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Chapitre 4

Onze heures du matin. Je sors de chez M. Onésime Bourdon, propriétaire de la ligne des Clippers antillais.
Ce notable commerçant m’adresse au capitaine Le Coatmabergastmelen commandant le trois-mâts Augustine Bourdon qui part dans deux jours pour la Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).

Comme je vais m’engager dans la rue du Chilou pour gagner le quai, j’aperçois sur le boulevard de Strasbourg deux silhouettes qui me sont trop peu inconnues. Malgré moi, je ralentis le pas. Mes silhouettes s’arrêtent devant la Grande Poste, puis se remettent à marcher et se rapprochent de moi tout doucement… Je vois bien qu’Elzéar et Raoula ne s’attendent guère à la surprise… que je ne leur avais pas ménagée.

Kmôhoûn exulte : « Fiche-leur donc une trempe à tous les deux ! » ricane-t-il. — Un instant, je suis sur le point de suivre ce conseil, car Elzéar est tellement rayonnant de bonté, son visage est si beau de rude et mâle franchise, ses yeux brillants disent si bien : « Je suis le sévère mais béat justicier », qu’il attire le horion comme le fer attire la foudre.

L’ineffable Raoula, également, a une dégoûtante expression de figure. On devine sans peine qu’elle se sent une « fàhmme arraprochable et admarablement bianvaillante et qu’elle remarcie le Cial de n’avoâr que dàs sentaments bian portés, alagants, discrâts et noblement dalicieux »… Ma foi ! je vais à eux, la canne levée !

En me reconnaissant, ils ont, l’un et l’autre, un mouvement de recul bref — mais très marqué : s’ils n’étaient pas aussi « distingués », je crois qu’ils tourneraient les talons et fileraient comme des lapins de garenne. Mais leur instinct de ce qui est « bienséant » leur prête un courage factice et ils me sourient si joliment que c’est moi qui perds contenance. Je suis affreusement gêné par ma canne dressée comme la trique de Guignol.

Ne sachant plus qu’en faire, j’en donne de grands coups sur le trottoir pour ne pas désarmer complètement. Des paroles me sont montées aux lèvres. Elles veulent sortir. Kmôhoûn, aussi, me tourmente, me taraude pour que je lâche mes épithètes, mais c’est d’un ton presque goguenard, en tous cas des moins menaçants, que je prononce :

– Canailles ! gredins ! escrocs ! Ah ! je vous tiens, bandits ! pirates ! saligauds ! voleurs !…

… Ils comprennent qu’ils peuvent affecter de croire que je prends la chose « à la blague » :

– Voilà bien des transports ! fait ironiquement Elzéar. Pourquoi ne pas dire en termes convenables que tu nous en veux de n’être pas revenus te voir à Vassetot ? Mais nous avons été si occupés ! Sans cela nous ne t’aurions pas fait languir…

– Et je n’âhme pas lâs « gros mots ». Ça me gâte mon plâhsir de vous retrouvâh ! chantonne Raoula.

– J’ai été bien heureux de savoir, reprend Roffieux, que le docteur Le Lancier t’avait donné ton « exeat »… sur ma demande….

Et il fait un geste comme pour parer une gifle qu’il s’imagine que je vais lui envoyer, outré de tant d’impudence. On devine qu’il a l’habitude de ce genre de parades… mais je ne suis pas outré. Je suis confondu !

Cependant je tiens à lui dire ce que je pense de sa conduite, — et sans ménagements :

– Tu ne sais rien de ce qui s’est passé à Vassetot, mauvais drôle ! Et raconte-moi un peu, filou, ce que tu as été faire chez Cash et Nothingelse, à Paris ?

– Une chose dont tu me remercieras du fond de ton cœur, plus tard, prêche mon cousin. « J’ai tout risqué », ta colère — et peut-être pis que cela : ton mépris ! — pour te défendre « contre toi-même » ; Je supporterai tes mauvais traitements s’il te plaît de m’en infliger. Je subirai n’importe quoi, trop content de t’avoir rendu « fraternellement » service.

– Et nous n’espâhrons aucune reconnâssance ! gronde la tragique Raoula. Notre affàhction n’a eu en vue que votre intérâht. Vous pouvâz nous vilipendâh ; pardonne-luah, Alzaar !

… Les bras m’en tombent ! (Ils m’ont pardonné ! !) Et c’est à peine si je parviens à bredouiller :

– .,.. Trop forts pour moi, ces gens-là ! C’est trop raide ! J’en suis renversé, — malade, — tué ! Ah ! vous savez, ce n’est pas le toupet qui vous manque !

Je lance ma canne dans le ruisseau et pivote sur mes talons. Arrivé à quelques pas de mes cousins, j’entends Elzéar qui, perdant la boule pour la première fois de sa vie, crie, — de trop loin, — à deux sergents de ville apparus :

– Empoignez-le ! C’est un fou échappé !

Mais c’est moi qui lui cours dessus. Il a le temps de se réfugier dans les bureaux de la Poste. Si je fais du scandale dans un « édifice public » on va me coffrer. Je me retire donc en jetant un regard inquiet du côté des « appariteurs » qui n’ont rien entendu : ils viennent de sauter sur un charretier en contravention, — le bousculent et le gourment. Je puis reprendre la rue du Chilou et me diriger vers le Bassin. Elzéar ne me poursuivra pas, maintenant. Je me hâte toutefois, non sans me retourner de temps à autre. Rien en vue. Mais je ne me sens bien à l’abri de toute ingérence policière, aliéniste ou fraternelle qu’au moment où, franchie la planche qui relie au quai l’Augustine Bourdon, je descends l’escalier de la chambre d’arrière.

Parfums de goudron, de suif, d’alcool et de tabac, — pour notre malheur ignoré de la Régie française.

Dans la chambre aux boiseries peintes en blanc et relevées de filets jaunes, dans la lumière un peu verdâtre que versent l’écoutille, les hublots et deux espèces de sabords, le capitaine Le Coatmabergastmelen, quinquagénaire cuivré et orné d’une terrible barbe fauve que ne fleurissent pas encore les pâquerettes d’automne, puise quelques forces dans un verre de grog très fragrant et des plus foncés. Du puro qu’il fume, un puro une idée moins gros qu’une banane, s’élèvent de capiteuses vapeurs bleues. — Le capitaine me regarde avec une certaine indignation et c’est sans grande douceur qu’il me demande :

– Qu’est-ce qui vous a autorisé à dégrader mon escalier et à pourrir le plancher de la « chambre » ?

– Je viens de la part de M. Bourdon.

– Ah ! nom d’un bougre ! c’est différent. L’aimez-vous corsé ?

– Qui, quoi ?

– Le grog, parbleu !…

Et M. Le Coatmabergastmelen me passe une banane de tabac qui, une fois allumée, me fait deviner ce que pouvaient être les chaudes brises du Paradis Terrestre…

– Je l’aime assez fort… avec très peu de sucre.

– Bon ! je vais vous envoyer ça, ce qui s’appelle carabiné. Collez votre derrière sur un siège. Remettez votre chapeau. Il n’y a pas de patères ici. Expliquez-moi le pourquoi de vot’ gracieuse visite, mon cher monsieur.

Le capitaine devient plus saccharin que le plus sucré des grogs :

– Capitaine, M. Bourdon m’a affirmé que vous m’admettriez à votre bord en qualité de pilotin.

– Ah ! mon enfant de garce ! Et vous n’avez pas honte, à votre âge !

Le capitaine se dessucre immédiatement. Il ne m’en envoie pas moins mon verre de grog avec un geste qui signifie : il est versé, il faut le boire !

– Mais, capitaine, M. de Fialligny a bien éfé pilotin à quarante ans et je n’en ai pas trente-cinq.

– Oui, il est légendaire dans la marine marchande, mais il nous a fichu là un bien fâcheux précédent. J’ai vu le moment où j’allais être obligé d’embarquer le Schah de Perse et le Roi Denis du Gabon. Qu’est-ce que vous fabriquerez à bord ? Vous ne savez rien f…

– J’apprendrai vite et j’ai de bons bras.

– Enfin ! Ça servira toujours pour « haler dessus ». Qu’est-ce qu’il vous demande par mois, M. Bourdon ?

– Deux cents francs à cause de mon âge avancé. Les jeunes, il les prend à moitié prix.

(Hélas, oui ! Je débarquerai à la Pointe-à-Pitre avec moins de cinq louis.)

– Deux cents francs ! C’est donné ! Vous savez qu’en chargeant un pilotin, l’armateur ne se contente pas de toucher une mensualité ; il fait encore l’économie d’un vrai homme qu’il payerait sans cet embarquement d’un « infirme ». Ça va me désorganiser tout mon équipage. Je croyais bien pourtant, cette fois-ci, échapper au « coup du pilotin », car nous partons après-demain et j’avais mon monde au complet. Voilà qu’il faut que j’envoie promener un vrai homme inscrit depuis huit jours. C’est…f…zutant ! — Enfin, c’est tant pis pour vous ! Vous ignorez tout et il vous faudra travailler comme si vous saviez….. autrement je vous f…..lanquerai aux fers, moi ! — Voulez-vous un autre grog ? Voilà comme je suis, moi ! Exigeant, très exigeant, — et vous vous en rendrez compte, mon gaillard ! — mais bon garçon, — le verre sur la main. Dites, revoulez-vous un grog ?

– Non, merci.

– Eh bien ! foutez-moi le camp, mais revenez demain matin à sept heures. Vous aurez acheté des bottes de mer, un surouât, un cirage, des chemises de flanelle épaisse et une couverture pour votre « cabane » ( 1) Vous apporterez tout cela et vous vous présenterez vêtu de toile bleue : c’est l’uniforme à mon bord. Vous « donnerez la main » à embarquer la légume.

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