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Dans les premiers jours du mois de février, quatre mois environ après la mort de Robert, Fabrice reçut un télégramme de Marseille : la malle des Indes venait d’entrer dans le port, Alban de Lalande annonçait son arrivée prochaine à Paris.
Il venait régler la succession de son frère, liquider sa situation dans la maison de banque « le Crédit des rentiers ». Cette maison s’effondrait.
Depuis la disparition de Robert, son associé s’était borné à une surveillance de premier employé, sans rien tenter, sans rien entreprendre pour soutenir la fortune de leurs brillants débuts financiers.
Des sociétés nouvelles se fondaient qui diminuaient chaque jour la clientèle récente de la maison. Fabrice assistait, impassible et las, à cet évanouissement de ses espérances dorées, n’ayant qu’un souci, l’arrivée d’Alban.
Il se débarrasserait alors complètement de la préoccupation des affaires et se retirerait avec les revenus médiocres qu’il sauverait de la débâcle, dans un coin où il pût savourer sans distraction l’âpre et incessant tourment de sa jalousie inavouée contre le mort auquel Gatienne songeait toujours.
Pas un mot ne lui échappait devant sa femme de ses doutes atroces ; mais il la couvait d’une attention ardente, épiait dans ses yeux le passage de ses pensées, traduisait ses pâleurs, cherchait un sens à ses moindres gestes.
Il veillait la nuit sur le délire de ses rêves, guettant un mot, se tordant pour un sanglot ou un soupir.
Une rage lui était venue : il voulait savoir. Il se sentait prêt à crier à Gatienne : « Avoue-moi tout, et je te pardonnerai ! » Une certitude l’eût torturé moins cruellement, pensait-il, que ce doute infernal qui détraquait son cerveau, le faisant parfois agir comme un fou.
C’est qu’aussi Gatienne ne se consolait pas. On eût dit qu’elle mourait de la mort de Robert. Et, brutalement, Fabrice la poussait à la joie, l’obligeait à chanter, l’entraînait à tournoyer avec lui, subitement, dans un pas de valse, feignant de se divertir. Et il lui criait :
— Ris donc, mais ris donc !
Il lui disait aussi :
— Ne croirait-on pas que nous devons porter éternellement le deuil de cet étranger, dont la mort, du reste, nous a sauvés de la ruine ? Car, un peu plus tard, et le rachat des mines de Houdan nous précipitait dans une faillite épouvantable. Il se serait certainement brûlé la cervelle après cette catastrophe inouïe, amenée par lui. C’est-à-dire, concluait Fabrice d’un ton léger mais les yeux braqués sur Gatienne, que c’est une bénédiction qu’il se soit noyé la veille. Si j’étais dévot, je dirais qu’il a été poussé par le doigt de Dieu.
Et Gatienne frissonnait avec des rougeurs subites.
Et sans cesse Fabrice reparlait de Robert.
Cependant il avait pris à tâche de consoler Clotilde, surtout de lui ôter de l’esprit la même pensée qu’il s’enfonçait, lui, chaque jour plus avant dans le cœur. Sans faire allusion à l’accusation qu’elle avait portée contre Gatienne, le soir de l’événement, il la laissa pendant plusieurs jours verser toutes ses larmes ; puis il l’arraisonna doucement.
D’abord elle ne voulut rien entendre, inconsolable de son bonheur perdu. Ensuite elle convint que, si Robert avait vécu, ruiné comme elle, comme eux tous, leur mariage eût été impossible. Une fois sur ce chemin, Fabrice cicatrisa brutalement sa blessure : il lui confia que Robert menait une vie très dissipée, courait les aventures, grand juponneur et banquier généreux de plusieurs drôlesses connues.
Elle se récria avec horreur, refusant de croire.
Alors il lui mit dans les mains quelques billets qui s’étaient trouvés mêlés à des papiers sans importance sur le bureau de Robert. Épîtres familières, signées par des demoiselles que cette indiscrétion ne pouvait compromettre.
Clotilde s’emporta dans une colère indignée qui lui arracha encore des larmes ; mais bientôt un mépris sombre et la tristesse d’une grande désillusion parurent dans ses yeux séchés. Elle souffrait encore, mais autrement : elle ne se plaignait plus. Seulement elle gardait une attitude glacée qui affectait en présence de Gatienne un silencieux dégoût.
Parfois, cependant, elle répondait à son frère lorsqu’il parlait de Robert devant sa femme : c’était pour mêler une note aiguë, pour glisser un trait vif que Gatienne sentait pénétrer dans sa chair, semblait-il, tant le frisson qui la parcourait blêmissait visiblement sa peau.
Et, entre ces deux douleurs qui emplissaient sa maison de visions funèbres, de silences et de soupirs, Fabrice se rappelait, avec des rages de désespoir, son gai bonheur envolé, ses joies, ses ivresses évanouies.
Brusquement, sa vie amoureuse avait cessé : Gatienne n’était plus l’amante, la maîtresse charmeresse et passionnée qui avait fait jusque-là de son existence conjugale un roman d’amour exquis.
Elle restait tendre et douce, mais rigide ; nulle flamme ne la réchauffait plus.
Lorsque Fabrice l’étreignait, cherchant ses yeux au regard vague, un froid lui venait, comme s’il eût étreint une morte ; et il l’abandonnait pour ne pas la broyer. Alors, seule, Gatienne respirait, son masque de marbre se détendait et son regard s’allumait d’une folie d’effroi.
Elle laissait revenir la vision atroce qui la poursuivait et qu’un irrésistible besoin la poussait à contempler sans cesse. Elle s’oubliait, dans une volupté d’horreur, à revoir la scène de la mort de Robert.
Elle le suivait des yeux dans sa chute, entendait son cri terrifiant, le voyait couler sous l’eau, assistait à son agonie, comptait ses spasmes.
Elle haletait, suffoquée comme lui, puis s’épouvantait à rencontrer son regard immobile, glauque et froid, largement fixé sur elle.
On ne lui avait pas dit que, huit jours plus tard, on avait repêché le corps au delà de Suresnes.
Elle le croyait toujours couché au fond de la Seine, à l’endroit où il était tombé !…
Souvent elle s’échappait et courait jusque-là, puis elle se penchait sur l’eau, le regard fou, s’imaginant le voir. Ses dents se heurtaient, elle crispait ses mains, le corps raidi, et restait là des heures, comme rivée à son crime.
Une fois elle s’en alla voir un noyé à la Morgue ; il était hideux. Maintenant Robert lui apparaissait avec cette bouffissure grotesque, les yeux vidés, les chairs molles ballottées par l’eau qui traînait ses cheveux et sa barbe, la bouche ouverte. Il semblait souffrir encore. Elle revenait toujours, espérant qu’il aurait fini de souffrir, qu’elle ne le verrait plus.
Si elle avait pu dire : « Je l’ai tué, » peut-être que cela l’eût délivrée de ce supplice.
Elle craignait de ne pouvoir résister au besoin de retirer ce fardeau de son cœur, et elle se taisait, soutenue par sa volonté ardente d’épargner Fabrice. C’est pour lui qu’elle avait tout fait ; maintenant il fallait aller jusqu’au bout.
En sa présence, elle se violentait à se tuer pour garder une sérénité douce.
Cette lutte l’épuisait. Elle dépensait toutes ses forces pour donner une heure de bonheur à Fabrice ; car elle le croyait heureux, n’ayant pas conscience du changement qui s’était fait en elle, tant elle mettait d’efforts à le dissimuler. Tout son amour, plus exalté encore depuis qu’il lui coûtait plus cher, elle l’exprimait par l’héroïsme de son silence, alors qu’elle se mourait d’effroi et de remords.