Chapitre 5
Je ne dirai rien de la Pointe-à-Pitre. J’ai été malade tout le temps qu’a duré le déchargement
Nous avons « relevé » pour la Martinique où nous arrivons ce matin. (J’ai appris que « Mme Letellier, femme du gouverneur de la Guadeloupe », souffrante, elle aussi, — ma pauvre petite « princesse ! » — était allée se rétablir à Saint-Pierre. C’est pour cela que je suis encore à bord de l’Augustine Bourdon.)
J’ai cinq francs pour monter mon ménage à la Martinique, car j’ai versé dix louis au Capitaine pour mon mois. Nous avons mis exactement trente jours à venir du Havre jusqu’ici. Je compte : vingt-deux jours du cap de la Hève à la rade de la Pointe-à-Pitre, — traversée extraordinairement rapide, — six jours pour décharger, un jour pour lester, et vingt quatre heures pour filer grand largue d’une colonie à l’autre.
Il parait que ce n’est pas l’usage de payer sur le bateau, que l’on doit s’ « arranger » au retour avec l’armateur. Mais j’ai déclaré à Le Coatmabergastmelen que je n’étais pas sérieux, que je ferais des bêtises à terre et il a consenti à me rendre service en me débarrassant du dangereux métal. Comme cela je ne volerai pas la Compagnie des Clippers Antillais, — car vous savez d’avance que je ne remettrai jamais le pied à bord du trois-mâts dès que j’aurai pu opérer seul une petite descente sur le souriant rivage qui s’infléchit là-bas en croissant vert.
Non que l’on m’ait mal traité sur cette bienheureuse Augustine Bourdon. Le Capitaine est décidément un brave homme, parfois quinteux, mais en général rempli de mansuétude, quelle que soit sa férocité verbale.
Malheureusement, les autres voiliers ont déjà raflé toute la récolte de la colonie et ce n’est pas en allant charger du campêche en Haïti ou ailleurs que j’aurai la moindre chance de pacifier ma petite princesse et de gagner « les sommes » dont j’ai un absolu besoin si je veux l’enlever convenablement.
Et tandis que Le Coalmabergastmelen s’impatiente un peu injustement contre le Médecin retenu par deux maudits bateaux morutiers qui apportent de Terre-Neuve — en plus de leur odorante cargaison, — l’influenza et la pneumonie infectieuse, je repasse les souvenirs de mon étrange traversée, tout en m’extasiant, avec Kmôhoûn, sur l’incroyable beauté du paysage caraïbe, vert de tous les verts dans le bleu diaphane, tout frémissant de profondes végétations, aigretté des hautes palmes luisantes des cocotiers, — sur la grâce de la longue ville polychrome nonchalamment étendue sur les dernières ondulations des mornes, de chaude, de claire, de sombre émeraude.
Oui, ç’a été un bizarre voyage ! J’ai embarqué de la légume et du charbon pour le cuisinier, j’ai fourbi les cuivres des roufs et de la « chambre », j’ai appris à « briquer » un pont, le matin avec les matelots, à faire disparaître, dans la journée, de ses planches d’un blanc rosé les moindres traces des. . . . . .oublis des chiens emmenés par le Capitaine. J’ai nettoyé les cages à poules et la « bouteille », — sports charmants ! Il m’a fallu travailler dans la mâture, perché sur le marche-pied en filin des vergues, quand j’avais déjà bien du mal à « me tenir ». Je me suis habitué difficilement à ces besognes aériennes et ma poltronnerie a souvent prêté à rire à mes compagnons plus aguerris. Mais vraiment, les premières fois surtout c’était affreux. Par le gros temps les enfléchures paraissaient devenir, aux ballets désordonnés des vagues, tantôt de trop fragiles élastiques, tantôt des lames terriblement tranchantes, car je devais monter dans le gréement, nu-pieds, comme les camarades. Le ciel noir, le vol fou et les cris aigres et lugubres des goélands augmentaient ma terreur. Je me prenais à croire parfois que j’étais un damné dans un enfer gélide et sombre où de brutales trombes d’eau remplaçaient les flammes.
J’ai acquis un certain nombre de talents. Je sais « lover » les « drisses » et les « cale-bas », galipoter les mâts, faire de l’étoupe avec de vieux cordages et surtout « récurer » sans tripoli, ce dont je ne suis pas médiocrement fier. Mais, si satisfait que je sois de moi-même, je n’arrive pas à convaincre le Capitaine de mes aptitudes nautiques. De temps à autre, quand je m’avise de montrer quelque vanité après la conclusion d’un travail que je juge tout à fait remarquable, — et peut-être surhumain, — il hausse les épaules et me dit sans méchanceté, avec un dédain plutôt cordial :
– Oui, vous êtes un bon petit vieux jeune homme, mais vieux, vieux pour tout cela et puis froussard et feignasson. Vous ne serez jamais foutu de commander même une « Marie-Salope » (une de ces dragues à vapeur qui enlèvent la vase des ports) ; je ne vous fiche plus à la barre, même en pleine mer, — vous ne faites que des embardées, — et dans les atterrissages je commettrais un crime en vous laissant au gouvernail ; car « ce serait alors que j’aurais envie de suicider mon équipage et moi avec ».
Il doit avoir raison, mais je suis vexé tout de même, surtout depuis qu’il a refusé de m’apprendre à « faire le point » en m’affirmant que j’étais trop idiot pour « y foutt’ goutte ».
Nous avons aussi passé quelques nuits désagréables avant de reconnaître les Açores. Les heures noires n’étaient jamais bien réjouissantes en plein Océan, tant que nous sommes restés dans la zone dite tempérée. Les ténèbres opaques, sans la vacillante clarté de la plus petite étoile, le froid inquiétant et comme hostile, les bruits trôlants et tristes de la mer qui semblait cracher des menaces, les lueurs louches des feux de position dans la brume d’Erèbe, les cris sinistres de l’homme de bossoir perdu à l’avant, penché sur le gouffre d’encre, les navrantes sonneries d’heure en heure, tout cela parlait de mort et d’abîme. Mais si un fort coup de vent se mettait de la partie, la vie n’était plus tolérable. Quand, accablés de fatigue, à peine réchauffés par nos couvertures, nous étions réveillés en sursaut par l’affreux cri : « En haut le monde ! », je me sentais une âme d’assassin, j’aurais volontiers étranglé le Capitaine, le Second et le Maître d’Equipage par-dessus le marché. Nous bondissions hors de nos « cabanes », à demi vêtus, en pantalon et en tricot, sans même songer à remettre nos bottes, et nous jaillissions — littéralement — du poste des matelots. Nous titubions sur le pont balayé de lames glaciales, nous roulions les uns sur les autres, nous relevions et c’était une confusion de chocs, de chutes, de sauts épileptiques sur les planches glissantes, visqueuses, puis inondées, une folie d’ordres et de contre-ordres, une démente gymnastique d’escalades et de dégringolades dans les haubans, sur les hunes, sur les marchepieds de « grand voile », de « fixe », de « volant », de « perroquet » et de « cacatois », puis de nouveau sur le filin de la basse mâture, sur les hunes, sur les enfléchures dansantes mais plus solides à mesure que l’on descendait, puis sur le pont douché comme un patient de Bid’homme…. Et l’on se retrouvait grimpant ailleurs dans le noir, dans l’ouragan et les souffletants, les brisants paquets de mer. Les doigts cédaient, se décollaient du chanvre goudronné, se ragrippaient éperdument ; tant pis pour les ongles qui s’arrachaient !
Au matin on constatait qu’une chaloupe avait disparu ou qu’un « rouf » avait été à moitié démoli et par de beaux temps bleus et allègres nous rétablissions la voilure et refilions grand largue ou vent-arrière sur la mer de lapis-lazuli fluide qui roulait encore de petites collines d’eau, assez dangereuses malgré leur souriante luisance céruléenne.
….. En tout cas je n’aurai pas brillé comme marin. Le capitaine, révolté de mon affreuse maladresse et de mon ahurissement, a tenté par deux fois de « m’ouvrir les idées » en me mettant aux fers après des bêtises de calibre par trop monumental. Mais il a dû abandonner tout espoir de faire de moi un gabier tolérable et s’en console en me chargeant des corvées les plus particulièrement sales et répugnantes. Comme ce n’est pas, je le répète, un mauvais homme, en dépit des qualificatifs stercoraires dont il me décore à l’heure et à la journée, comme il a le grog facile et se montre assez jovial les jours de « belle brise », je garderai de lui un souvenir qui n’aura rien d’effrayant.
Et Kmôhoûn ? — Cet ex-mangeur de Tkoukriens tout crus fait le mort, s’abandonne complètement. Ce n’est que la veille de notre arrivée à la Pointe-à-Pitre par mer calme et sous un ciel joyeusement diamanté de rires d’étoiles qu’il se réveille pour m’adresser ce reproche bien digne d’un Aldebaranien plein de mauvaise foi :
– Ta hideuse peur est si violente qu’elle a fini par m’affecter, moi le brave des braves de Tkoukra !
C’est abject et ridicule. Il a été si parfaitement anéanti par l’épouvante qu’il n’a pas même eu le courage de se sauver et d’aller voir à Paris, loin des tempêtes, ce qui se donnait à son cher Ambigu !
Mais moi, je lui échappe pour quelques heures, assez involontairement du reste, pendant notre dernière nuit à la mer, entre la Guadeloupe et la Martinique.
Je ne crois pas qu’il soit possible d’attribuer ce que j’ai vu alors à un rêve. Nous venions de nous lever pour remplacer les tribordais. Il était minuit, mais l’azur nocturne était si limpide que je me figurais, à certaines minutes, vivre au centre d’un immense saphir, sombre mais admirablement transparent. J’étais éveillé comme à midi, occupé à « parer » des « manœuvres » sur le râtelier de grand-mât ; je vois encore les défauts du filin, des bosses, des écorchures, et distingue nettement deux petites taches de coaltar sur la drisse de perroquet. Tout à coup je me sens comme grandir, comme monter dans l’air, puis je sais, à n’en pouvoir douter, que je ne suis plus dans mon corps. Je l’aperçois au-dessous de moi, ce corps, faisant des mouvements identiques à ceux que mon instinctive volonté lui communique d’ordinaire. Puis il diminue et disparaît… Me voici flottant, vague et impondérable, dans une atmosphère de plus en plus bleue ; je traverse des zones lumineuses où tremblent de longs rayons bleus, verts, argentés, — d’or blême, d’opale blondie. C’est splendidement beau, mais, malgré mon état immatériel, je suis encore « trop près de la vie terrestre » pour ne pas souffrir de l’horreur du gouffre et de cette sensation que je suis perdu en le sublime inconnu de l’Infini. Qui me retrouvera dans cette immensité, qui aura pitié de moi ? Une voix me rassure : est-ce la voix de Jeanne Stolz, de la femme jadis aimée que me destinait le généreux Elzéar ? non, et pourtant !… Les paroles qu’elle prononce sont de celles (trop sublimes) que comprend faiblement ma médiocre intelligence ; je ne puis m’en faire qu’une très inexacte, très incomplète, très lointaine idée sans doute obscurcie par de grossiers contre-sens, mais je devine, me semble-t-il bien, que « certaines âmes humaines sont, par exception, trop suavement belles pour n’exister qu’enfermées dans leur triste prison de chair ; que chacune d’elles a son double, pareil aux plus scintillantes étoiles, en d’éblouissantes constellations invisibles pour le monde terrestre… et que… je flotte vers le reflet stellaire d’Irène. Très vite je franchis des espaces énormes dans une lumière de plus en plus adorablement troublante. La nuit du vide n’existe plus pour moi entre les archipels de Mondes : voici des systèmes solaires que ne révèrent jamais les astronomes de notre planète, des myriades d’étoiles qu’on dirait faites d’idéales pierreries (et combien mesquine est cette comparaison !)… Puis, dans l’aveuglant abîme, un astre grandit, grandit, paraît monter à ma rencontre, m’« encercler », m’emprisonner dans ses éclatants horizons. Je suis comme capté par l’immense sphère d’or rose qui monte encore « autour de moi » et va m’absorber. Il me semble que je roule (un esprit !), que je tourbillonne dans des flots de clarté de plus en plus douce maintenant… Enfin je touche en quelque sorte le bel astre aimé, — aimé, oui ! — puisqu’il dépend d’Irène ou qu’Irène dépend de lui…
Une forme s’éloigne, est-ce celle de Jeanne Stolz, toute vêtue, croirait-on, de rayons de soleil tissés ? Est-elle morte, Jeanne, ou son âme est-elle venue à mon secours du fond des radieux océans du sommeil ?
… Ma bassesse intellectuelle m’empêche de jouir complètement de ce qui m’entoure. Je suis sûr que, dans le peu que je vais essayer de dire, je vais tout caricaturer, tout rapetisser, tout matérialiser. En ce décor inconnu et presque indescriptible, si supérieur à ce que je suis ordinairement capable de voir, je m’imagine, — sans doute par un effet de mon aveugle grossièreté, — rencontrer des choses lointainement analogues à ce que j’ai contemplé de plus beau sur le globe sublunaire. Je me figure distinguer une flore : j’aperçois comme de grands bois dont les arbres ne sont que des fleurs ; rien que des pétales, des corolles, des calices embaumés, bercés par une brise qui est, elle-même, un parfum distinct des émanations florales, — mais également suave. Toutes les nuances du rose parent ces gigantesques bouquets fluctuants ; certains de ces roses, d’un rose de lèvres de brune, sont si incroyablement « émotionnants » et « voluptueux », — si je puis parler ainsi, — que j’ai l’impression qu’ils me font une âme neuve. Souvent une fleur se dresse seule, aussi grande qu’un arbre, — et d’une forme si divine, d’une senteur si « enlaçante » — c’est le seul mot qui rende (un peu ridiculement) ce que je ressens, — que l’air jouant autour d’elle tuerait de trop grand bonheur un être humain normal. Désincarné, je puis la respirer impunément, —et même, éperdu de joie, me fondre en quelque sorte en son enivrant nuage incarnadin. — De grands oiseaux prismatiques volent entre les cimes des arbres-fleurs où ils se posent parfois comme des caresses de lumière. Leur chant aux notes lentes évoque de magiques passés plus charmeurs encore que ce splendide présent. Le ciel est rose et or. Des sources roses traversées d’éclairs d’or fluent, — dont la musique ne se peut comparer qu’à celle de harpes qui auraient, — absurdement — des cordes de cristal, — et, allons plus loin dans l’absurdité : de cristal vivant. — Toute cette nature est comme « nimbée » — et pénétrée en même temps, — de gaîté tendre. Je flotte en les parfums roses des « bois », en la radiance apaisante des clairières, en toute cette douceur, en toute cette beauté que je sens être une infinie bonté manifestée par de transportantes images et par un « immatériel bien-être »…
Et, bien que follement désireux de ne jamais quitter cette atmosphère de délices dont je n’ai su donner aucune idée vraie, — je me sens inharmonieux, brutal, « déplacé », dans ce milieu de trop éthérée suavité. Une force bienveillante, attristée, je le devine, de me sevrer de joies dont je suis indigne, me chasse presque malgré elle.
Toutefois, au moment de quitter la délicieuse étoile qui me semble pâlir avant même que je l’aie abandonnée, — m’apparaissent tout à coup, plus diaphanes, plus aériens que le reste du surnaturel décor, — de merveilleux, d’invraisemblables palais de rêve et des végétations de prodige : ce sont les domaines imaginaires de ma « princesse »…
… Et, un peu à l’écart, s’élève plus nette, plus fermement dessinée ( ?), une sorte de grande villa antillaise à vérandas et à piliers comme de lumière blanche. Une mer ruisselante de soleil atteint presque son large perron neigeux, serti de roses pourpre, et lance une pluie de brillants irisés vers la forêt de cocotiers qui l’étreint et dont les longues pennes d’or vert frôlent ses hautes galeries.
Je crois l’avoir déjà vue, mais où ? en songe ou dans une autre existence ?…
· · ·
Et je me suis réveillé ( ?) au bruit de l’« appel au quart » sur le pont de l’Augustine Bourdon....
Autour du voilier maintenant, quelques heures après que j’ai fait cet étrange rêve ( ?) — les embarcations des noirs, yoles fines et pointues des deux bouts, peintes de tous les bleus, de tous les roses, de tous les verts, décrivent de longues courbes sur la tranquille rade couleur queue de paon. La plupart vont à la pêche ou en reviennent. Quelques-unes portent des « promeneurs » blancs, noirs, cuivrés, bronzés, citrins, ambrés, — de ceux pour qui l’arrivée et le mouillage d’un voilier sont un captivant spectacle qu’ils manquent rarement. D’autres sont montées par « Missié l’Arrimeur », le charpentier, le calfat, le boucher, des marchands de fruits, — jaunes et luisantes bananes, oranges énormes, parfumées et savoureusement mûres malgré leur nuance d’émeraude sombre, ananas écailleux, mangos, pommes-cannelle, avocats, sapotilles, etc., etc. (et tous les fruits, — rouges, verts, jaunes, violets, maïs ou ocre sont délectablement bons à la Martinique, peut-être meilleurs que partout ailleurs, — sauf les « fraises-pays » d’un magnifique et luisant rouge entre rubis et grenat, superbes mais détestables). — La petite goélette de « Missié Dominique », le pilote-major, nous quitte, gracieusement virante, comme un goéland qui serait tout blanc, — les ailes étendues et « gonflées » de brise. — De grosses gabarres se traînent sur le flot à la queue-leu-leu, chargées de barils de rhum, de boucauts de sucre et d’« emballages » fantastiques. Des mariniers vocifèrent, perchés sur les ballots, courant sur les grandes caisses, — ceux-ci d’un noir brillant comme une cassure de réglisse, ceux-là tabac sombre, fève tonka, chocolat frais, palissandre poli, très vieux chêne terni, fumé, — café grillé, café-au-lait, or sombre, jaune ambré, jaune mat.
On vit beaucoup sur l’eau et dans l’eau ici. Des centaines de baigneurs, de six à soixante ans, courent sur la plage, cabriolent, avancent dans la mer, toujours galopants, s’allongent sur le flot, se lancent à la nage, barbotent comme des Terre-Neuve, bondissent et se bousculent comme des troupes de marsouins.
Là-bas, sous les grands arbres du Mouillage, une foule aux vêtements d’un coloris vénitien s’agite, va et vient, semble processionner, — d’un éclat incroyablement gai dans tout ce vert intense, doux et profond.
… Enfin « la Santé » nous aborde, nous arraisonne et nous accorde la permission d’aller à terre. On descend le « youyou » à l’eau, puis on largue l’échelle « de commandement ». Le Capitaine et quatre matelots, dont je suis, selon la promesse de Le Coatmabergastmelen, prennent place dans ce youyou, dans cette yole, — et en route pour le Marché du Mouillage.
Sous la haute voûte de verdure il fait une chaleur un peu entêtante mais délicieuse, dans les parfums des fruits et des fleurs. La fontaine à large vasque tintante chante sa chanson fraîche et la brise de mer, encore légère, fait doucement osciller les arceaux de feuillage. De grandes femmes sveltes et nonchalantes, — sombres yeux caressants, carnations noires, mordorées, chaudement pâles ou à la fois brunes et délicatement rosées, poitrines bombées, hanches en forme de lyres, — habillées de longues et multicolores « gaules » traînantes, coiffées de madras flambants, d’un jaune solaire ou teintés d’aurore ou de couchant — circulent, onduleuses, d’un pas balancé, entre les étalages de citrons verts et de piments écarlates, d’aubergines violettes, de tomates, de bananes, de tous les fruits antillais chatoyants et comme vernis, — de poissons sur lesquels frémit la lumière et qui sont des joailleries d’or rouge, d’argent et de nacre bleue et rose. — Tamisée pourtant par les frondaisons, la clarté devient parfois si vive, surtout dans le halo rayonnant qui semble émaner des aveuglants piments et des citrons verts que l’on jurerait que les étalages vont prendre feu.
Là-bas, de larges palmes se balancent dans l’air bleu poudré d’or.
Un gros petit boucher noir et luisant comme une mûre, fait, avec son coutelas, une musique ( ?) étourdissante sur l’une des tables de pierre, à seule fin d’attirer la clientèle. Une vieille bonne femme assez fuligineuse, auréolée d’un madras potiron et lilas, lui réclame avec acrimonie un « ’ti môhceau » de viande qui manquait, parait-il, à son poids, hier. L’homme au coutelas répond dans un magnifique créole, mâtiné de montmartrais, — car le montmartrais arrive jusqu’aux Antilles aujourd’hui ( 1) :
– Ou pas fai’ vie bâton-chaise comme ça : foutez camp !
Il répète trois ou quatre fois cette sommation sur un ton de plus en plus menaçant. A la fin la bonne femme perd courage et se résigne à suivre l’avis si énergiquement formulé, non, toutefois, sans s’être soulagé le cœur en lançant à son ennemi cette suprême insulte antillaise, insulte neutre qui se jette aussi bien à une femme qu’à un homme ;
– Foutt’ sâlopp !
Vaincu par tant de gentillesse, le boucher la rappelle et lui donne son « ’ti môhceau » — et rit, — et rit, — à croire que sa bouche va lui faire le tour de la tête.
La chaleur est de plus en plus ensommeillante sous les arcades vertes, mais la brise prend de la force et son souffle tiède paraît exquisement aiguisé de fraîcheur dans tous les parfums de fleurs et de fruits qui combattent les acres et brûlantes senteurs des rhummeries, — où il y a comme un mélange de caramel — (bien entendu !) — de peau d’Espagne et de tan.
Les longues et robustes et souples femmes s’alanguissent encore et semblent glisser, flotter, — leurs beaux yeux à demi-clos, — au-dessus des dalles d’un rose presque mauve dans l’ombre verte où s’infiltre une bruine de topaze.
Nous voici, nous, les quatre matelots, chargés comme des consciences de politiciens. Le Coatmabergastmelen nous regarde avec satisfaction plier sous le faix. Puis il a pitié de nous :
– Tiens bon, garçons ! Il y en a assez comme ça ! Au tour du cuisinier de rigoler quand il va nous voir embarquer tous nos vivres.
Nous n’avons guère de chemin à faire pour regagner le youyou, mais nous sommes terriblement alourdis par les sacs de pain, de légumes et de fruits, — les paniers de viande et de poisson, J’avais bien l’intention de profiter des allées et venues des acheteurs et acheteuses pour disparaître dans cette petite rue toute verte qui s’ouvre entre deux hautes cases de bois à balcons frêles et à vérandas… Par malheur le capitaine ne me quitte pas d’une semelle. Je ne pense pas qu’il y mette de la malice ; mais il est de belle humeur, en veine de causer et j’ai la malchance qu’il m’ait choisi aujourd’hui comme auditeur… Mais, au fait, j’entrevois maintenant un petit projet d’évasion plus facilement exécutable et bien plus simple que le premier, — ne nécessitant ni bousculades ni trots éperdus. Attendons à ce soir.
Nous rentrons à bord, déjeunons sur le pont, sous la tente de toile à voile que rend nécessaire le trop beau soleil des Antilles, — nous intéressant à ce qui se passe sur les dunettes et tillacs des navires mouillés auprès de nous. Il fait bon sur la rade, en plein bleu, avec la vision féerique de l’île voisine.
Bientôt une nouvelle provenant des bureaux du consignataire me charme au delà du possible : comme il n’y a, décidément, plus rien à glaner dans le port de Saint-Pierre, l’Augustine Bourdon quittera demain le Mouillage pour se rendre à Miragoane (Haïti). Je trouverai sûrement un peu après la tombée de la nuit l’occasion que je cherche et demain, tandis que je jouerai des jambes sur les routes ombragées de manguiers et de sabliers, allègrement empanachées de palmes volantes, l’équipage du trois-mâts aura autre chose à faire qu’à me chercher, — larguant des voiles, en carguant d’autres, changeant « les bras » au vent, par les « folles risées », dans l’azur du large.
Je ne m’étais pas trompé. Messieurs les fournisseurs, curieux et autres sportsmen, pour lesquels le pont d’un voilier est un champ de manœuvres tout indiqué, ne sentent pas leur ardeur visiteuse refroidie par la tombée de la nuit.
Pendant le dîner, vers sept heures et demie, avant le lever de la lune, — retentit de nouveau, lancé de la plage, le cri tant de fois entendu dans la journée :
– Ahghîstine Bouhhdon ! ho !
Comme je m’y attendais, tout le monde proteste cette fois, depuis les marins installés à l’avant jusqu’au capitaine, qui, attablé près du mât d’artimon, finit son plat de « cribiches » (crevettes grosses comme de petites écrevisses), et surveille déjà sa cafetière, russe… ou autre.
A l’immense stupéfaction de Le Coatmabergastmelen qui me sait fainéant et ennemi des corvées, je me lève sans trop d’empressement mais avec décision et, — à ceux qui me reprochent d’encourager les « em… nuyeurs », j’adresse cette réplique, — inattendue de ma part :
– Oui, c’est toujours comme cela : on ne veut pas répondre le soir, — et puis le lendemain on s’en repent. C’est peut-être quelque chose de très grave que l’on veut nous faire savoir !
– Ouatt’ ! Un simple baladeur qui n’a pas encore son petit effet de nuit sur rade dans sa collection…
– Enfin, du moment que vous ne vous dérangez pas, que vous importe !… Je crois plus prudent d’aller voir…
– Vous allez vous foutt’ au plein ou capoter avec la yole.
– Pour cela non ! Je suis mauvais marin mais je canote comme feu Banc-à-coulisses lui-même.
– Ça, c’est vrai, grogne Le Coatmabergaslmelen, ces sales Parigots, c’est tout le temps à naviguer dans des espèces de boîtes à savon entre la Morgue et… l’Opéra ( ! !)
Mais ce n’est pas le moment de relever des erreurs géographiques, même grossières comme celle-là. Le Capitaine me laisse aller, — c’est le principal ; il fera un autre jour ses excuses au maire du IXe arrondissement.
La nuit est d’un splendide bleu sombre velouté, les étoiles semblent sourire à leurs images dans l’eau calme.
Je descends rondement l’échelle, détache le youyou et, sur un liquide ciel nocturne où des rayons d’astres, par un frisson de houle, zigzaguent brusquement comme des éclairs, je « nage » vite, vite, vers les « accores ». J’ai aperçu mon « crieur » qui répète son appel infatigablement, jusqu’à la seconde où l’étrave de la barque touche terre à un mètre de lui.
C’est un vieux monsieur très noir, de physionomie respectable et paterne. Il me sourit, bénignement, au clair d’étoiles. Je lui tire mon chapeau et lui dis avec une extrême politesse :
– Vous seriez infiniment bon, Monsieur, de m’attendre cinq minutes. Je suis chargé par le Capitaine d’aller chercher deux litres de rhum chez Mme Cambyse, en face de la gendarmerie du Mouillage.
– Allez, allez, mais faites vite, mon ché. Il faut que je voie votre capitaine pour une affaire incroyablement sérieuse. Je suis Missié Célinice Inzinor chante la basse-taille gutturale du bon vieux, une voix importante d’orateur pour Conseils municipaux.
La place du Marché traversée, une rue montée, je me trouve dans la verdure, — un peu oppressé par de chaudes et trop suaves odeurs de serre… Je ne pense plus au brave M. Célinice Inzinor.
…….. C’est très joli de me trouver libre, à terre, dans la colonie où ma « petite princesse » est venue en convalescence, mais je n’ai plus que cent sous et ignore où je coucherai. Il ne faut pas songer à camper à la belle étoile, dans une île où les serpents, — des bothrops lancéolés, — aiment, paraît-il, à faire leur petit tour par les nuits sereines. Je marche longtemps, un peu au hasard, sous la voûte feuillue, débouche sur une large route et, abruti de fatigue, ne songe plus, pour le moment, qu’à demander un coin où dormir, dans la première case venue.
En voici justement une dont l’apparence est inviteuse. Le toit disparaît sous les plantes grimpantes maintenant bleuies de lune, et les minces piliers qui soutiennent l’auvent de la galerie basse sont enguirlandés de longues « grappes » de fleurs.
Toute la maisonnée, — de braves noirs à figures ouvertes et rieuses, — m’accueille comme un camarade. On est hospitalier à la Martinique et c’est à qui me versera une tasse de café ou une goutte de rhum, me servira une grande assiettée de « court-bouillon poisson » ou de soupe zhabitants au gombo et aux pois d’Angole.
On ne me demande ni ce que je fais dans le pays ni mes intentions futures. On m’installe proprement pour la nuit et je m’endors, tandis que mes hôtes chantonnent tout bas ou causent entre eux à petit bruit.
Au matin, après avoir insisté pour me faire déjeûner, le maître de la case avise mon couteau pendu à ma ceinture par un bout de fil-caret — et qui est sorti de ma poche. Il prend un air mystérieux et me fait une assez copieuse allocution en créole. Comme je ne comprends pas bien, il se donne la peine d’aveindre son français des jours de gala et me tient le petit discours suivant :
– Couteau-là est bavard. Il dit vous avez foutu camp d’un bateau. Oh ! ça pas bien dangereux, vous n’êtes pas marin-l’Etat, alors les gendàhmes-grosses-bottes ( ! !) yo vont pas couri’ après vous. Mais vous avez pas de l’âhgent en pile, est-ce pas, mon ché ? Suis pas riche, moi, mais ya toujou ion vié pièce-dix-sous pour les « collègues » emméhdés (Il gagne deux francs par jour et a sept enfants).
Et après une petite lutte, il faut bon gré, mal gré que j’empoche les cinquante centimes. Je fais semblant de rire, mais je crois que je n’ai jamais été aussi reconnaissant de ma vie. Comme on l’a dit souvent, l’intention est tout. Et ce n’est pas fini : avant de me mettre en chemin, je dois encore « décrocher mabouya ». Le mabonya est un mystérieux et, du reste, imaginaire lézard dont on a parfois la gorge obstruée, le matin, aux Antilles. Ce saurien est fort méchant et — pourvu de terribles griffes, — s’accroche impitoyablement aux parois du pharynx de ses victimes ; rien ne peut lui faire lâcher prise, rien, — sinon un fort coup de rhum. Quand le mabouya est décroché, il est élégant d’ « envoyer gendâhme ». Envoyer un gendarme, c’est avaler une bonne goutte du déjà nommé rhum, puis se rafraîchir la bouche avec une gorgée d’eau qui doit suivre immédiatement l’alcool.
Enfin me voici en route, après avoir serré la main de Cicéron Fanfan, mon hôte.
Je crois qu’il n’y a pas, au monde, de meilleure population que celle de la Martinique, — (blanche, noire ou mulâtre).
Vais-je me diriger sur Fort-de-France ou commencer par demander où se trouve la femme du gouverneur de la Guadeloupe, qui doit être connue ? Les deux idées ne valent pas grand’chose. Il aura été inutile à Irène d’aller aussi loin que Fort-de-France pour trouver le bon air. Toute la colonie est admirablement saine, deux ou trois points exceptés, et si je parle de la « conjointe » d’un grand manitou colonial, — moi, vagabond mal équipé, — je puis devenir suspect. — Puis une obscure intuition me porte à retourner à Saint-Pierre. Le plus « sage » n’est-il pas de me fier à la veine qui m’a bien servi jusqu’ici ?— La petite pièce d’argent de Cicéron Fanfan sera certainement un bon fétiche. Je la jette en l’air : si elle retombe face, je ferai route vers le Nord ; si elle me montre le côté pile, je mettrai le cap au Sud. —Face ! C’est décidément vers Saint-Pierre qu’il convient de cheminer.
A l’instant même où je reviens sur mes pas, l’augure est confirmé par un fait des moins étranges, mais en lequel je me plais à voir, alors, un mystérieux encouragement. Cette route des mornes, la « Trace », — à l’endroit où j’ai consulté le Fatum, — surplombe si bien les basses terres que n’apparaît plus à mes yeux le plus petit morceau de plaine : rien que la mer, toute de saphir lumineux :
Or, — exactement à la minute où mes regards se reportent sur le bleu des vagues, voici que semblent sortir de l’immense muraille de brillante végétation que j’ai sous les yeux, une pointe de mât, puis une vergue, deux mâts, trois mâts, puis toute une coque, — la coque de l’Augustine Bourdon, — parbleu ! — la seule sur rade qui soit peinte, — sous prétexte de gris, — d’un mauve presque rosé, reconnaissable à des milles de distance. Le bon voilier prend le large en m’abandonnant. Hurrah ! hurrah ! Saint-Pierre m’est ouvert à présent. Je vais traverser la ville, — la suivre, plutôt, dans toute sa longueur, et chercher au Nord, toujours au Nord, jusqu’à ce que la côte tourne…
Je redescends allègrement vers la plage par un « raccourci », — … assez long ! — parcours les trois grandes rues du Mouillage, du Centre et du Fort, aux maisons de bois vieilles ou neuves, simplettes ou coquettes, mais toujours propres, les unes sans un ornement, les autres garnies de jolis balcons ouvragés, — entrevois la Savane de l’Evèché, profondément verte et intensément créole, presque « Paul et Virginienne », le Théâtre et ses cocotiers, la Batterie d’Esnotz aux ombres bleues, jusqu’où paraissent monter les reflets des feux bleus de la mer, — la Roxelane dite Rivière du Fort, son pont de pierre et tout son « décor de fond » feuillu et fleuri, le Marché du Fort, aux manguiers et sabliers géants, — l’Eglise SaintPierre et Saint-Paul perchée sur un terre-plein d’où montent, droites, les colonnes blanches et smaragdines et les flèches pennées des palmistes ; — je dépasse les dernières maisons de la ville. Maintenant blanchoie l’Habitation Périnelle, jadis célèbre et toujours jolie avec ses hauts, aériens et grêles palmiers. Je marche encore longtemps, puis me repose en mangeant la première chose venue dans un -K- ( 2) assez primitif et africain d’ornementation…
….. Voici que houlent les panaches d’une forêt de cocotiers toute diamantée d’embruns lancés par les grosses vagues, crêtées d’écume, d’une petite anse, - béryl, turquoise et mousse d’argent. Une grande villa, comme de lumière blanche, miroite entre les pennes d’or vert et des roses pourpre qui semblent vouloir ensanglanter son perron neigeux. C’est la maison que j’ai « entr’aperçue » dans l’étoile délicieuse. Je jurerais qu’Irène est bien près de moi, à présent que je vais la voir…..
Des domestiques de tous les teints connus, depuis le rouge clair normand jusqu’au noir satiné le plus congolais, vont et viennent sous les galeries, sur les marches, — sous les verdures qui entourent la villa. Je n’ose interroger personne, mais je suis de plus en plus certain que je suis arrivé à bon port. J’attends longtemps, caché derrière un bosquet d’orangers hauts comme des cèdres — et commence à désespérer de contempler ma « princesse » ce jour-là quand ma bonne étoile ( ?) me met brusquement en présence de Chapitel, l’ancien domestique de Roffieux, devenu comme il va me le raconter, — le valet de chambre du potentat Letellier :
– Oh ! monsieur Veuly ! Vous ici — et dans cette tenue….. de….. de….. navigateur !…..
Et après un échange d’explications :
– …..Sûr alors que Léonard, ç’ui d’Vassetot, n’avait pas tort quand il prétendait que vous en teniez dur pour Madame, car ya du ch’min et d’la nausée depuis la Seine-Inférieure jusqu’à ici. Mais s’il est permis à un simple serviteur comme moi, qui suis le vôtre, d’exprimer une « manière d’opinion », j’aurai celui de vous dire que vous vous êtes pas ennuyé : y’avait aussi l’aut’ Madame, celle de Monsieur vot’cousin qui en avait un, de coup de marteau, pour vous ; et sans offense vous n’avez rien d’une estatue ni d’un curassier ou zouavre. Elle parlait souvent seule, la Dame de M. Roffieux et j’ui en ai entendu défiler, un chapelet, un soir, qu’yyavait eu du monde et des petits verres : Les personnes parties, elle était restée dans le fumoir où j’étais venu pour ramasser des cigares qui traînaient, — (des « pas fumés » et aussi des « à peine ») — Elle en racontait, elle en racontait mais elle en revenait toujours à répéter : « Ah ! Philippe Veuly ! Philippe Veuly ! Tu m’aimes pas après que je me serai scarifiée pour toi ! Eh bien, je t’abandonne aux esplotations de cette canaille d’Elzéar. Tu m’as aimée pourtant puisque tu t’es « esbigné » une nuit de ton Vassetot pour me déshonorer de tes amours saladiques et que t’as réintégré ta boîte après ça ! — Elle s’exprimait mieux que moi, vous pensez ! J’arrange ça comme je peux : yavait des mots d’officier !
(Chapitel sait fort bien que lui-même ignore peu de « mots d’officier ».)
Kmôhoûn qui ne bronchait plus depuis la scène qu’il m’avait faite la veille de notre arrivée aux Antilles, se met à ricaner. Bien entendu, ce rire ne sonne pas mais il me secoue plus atrocement les nerfs que les éclats de grossière gaîté de cent alcooliques assemblés.
Et pendant que Chapitel continue à m’entretenir des sentiments de la distinguée « Raoula », le Tkoukrien se confesse :
– Ah ! je ne t’en ai rien dit, mais tu aurais pu t’en apercevoir si tu avais consulté mes souvenirs. Et tu ne regardes jamais en toi-même ! — Mon vieux ! Ce que c’était délirant de cocasserie ! Tu connais le sourire — exaspérant de prétention, — de « l’épouse Roffieux » Eh bien ! tu sais, — cette chose, cette chose que l’on ne voit guère que dans ces cas-là, — (quand on la voit !) — oui ? — eh bien ! la chose avait presque (Il s’esclaffe), – le même sourire, — ou je me le suis imaginé ! C’était tordant !
Quel affreux dégoût ! Infect, répugnant Tkoukrien ! Que n’as-tu un corps que je puisse tenailler, lacérer, mettre en charpie, — en bouillie !
Mais il importe que l’expression horrifiée, sauvage et féroce de ma physionomie ne mette pas en fuite le bienveillant Chapitel. J’ai des renseignements plus importants à lui demander. — Je me calme par un terrible effort de volonté et interromps sans brutalité sa conférence sur Raoula en le priant de me donner des nouvelles d’Irène :
– Elle est bien mieux ! Il n’y a plus ça de folie, plus ça ! Et c’est elle qui domine son mari à l’heure qu’il est. — Au commencement, il lui fichait des beignes, il l’appelait d’un tas de vilains noms et lui envoyait des « objets » à la tête, qu’elle en a une marque ou deux. Mais maintenant il y a une vieille négresse un peu sorcière qui prétend qu’elle lui a donné un philtre pour avoir « le dessus avec Monsieur ». Oh ! il est vraiment gentil à présent avec elle qui fait ses efforts pour lui cacher que, sans lui en vouloir (car elle n’est pas méchante,) elle aimerait bien le voir plus loin….. Il en maigrit…..
Je vois que je n’obtiendrai plus que des ragots imbéciles, — et coupe encore une fois la parole à l’officieux de l’omnipotent satrape.
– …..Et sort-elle parfois dans l’après-midi ?
– Certes, et elle ne va pas tarder. Vers ces heures-ci, quand la brise donne comme « tout de suite » elle va faire un tour jusqu’à l’autre bout de Fond-Corré, vers Saint-Pierre sous les cocos et les manguiers.
Je me délivre de Chapitel en lui affirmant que je dois retourner à bord avant la nuit, que j’ai eu des maheurs (détail, hélas ! trop vrai !) et que j’émigre (voyons ! où pourrais-je bien émigrer ?)… Tiens !… au Vénézuela où l’on vient de découvrir des mines d’or dans la province de Guarico…..
Puis je fais un grand détour et vais me poster de l’autre côté de la villa, dans une étroite sente où la haute, l’épaisse feuillée tropicale, blutant la splendide averse de flammes blondes, la transforme en vert crépuscule.
On ne me surprendra pas. Ne doivent se faufiler dans ces enchevêtrements de lianes que de bons vagabonds noirs, chasseurs de tourterelles sauvages ou des immigrés hindous coupeurs de choux-palmistes….
Et je puis parfaitement surveiller les abords de la belle case blanche, lumineuse.
Des heures, — ou des minutes incroyablement longues — s’écoulent :
Enfin, une femme que je reconnais — et ne reconnais pas, j’étouffe un peu ! — Mon cœur bat à grands coups sourds qui me secouent, qui me brisent, — une femme vêtue de mousseline rose pâle descend les marches du perron ; personne ne l’accompagne :
Est-ce elle ? Je ne sais plus ! Oui,c’est Elle ! mais qu’y a-t-il en Elle qui me déroute ainsi ? — Elle est sur le chemin qui longe la mer ; elle s’avance de mon côté ; elle s’approche, s’approche !….. —
A cinq pas de la sente, Elle s’arrête — et demeure là un long moment, comme attirée et repoussée par l’allée sombre aux larges feuillages retombants. Je la vois en pleine lumière et la regarde avidement ; oui, avidement ! Si je ne redoutais de paraître grotesque, j’écrirais que mes yeux ont faim et soif d’Elle ! Mais qu’y a-t-il, mon Dieu ! — De loin, après une courte hésitation, je l’ai reconnue. A la contempler de si près, je n’éprouve plus du tout la joie immense que j’espérais, que je craignais, — cette joie dont l’attente me causait une douloureuse, une exquise peur
C’est Irène et ce n’est plus Irène ! — Serais-je un misérable assez brutalement insensible pour l’aimer moins parce qu’il est évident qu’elle a souffert, — et beaucoup souffert ?
Elle est toujours belle, mais autrement qu’à l’époque où elle est « entrée en moi » non comme « un coup de couteau » selon l’expression du dieu Baudelaire, mais comme un suave et puissant parfum qui a envahi tout mon être. La nuit magique de ses yeux est aussi sombrement resplendissante que par le passé. Si son teint a pâli, s’est en quelque sorte un peu éteint, il a pris des délicatesses, une douceur de pétale mourant. Son visage a la fine et chaude couleur d’une rose-thé qui se velouterait d’un presque imperceptible pollen d’or. Sa bouche aux cruels et adorables arcs roses est toujours aussi fraîche. Tous ses traits ont gardé leur pureté. Je les revois pareils à ce qu’ils furent naguère — (y a-t-il plus ou moins d’un an ?) — oui, pareils, mais pourquoi leur harmonie d’ensemble est-elle différente ? — Il n’y a en elle aucun changement très marqué, — pourtant ce n’est plus la même femme. Bien que sa beauté ne présente rien de morbide — (loin de là : Irène semble plus forte, plus énergique ; il y a même dans son œil un éclat de fière volonté que j’ignorais) — bien que cette beauté n’ait rien que d’épanoui, de triomphant, de superbe, un peu dans le sens latin du mot, — je ne puis m’empêcher de sentir, au fond de moi-même, qu’elle a, je le répète, beaucoup souffert, qu’il s’est produit en elle une transformation à la suite de laquelle son essence intime s’est complètement altérée. Je suis sûr que c’est son ancien reflet que j’ai vu dans l’étoile délicieuse, et non l’actuel.
Elle est toujours charmeuse, mais son charme est autre, moindre, par conséquent, pour moi. Je m’imagine que mon amour se modifie, que je ressens pour elle une nouvelle passion, mais ce n’est plus la passion de jadis (deja dis) qui m’inondait d’un trouble, bonheur si follement grisant, si exquisement inquiet. Et pourquoi me leurrer ? Non, ce n’est plus cette femme-ci que j’aime, mais bien l’Irène de jadis, — celle qui a disparu ! — Oui, c’est une Irène que je dévore, que je bois des yeux, cherchant en elle un rien qui puisse faire renaître la vieille ivresse, la seule réelle, mais ce n’est pas mon Irène !
Alors, c’est fini ! J’aime une femme qui n’existe plus. Je n’aurai même pas l’espoir de la retrouver dans une autre vie, puisque, maintenant, a varié le principe subtil qui émanait d’Elle comme le partum d’une fleur. Elle n’est plus Elle ! Elle ne sera jamais plus Elle !… Et moi-même, ai-je encore une raison d’être après cela !… Ce n’est pas de la douleur que j’éprouve ; c’est une sorle de morne indifférence pour tout ! Rien ne m’intéressera plus. Oui ! c’est fini ! et je suis fini aussi !…
· · ·
Je me mets à rire si fort qu’Irène étonnée, — oh ! nullement apeurée ! — marche droit au petit sentier, soulève un rideau de lianes et de feuilles retombantes et m’aperçoit. Non, certes ! Elle ne se ressemble plus ! Que reste-t-il de la « petite princesse » craintive et si divinement « femmelette » ? (oh ! pas toujours si femmelette !) Sa physionomie devient énergique, presque menaçante ; sa voix, encore douce mais plus grave qu’autrefois, sonne autoritaire, dans le silence des futaies :
– Votre plaisanterie est stupide ! vous avez voulu m’effrayer, n’est-ce pas ? Si vous n’avez pas réussi, je vous sais quand même mauvais gré de la détestable intention. Allez-vous-en et vite ! vous m’entendez !
Ces paroles allument en moi une insane et furibonde colère immédiatement attisée par Kmôhoûn. Malgré mon trouble, je lis, je suis forcé de lire dans l’âme du Tkoukrien mieux qu’en la mienne propre. Lui aussi est enragé contre cette femme qui se permet de lui apparaître différente d’elle-même, — qui ne pourrait plus lui donner exactement les mêmes joies que la nuit de… mon emprisonnement dans la cellule, — contre cette femme qui après cela nous parle « comme à des chiens » ! — Exaspérés, nous nous jetons sur Irène ; je la saisis aux coudes et l’attire violemment dans le fourré. Oh ! ce n’est pas que je la veuille, à présent ! Il me serait moins pénible de me tromper avec une autre qu’avec Elle. Non, je ne la veux pas. Mon désir forcené est de la meurtrir, de la punir dans sa chair menteuse, — oui, menteuse puisqu’elle ne m’illusionne plus de la même façon, — de la battre sauvagement, comme l’eût fait une brute de l’Age de pierre châtiant sa sournoise femelle pour se venger d’une longue trahison.
Et tout en me révoltant contre moi-même, je la frappe, je la supplicie avec des raffinements de férocité. — Et arrive ce que je prévoyais obscurément sans oser me l’avouer : elle m’a reconnu, maintenant — et s’interdit les plaintes pour éviter que l’on se rue à son secours, que l’on m’abatte comme une bête hydrophobe. Oui, à Vassetot, je l’ai honteusement souillée ; aujourd’hui je la martyrise, abject bourreau que je suis ! Mais par le fait du viol perpétré naguère et qu’elle subit à demi consentante… pendant… des secondes… je suis devenu en quelque sorte une chose à elle, moi qui croyais m’emparer d’elle — et elle me défend par son silence.
Moi, hideux lâche, je me réjouis de la voir pleurer à grosses larmes, tandis qu’elle serre les mâchoires pour ne pas crier. Je lui tords les poignets, je les mords ; je lui enfonce mes ongles dans la gorge. Elle essaie de lutter un peu, mais je lui en ôte tout envie en lui tenaillant les joues, en lui pétrissant les seins, en fourrageant ailleurs, les griffes en avant. Oh ! quelle douloureuse jouissance me causent ses gémissements étouffés ! Combien je souffre de ses souffrances, mais que c’est atrocement bon ! Ah ! je vais prendre mon couteau, l’entailler, la saigner un peu, pas trop ; je ne tiens pas à la tuer si vite ; je veux faire durer le plaisir !… Et je pleure autant qu’elle… Oh ! cette délectable torture de l’affreuse pitié vaincue ! Je pleure, mais j’exulte !… Irène a vu la lame briller. Ses yeux expriment une terreur infinie — et, tout à coup, tant de douceur suppliante ! Mais redevient-elle folle ? Voici qu’elle me passe un bras autour du cou et m’écrase, me brûle les lèvres, — de quel baiser ! — Ah ! je comprends : la « drôlesse » veut se sauver en se « prostituant ». Elle aimait mieux mes violences de là-bas ; c’était plus gai ! — Et je lui mords la bouche jusqu’au sang !…
Mais brusquement tombe ma frénésie. Une vraie, une délirante pitié s’empare de moi, me bouleverse, me navre d’une peine si aiguë que j’en hurle presque…
Car le néfaste Kmôhoûn, le glaçant fantôme évocateur de l’Astre Rouge, du lointain globe de sanie, vient de s’élancer hors de moi, de me délivrer de sa présence « à jamais », a-t-il grondé (je crois l’avoir, cette fois, matériellement entendu).
Part-il heureux de m’avoir conduit où il devait me conduire : à l’infamie des infamies, — ou l’ai-je horrifié par ce crime sans nom qu’il a voulu et que je viens de commettre, en rendant morsure haineuse pour baiser, — forfait peut-être sans exemple dans l’histoire des Mondes ?
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