnant la volée, après s’être, bien entendu, assuré de deux autres colons en chambre qui payeront le triple de la somme que nous servions à l’établissement.

– Bien imaginé ; et tant mieux pour nous ! Alors nous… mécaniquons vers le Chili ?

– Ce pays me fut indiqué par le conseil fluidique du Mage Oïrl qui navigua sur les voiliers de la Compagnie Bordes.

– Et une fois… « absolument » là-bas ?

– Nous prenons un homme d’affaires chilien qui, au moyen du Consul français, dégraissera nos excellents cousins ou oncles des quelques sous nôtres dont ils ont eu la bonté de s’embarrasser. Puisque nous ne sommes plus des « aliénés » (la Faculté représentée par Le Lancier ayant bien voulu nous parafer un diplôme de santé mentale), nous avons le droit de posséder.

– Vous sentez-vous aussi… absolument oui ! aussi parfaitement guéri que vous le dites ?

– Hé ! hé !… on se surveillera, — hein ? — Et puis, comme nous montons une maison de fous là-bas, on ne s’arrêtera pas à nos légères excentricités. Nous aurons des repoussoirs ! Chez nous ce sera sublime ! Nous ne prendrons pour gardiens que de très sales gens munis de casiers judiciaires et les avertirons que leur premier devoir sera de recevoir sans réclamer toutes les raclées qu’il plaira aux internés de leur administrer !

– Oh ! admirable ! s’écrie avec un enthousiasme un peu trop bruyant M. Oswald-Norbert Nigeot, mon confrère en Apollon et ex-co-interné.

Il s’arrête court, s’inquiète, regarde autour de lui pour savoir si sa véhémence n’a donné l’éveil à personne.

Mais… il m’aperçoit, — devient pourpre, lie de vin, puis verdâtre sous un lacis de couperose amarante. Il glisse vite deux mots à son compagnon, le docteur Magne, dont la belle figure de Sage de la Grèce se décompose, grimace abominablement. Il m’a vu, lui aussi, maintenant, — du coin de l’œil — et mes deux « philosophes » se lèvent d’un mouvement presque simultané, me tournent le dos et s’apprêtent à changer de table.

(Cette rencontre d’un ancien compagnon d’infortune leur cause une affreuse contrariété.)

– Vous ne trouvez pas qu’il y a par ici un bien fâcheux courant d’air ? fait Magne.

– Oui, nous allons être… blim bloum !… mieux, là-bas, derrière la… mécanique, le… paravent.

Ils se réinstallent à une belle distance de moi pour se relever tout de suite, en quête d’une autre place. Le paravent ne les masque pas ! Ils répètent leur petit manège deux fois encore, guignant toujours de mon côté avec effroi. Je le proclame à basse et peu intelligible voix : ces gens-là ne sont pas guéris ! Je suis plus sain qu’eux !

– Turlututu ! chantonne Kmôhoûn, il n’y a que moi de raisonnable, — en toi !

Mais les nouveaux Hanlon-Lee ont enfin découvert une position géographique à leur convenance. Le comptoir et la grosse dame qui occupe ce monument chargé d’huiliers et de bouteilles d’eau minérale les abritent contre tous les regards indiscrets.

J’allume une nouvelle cigarette, paye mon addition et me prépare à sortir, pour rassurer les deux compères et les laisser déjeuner à leur aise. Mais Kmôhoûn ne l’entend pas ainsi ; pendant que je m’imagine faire route vers la porte, le Tkoukrien donne un coup de barre et met résolument le cap sur le comptoir. Sans m’en douter, je vais droit aux deux « philosophes » dont les visages revêtent la plus touchante expression d’angoisse.

Je veux encore feindre de ne pas les voir mais Kmôhoûn tient absolument à les faire souffrir pour les punir de nous avoir fuis.

Je suis épouvanté quand une voix horrible, celle du naguère si redouté Bid’homme, sort de ma gorge et articule ces mots :

– Ah ! schnapouillots ! margouillards ! bougraîllons ! mangez-bien et… digérez mieux, car, à trois heures précises, nous allons vous coller dans le bassin, — à la grenouillarde ! — et sous une jolie trombe, encore !

Quelques déjeuneurs semblent scandalisés, — mais vite, retombent à la contemplation de leurs assiettes.

Nigeot et Magne ont des yeux comme des billes ; on croirait que ces globes oculaires vont jaillir de leurs orbites : Les pauvres camarades ressemblent déjà à des homards un peu moins myopes que la moyenne. C’est un spectacle dépourvu de toute beauté.

Magne, qui a plus de dignité naturelle que son compagnon, réagit bientôt contre sa peur, se compose une physionomie accueillante et, prenant son parti de la situation, me tend la main sans trop d’effort :

– Àh ! Veuly ! quel plaisir de vous revoir !… Asseyez-vous donc près de nous, mais, pour Dieu ! ne faites plus d’imitations de l’infâme Bid’homme ! Cela donne le frisson !

Nigeot est plus froid. Je l’ai terrifié et il m’en veut. Ses mains rouges — « en viande crue », comme il le dit lui-même, tremblent encore ; son vilain nez pourpre et ocre, qui ferait pâlir le drapeau espagnol, conserve un petit frémissement :

– Toujours sale type ! gronde-t-il. Vassetot a eu tort de lâcher un si détestable… blim bloum… poète. Déshonneur pour l’Art. Publierez des… machins, des bouquins, sale… mécanique !

Ses yeux de Mongol, si exigus, ont un vernis méchant (je ne dirai jamais une flamme en parlant de ces laides et minuscules taches brunes luisantes) ; mais il s’emballe :

– Moi jamais ferai paraître des… machines à 3 fr. 50 ou à moins. Cochonnerie ! Fabrique des vers pour moi tout seul, au besoin pour Magne et aussi pour deux bar-maids des Folies-Bergère. Trois seules personnes intelligentes que je connaisse ! Des vers, oh ! beaux et exquis ! Rimes ? Echos adoucis ; pas jeanfoutreries de rimes riches parnassiennes. Rimes riches ! ah ! Me font l’effet d’un… bloum ! d’un… coup de pied dans le cul ! Pas de mystère, pas de chose, pas de machin, tout ça des mécaniques, rimes riches, comme disait Baudelaire ( ! ! ?) qui avait le droit, lui (et il n’en abusait pas !), de rimer richement parce qu’il était LUI. — Ah ! rimes atténuées, pas trop continuelles, rappels lointains, étranges, saisissants, tristes, bleus, doux — exquis ! parfaitement oui ! pas mécaniques, pas blim bloum, absolument non !

Je ne puis m’empècher de penser que ce maniaque habituellement idiot a cent fois raison avec son obscure mais intelligible théorie poétique. C’est une des rares fois que je l’aie entendu dire quelque chose de sensé. Et il aime Baudelaire ! Ah ! tant pis pour le surhumain poète mais tant mieux pour ce lamentable polichinelle de Nigeot ! Cette admiration passionnée pourra peut-être, avec le temps, rendre tolérable la puanteur de son crétinisme. Je sais, du reste, qu’à Vassetot déjà, le gâteux Oswald-Norbert n’était guère préoccupé que du dieu auteur des Fleurs du mal et ce fut mon unique raison de sympathie pour le « Chinois à la gelée de framboises ».

Mais Kmôhoûn me talonne. Il faut… absolument oui ! que je persécute les deux ex-internés guéris ou affirmés tels :

– J’ai appris, dis-je au barde mandchou, que vous allez au Chili…

– Appr… appris, co… comment ? bredouille Nigeot. Nous avez entendu parler !

Toute sa figure se sillonne de petits ravins jaunes et rouges.

– Ah ! cochonnerie ! s’écrie-t-il. Les paroles, c’est encore de la mécanique ! Ça fatigue, d’abord, à prononcer, — et puis c’est surpris par les Autres, les féroces Autres ! Les pauvres Moi (et Magne est un Moi, tandis que vous êtes un cochon, un saligaud d’Autre), — les pauvres Moi (nous sommes peut-être cent cinquante en tout sur ce cochon de globe terrestre !) — pourquoi ne peuvent-ils se communiquer leurs pensées sans faire des efforts de larynx !

Nigeot s’entendrait avec Kmôhoûn.

– Et puis tout est de la… mécanique, de l’effort, sur ce fumier de planète ! Il faut s’habiller, se déshabiller. On ne peut jamais rester dans un état. il faut toujours changer d’état ! Imbéciles, cochons que nous sommes ! On est bien couché, n’est-ce-pas ? Eh bien, crac ! il faut se lever ! On est bien debout ? Eh bien ! boum, blim, bloum ! il faut se coucher ! S’habiller, se déshabiller ! Cochonnerie ! Mécanique ! Avons perdu notre fourrure, nos poils, en les frottant, en les raclant avec des cochons de costumes ! Regardez les macaques ! Bien plus jolis que nous, mieux parés et pas de mécanique pour se vêtir. La Mécanique, savez, c’est tout ce qui est le contraire de pensée et de bonne inertie : mouvement, remuement bête des bras, laborieuse imbécillité d’être humain bon élève, pas révolté contre stupidités acceptées par la masse lâche, contente de se tyranniser elle-même quand elle est déjà assez embêtée par les « padischahs ». Oui, regardez macaques, les jolis macaques ! Pas de mécanique pour se vêtir, veinards de macaques, bons macaques ! Rien à faire qu’à se foutt à l’eau… (quand ça leur chante !…) — et ils sont prêts ! Ah ! monde actuel ! saloperie où il faut travailler, ne fût-ce que pour boutonner des saletés de bottines ! Ah ! quand serons-nous dans un monde supérieur où l’on n’aura plus de ces infects « battoirs » ? Rien que des petites choses pour voler dans le bleu chaud, — chaud ! savez-bien ? Des petites… mécaniques… ah ! bloum ! pas mécaniques, — infamie ! — des petites affaires en plumes comme en ont les petits… choses qui font des saletés sur nos têtes du haut des arbres et après ça poussent des : couic ! couic ! dans l’air, les… machins, les… oiseaux, parfaitement, oui !…

Et ce Mongol qui professe des opinions de Polynésien ou de Gabonais est originaire de Saint-Etienne, ville où l’activité va jusqu’à l’épilepsie industrielle ! Mais, au fait, c’est bien simple ! Il est « fatigué de naissance », comme le disait un de mes amis qui était dans le même cas, sans avoir rien de commun avec Saint-Etienne.

Enfin Nigeot est franc, plus franc que moi qui n’oserais pas avouer aussi carrément mon amour, ma vénération, pourtant sincères, pour la bonne Paresse !

Mais le docteur Magne l’a interrompu :

– Nigeot, mon fils, vous déraillez. Nous allons au Chili, non pas dans le but de nous déguiser en macaques ou en volucres, mais bien avec l’intention de monter un grand établissement… dont nous reparlerons… Nous avons pris, de plus, la résolution de convertir les populations chiliennes, inconsidérément catholiques, mais douces et maniables entre toutes, au culte de la grande déesse malveillante qui régit, en réalité, ce monde calamiteux : j’ai nommé Mme Auguste, ou, si vous le préférez, Veuly, Mme Veuve Auguste, cette… fertilisante déité qu’adorent les Mages Oïrl et Shnoumah, cette bizarre ex-épouse d’un Brahma herboriste, laquelle, à force d’imiter ces oiseaux perchés dans les branches dont nous parlait tout à l’heure Nigeot, à force d’encombrer d’ordures nos pauvres existences humaines, finira, malgré tout, par nous porter chance dans ce monde ou dans un autre. Nigeot, lui, très révolutionnaire, a tenu longtemps pour le dieu Morovash, ennemi des sergents de ville, flics ou sergots ; mais je l’ai ramené à de plus saines idées ; il a dégommé son faux immortel et se rue, à présent, vers les autels élevés à Mme Auguste.

Nous avons décidément donné un accès au pauvre docteur Magne et sa « mythologie » nous fatigue. Kmôhoûn, qui voulait me forcer à menacer les deux « philosophes » de les accompagner au Chili, — rien que pour rire, pour « voir leurs têtes », — ne songe plus qu’à s’en aller.

Mon ou notre départ réjouit fortement les futurs aliénistes-missionnaires. Ils se résignaient à subir ma présence, mais je n’étais pas « persona grata », pas le moins du monde. Partis ensemble de Vassetot, ils ne se gênaient aucunement l’un l’autre ; leurs destinées se confondaient ; mais moi qu’ils ne s’attendaient pas à voir, j’étais une sorte de spectre évocateur des tristesses de « là-bas ». — Et puis s’ils se sentaient, eux, des libérés sinon guéris, du moins assimilés aux gens raisonnables, grâce à l’ « exeat » signé de deux diplômés, — tout ancien co-pensionnaire brusquement réapparu leur faisait l’effet d’un misérable fou en rupture de ban.

Il me faudra donc m’écarter soigneusement désormais, — si Kmôhoûn me laisse faire, — de ceux qui me connaissent, car à tous, aliénés ou sains d’esprit, j’apporterai une inquiétude ou une souffrance.

Comment agirai-je avec Irène ? Vais-je aussi l’effrayer et l’humilier. Elle a plus de raisons que n’importe quelle créature humaine de redouter mon approche ! — Mais une douce et vaniteuse folie me reprend : Irène est Irène. Elle n’est pas comme les Autres. Elle me pardonnera. Ne viendrai-je pas pour la soustraire aux mauvais traitements de ce monstre de Letellier, du mauvais magicien ?

Il me reste bien un doute qui me déchire le cœur, mais je m’en délivre assez vite. Il me semble que je lui arrache, — à ce doute, — les griffes, les serres plutôt, — et qu’il fuit comme un grand oiseau noir mutilé, — ridicule et pitoyable. Cette étrange matérialisation « d’un doute » m’épouvante de nouveau. Je deviens, bien sûr, de plus en plus dément : pourvu qu’un accès de folie furieuse ne s’empare pas de moi avant que je L’aie revue, rien que revue. — Ah ! Irène ! tes yeux noirs brûlants qui caressent vont me guérir ! Tu m’aimes, tu dois m’aimer, si absurdement laid, si stupide que je sois ! Tu as dû me pardonner mon odieuse brutalité. La passion que j’ai éprouvée pour toi, — avant et après le « crime », — a toujours ou presque toujours été si pure, oui si purement tendre qu’il y a des moments où le Monde Invisible me pardonne, où l’espace n’existe plus pour moi et où je sens ton cœur, ton adorable cœur, battre contre le mien !

Mon exaltation dure peu : Je me souviens tout à coup qu’il me reste une odieuse corvée à faire. Il est indispensable que j’aille trouver M. Cash et Nothingelse, banquiers, et leur demander tout ce qu’ils ont à moi, argent et valeurs. Je veux promener ma « princesse » par toute la Terre jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un royaume de quelques hectares à sa convenance, dans tel pays follement bleu. Cash et Nothingelse ont leurs bureaux sur la Rive Droite, — par bonheur pas trop loin des ponts. Je me présente à la caisse de ces remueurs de métaux franco-yankees (les métaux et les gens), — décline mes nom et prénoms, remets des papiers justificatifs et réclame tout, tout ce que la maison de banque détient pour mon compte. Un gentleman, irlandais de type, mais possesseur du plus nasillard accent, du plus antimusical « twang » du Kentucky, compulse quelques registres, prend une très petite feuille de papier, griffonne une plus petite addition, ouvre un tiroir, en extrait des billets bleus, quelque monnaie d’argent et même des sous — et me met sous le nez la somme de Trois cent douze francs quarante-cinq centimes ! !

Ma fureur muette, puis mon ahurissement n’impressionnent en rien le sous-financier transatlantique. Il m’explique avec gravité que ce qu’il vient de faire serait très irrégulier si « mon conseil judiciaire, Mossiôw Roffiôw », n’avait pas dit que je pouvais toucher cette somme (il dit : « cette chose » et prononce : ceïtte chowze) ; — que « Mossiow Roffiow » a mis tout le reste « dans son powche » et placé mes sesterces « ôïlleurs », — il ne sait pas où :

– Alors j’ai un conseil judiciaire et c’est M. Roffieux ! Je suis très surpris que mon cousin ait dédaigné la petite « chowze ». Il n’y a pas de petites sommes pour lui…

Mon celto-yankee excuse Elzéar en m’apprenant que la somme n’était pas rentrée quand vint le mari de Raoula et que mon scrupuleux parent « croyeït il rentreït pas ». Alors il a dit que je pouvais toucher et j’ai « toucheï ».

L’excellent Kentuckien referme son guichet et je n’ai plus qu’à me retirer, — pour aller cuver ma stupéfaction dans la rue.

Je paie le fiacre. « Mes moyens » ne me permettent plus de me faire secouer les viscères par des caisses à roulettes : L’omnibus, lui-même, ne tarderait pas à me conduire à la ruine. Il y a bien les camions et les haquets, mais les charretiers ont pris l’exécrable habitude de débarquer leurs passagers à coups de fouet, — et puis je n’en rencontre pas. D’ailleurs, il est tout à fait inutile que je regagne la Rive Gauche, j’ai bien de quoi aller jusqu’à Bordeaux, — mais après ? En admettant que je puisse m’offrir une place de troisième classe sur un transatlantique, j’arriverai aux Antilles sans le sou. Il m’est loisible de « travailler pour mon passage », mais les Compagnies de vapeurs se prêtent de moins en moins à cette « combinaison ». Je dois plutôt recourir aux voiliers. J’en trouverai à Nantes, mais le voyage pour me rendre en Loire-Inférieure est beaucoup plus cher que celui de Paris au Havre — et, dans ce dernier port, je n’aurai que l’embarras du choix.

Je sais parfaitement que Roffieux est à chaque instant fourré au Havre pour ses affaires et qu’il me sera désagréable de lui dire toutes les sottises qu’il mérite si je le rencontre. Mais tant pis ! Je ne vais pas me déranger pour un semblable filou. Si sa vanité est écorchée, il pourra la panser avec une compresse de billets de banque, car je ne vais pas lui faire un procès ! Je ne reconnais aucune espèce de tribunaux.

Je reprends donc le chemin de la gare Saint-Lazare et, quelques heures plus tard, les Havrais attardés sur le quai d’Orléans peuvent me voir déambuler, mélancolique mais plein d’espoir, regardant les navires en partance. Il est trop tard pour m’aboucher avec un armateur ou un capitaine, mais demain il y aura encore de l’eau salée verte ou bleue, et de grands joujoux en bois pour aller dessus.

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