Scène VI
GENEVIÈVE, SIFROY, GOLO, NARCISSE, CHRISTINE, VANDERPROUT, BRIGITTE, GUDULE, Gardes à pied, Peuple. Marche d’hommes d’armes à pied.
CHŒUR.
SIFROY.
Assez, c’est assez, toujours le même air national ! j’adore les épinards, mais si on me donnait des épinards tous les jours…
GENEVIÈVE.
Mon époux, mon maître, vous voilà de retour.
SIFROY.
Oui, je reviens du monastère de Saint-Poupard, et je crois avoir fait une bonne besogne. Où donc est mon poëte ? Golo, dit-on poëte ou poite ?
GOLO.
On dit poite, monseigneur.
SIFROY.
Narcisse ! Narcisse !
NARCISSE.
SIFROY.
Assez !… il faut, Narcisse, que tu me changes les paroles de ce chœur d’entrée : vermouth ! bitter et curaçao ! toujours les mêmes liqueurs, ça affadit.
NARCISSE, déclamant.
SIFROY.
Bien ! tu me plais, toi, parce que tu es franchement bête. (Bas.) Golo, mon fidèle Golo, as-tu ma harangue ?
GOLO, lui donnant un papier.
La voici, monseigneur, avec les interruptions.
SIFROY, lisant.
Habitants du Brabant, Brabançons, c’est toujours avec une nouvelle joie, que je vois arriver le jour de ma fête, et je m’associe de mon tout cœur aux vœux que vous formez pour la prolongation de mon é… de mon é…
GOLO, bas.
Existence.
SIFROY, continuant.
Existence. J’ai voulu, cette année, vous donner une marque particulière de mon affection… J’ai accepté le festin que vous m’offrez, heureux de vous prouver à tous, cora… coro…
GOLO, bas.
Coram populo.
SIFROY, continuant.
Coram populo, que je suis à l’occasion une belle fourchette, acclamations…
GOLO, bas.
Acclamations, c’est le peuple.
SIFROY, répétant.
Acclamations, c’est le peuple.
VANDERPROUT.
Ah ! oni ! (Au peuple.) Criez donc vive Sifroy !
TOUS.
Vive Sifroy !
VANDERPROUT.
Haut et puissant margrave, les échevins de votre bonne ville de Curaçao vous remercient par ma bouche de l’honneur que vous leur faites, en venant casser avec eux la croûte de l’enthousiasme. Mais quand un grand-duc mange, ça doit porter ses fruits, et si vous le permettez… (Il s’arrête.)
GOLO, poussant le coude de Sifroy.
Eh bien !
SIFROY.
Ah ! oui, (Lisant.) Parlez.
VANDERPROUT.
Prince, tout ce que vous entreprenez pour le bonheur de vos vassaux vous réussit… tout, excepté une seule chose… Vous n’avez pas d’héritier.
SIFROY, lisant.
Mettant la main sur la garde de son épée… Quelqu’un oserait-il m’accuser ?
GOLO.
Très-bien, monseigneur.
SIFROY.
Je crois bien ! j’en ai chaud, Golo, ma toque me gêne. (Il l’ôte.) Garde-la moi.
Il la lui met sur la tête.
GOLO, avec une expression de joie immense.
Oh ! mon rêve… mon rêve !
SIFROY.
Voyons, quelqu’un oserait-il m’accuser ?
VANDERPROUT.
Personne.
SIFROY.
Eh bien, alors ?
VANDERPROUT.
Mais c’est un sort, un maléfice, qu’il faut conjurer, et nous venons vous supplier, prince, de ne pas perdre courage ! permettez-nous d’offrir, en attendant, cette layette à madame Geneviève, comme l’expression de nos vœux les plus chers.
Golo présente à Geneviève une corbeille.
SIFROY.
Madame Geneviève, vous avez entendu ces braves gens… dites-leur qu’on fera quelque chose pour eux.
GENEVIÈVE.
Oui, mon ami.
SIFROY.
C’est bien, allez serrer cela dans votre commode… pendant que je prendrai part au festin, car c’est un dîner d’hommes, n’est-ce pas, bourgmestre ?
VANDERPROUT.
Absolument.
SIFROY, familièrement.
Allons-y donc, car j’ai une faim de chien…
GENEVIÈVE.
Mon ami, n’oubliez pas que vous avez l’estomac délicat… ménagez-vous…
SIFROY, reconduisant sa femme.
Oui, chère amie, je me ménagerai, soyez tranquille. (Geneviève rentre avec ses demoiselles d’honneur.) Et vous maintenant, messieurs, à cheval, à cheval ! Narcisse, tu feras quelques vers sur cette solennité, et n’oublie pas un rhythme nouveau.
NARCISSE.
SIFROY.
Àcheval, messieurs, à cheval !
LE PEUPLE.
Noël ! Noël ! largesse !…
Sifroy monte les degrés à gauche, suivi des échevins et du bourgmestre ; le peuple se retire, repoussé par les gardes. Reprise de la Curaçoïenne.