‹ Guide de l'aviateurChapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

LES ÉCOLES DE PILOTAGE. CE QU'ELLES DEVRAIENT ÊTRE

A l'heure actuelle, l'organisation des écoles d'aviation est loin de ce qu'elle devrait être pour former des pilotes habiles, aguerris, connaissant exactement leur appareil, leur moteur, ce qu'ils peuvent en exiger et prêts à affronter sans défaillance et sans crainte les traîtrises de l'atmosphère. L'enseignement donné ne poursuit qu'un but: faire obtenir le brevet de l'Aéro-Club. Or, il ne faut pas se le dissimuler, ce diplôme prouve tout juste que vous avez passé les épreuves exigées et rien de plus. Il est loin de signifier que vous savez voler. Combien de brevetés seraient incapables de tenir l'air seulement dix minutes? Mais vous êtes là pour devenir un aviateur reconnu par la société dirigeante et cela suffit à vos instructeurs qui vous pressent, vous font mettre les bouchées doubles lorsqu'ils disposent d'un nombre d'appareils suffisants et vous renvoient dès que vous avez votre brevet. Les écoles de pilotage d'à présent sont semblables aux «boîtes à bachots» de notre jeunesse. Mais elles ne constituent pas «le lycée» qu'elles devraient être. Il faudrait créer sans tarder une école nationale où l'on apprendrait le vol et non une contrefaçon du vol.

L'enseignement de cette école nationale d'aviation pourrait comprendre trois parties:

1º Une partie théorique traitant des principes scientifiques du vol mécanique, de l'évolution des appareils depuis les premières conceptions, de la description des principaux types actuels, etc.

2º Un enseignement mécanique pratique. La difficulté de trouver de bons mécaniciens est un des dangers actuels de l'aviation. Il serait très avantageux que les pilotes militaires, en particulier, pussent contrôler et, au besoin, diriger les travaux de leurs mécaniciens, notamment en ce qui concerne le moteur. Quel progrès, en sécurité, que de ne partir jamais qu'avec un moteur très au point!

3º Un enseignement méthodique du vol, partie, de beaucoup, la plus importante. Il n'existe actuellement, dans aucune école, d'enseignement du vol.

Voyez les journaux: les «sorties» des élèves sont plus ou moins «dirigées» par le chef pilote Un Tel, qui touche, en général, 5 à 600 francs par mois. Le même «chef pilote», du reste, «dirige» parfois dans son après-midi 50 sorties d'apprentis (j'ai lu, un jour, 80!), c'est dire le soin apporté à cette «direction» illusoire.

En réalité, les élèves sont absolument livrés à eux-mêmes et au hasard. Or, j'avais déjà proposé la création d'une école aérienne française qui aurait pu être un club sportif (comme le R. C. F. ou le Stade Français, sont des clubs de sports athlétiques), doublé d'une école modèle d'aviation. Cette société, composée d'une élite de la jeunesse française, aurait, par son esprit, son envergure, ses privilèges, ses relations avec l'armée, etc. un caractère national officiel: son but serait de développer par tous les moyens de propagande et autres, le goût de l'aviation dans la jeunesse française, de défendre et d'augmenter l'avance de la France dans le domaine de l'air, en organisant un véritable enseignement de l'aviation, qui n'existe actuellement dans aucune école.

L'aviation a été jusqu'ici exclusivement un sport de professionnels, il s'agirait de l'organiser comme sport d'amateurs, en répandant cette idée que tout jeune Français doit savoir voler.

On devrait arriver par une bonne organisation à mettre le nouveau sport à la portée, sinon de tous, au moins de beaucoup. Moyennant une cotisation à fixer, les membres du club auraient droit à l'usage du terrain et des appareils de la société, lesquels seraient aussi nombreux que possible.

La réunion des parents et amis des membres actifs constituerait une clientèle de membres honoraires, qui augmenterait les ressources par les cotisations et serait un centre de propagande féconde: les membres honoraires, en se familiarisant avec les difficultés, les possibilités, les conditions de l'aviation, trop ignorées encore du public, répandraient la mode du nouveau sport.

Les statuts du club comprendraient une réglementation sévère pour diminuer systématiquement les risques. Les appareils seraient surveillés de très près, souvent visités, mis au point par une main-d'œuvre d'élite. Les vols seraient rigoureusement interdits en cas de mauvais temps; les imprudences absolument bannies; enfin, il existerait une discipline de prudence très stricte, sanctionnée par de fortes amendes et même la radiation.

Le public serait admis en spectateur, notamment les jours fériés, moyennant un léger droit d'entrée, et ce serait pour le club une importante source de revenus, étant donnée l'absence de frais supplémentaires.

Le public viendrait d'autant plus volontiers qu'il serait attiré par la présence des grands pilotes, dont une combinaison assurerait le concours gratuit.

Un service de promenades pour passagers au profit du club serait encore une source de revenus. Le club, en un mot, organiserait la propagande et la vulgarisation de l'aviation en France, par tous les moyens possibles et selon les ressources disponibles.

Un comité d'initiative spécial serait chargé de cette besogne: création de bourses d'apprentissages populaires et militaires; création d'écoles populaires annexes; conférences, publications, organisations de fêtes qui pourraient être sensationnelles.

Il n'existe actuellement, je le répète, aucun enseignement réel d'aviation: dans les écoles, après avoir sommairement expliqué la manœuvre de l'appareil à un élève, on le laisse se débrouiller seul, avec l'inconscience du vrai danger et la peur du danger inexistant qui constituent, en général, l'état d'esprit du débutant. Chaque élève est obligé de faire pour son propre compte des expériences parfois dangereuses, dont un bon professeur pourrait lui signaler d'avance les résultats, lui évitant ainsi la peine et les risques inutiles.

Certains élèves, moins doués, arrivent à voler par routine, sans se rendre bien compte des causes et des effets, en un mot, sans comprendre exactement et sentir le vol: la plupart de ceux-là, avec des conseils éclairés, arriveraient à voler autrement; le bon style de vol doit s'acquérir, dans une certaine mesure, comme le style littéraire ou le goût musical, mais il doit être enseigné à ceux qui ne trouvent pas dans des dons spéciaux ou dans l'expérience forcée et si souvent trop dangereuse des luttes professionnelles, une dispense d'études.

Notre école modèle devrait disposer d'un grand nombre d'appareils pour économiser le temps d'apprentissage. Les services de réparations et de mise au point (que les élèves devraient apprendre à contrôler eux-mêmes), seraient spécialement étudiés: concours entre les mécaniciens avec récompenses, etc.

On enseignerait aux élèves l'horreur du danger stérile et l'art d'éviter les risques inutiles. L'apprentissage serait très raisonné et divisé en classes: vols comme passagers; premières manœuvres avec commandes doubles; vols simples en monoplan; atterrissage en vol plané avec difficultés progressives; entraînement méthodique contre le vent; vols en hauteur; vols sur appareils différents; voyage; lecture de carte, boussole, etc.

Le brevet supérieur de l'école serait finalement délivré à des hommes, non seulement volant, mais sachant voler, capables de se servir, en cas de besoin, des principaux modèles d'appareils, susceptibles de se sauver d'une panne toutes les fois que la chose est possible, en résumé, à des «aviateurs» entraînés.

L'école aurait un ou deux professeurs permanents, chargés de la discipline, des sorties et de l'enseignement courant. Tous les aviateurs célèbres, agréés par le comité de direction et dont les noms seraient portés sur une liste officielle, enseigneraient librement en s'entendant de gré à gré avec les élèves.

Chaque grand pilote aurait ainsi sa classe comme un professeur au Conservatoire. Il donnerait ses leçons pendant les loisirs que lui laisseraient ses vols publics. Il aurait un intérêt moral, sportif et pécuniaire à bien enseigner.

Les ressources proviendraient des indemnités d'apprentissage, des cotisations des membres actifs et honoraires, des recettes des entrées les jours d'exhibition, recueillies sans aucun frais, d'une subvention du Gouvernement sous forme de bourses d'apprentissage pour l'armée, de dons particuliers, etc.

[Illustration: Roland Garros est également photographe. Ce cliché a été pris par lui, lâchant sa direction pour se retourner sur son siège, à 2.000 mètres au-dessus des montagnes.]

Un grand terrain, bien aménagé aux portes de Paris serait nécessaire avec beaux hangars, chalet du club, atelier de réparations. Le plus d'appareils possible, au moins une quinzaine, une bonne équipe de mécaniciens, une de manœuvres, deux professeurs permanents, un gardien, un secrétaire, un bureau en ville seraient les seules nécessités de ce club idéal.

Telle serait cette véritable Académie d'aviation. En effet, il est indispensable d'apprendre aux élèves avec méthode et en leur expliquant les causes:

1º A se tenir dans l'air calme;

2º A bien partir, bien atterrir;

3º A partir et à atterrir dans des champs de fortune;

4º Les moyens de se défendre dans le vent, avec difficultés progressives;

5º Les atterrissages forcés;

6º Le perfectionnement du style de vol;

7º L'entraînement sur les différents types d'appareils;

8º Les exercices de reconnaissances, observation de tir, lancement de projectiles, télégraphie, etc.;

9º A voyager: difficultés de route, brouillard, vent, pluie, altitude, etc.

Ces choses ne peuvent être enseignées que par les meilleurs pilotes actuels: je crois qu'il y en a très peu sur l'ensemble des brevets qui se rendent compte exactement de ce qu'ils font. Le mieux serait de mettre en contact chaque élève avec plusieurs professeurs dont les enseignements se compléteraient et la science des élèves serait alors comme la synthèse des résultats acquis depuis deux ans par les grands professionnels grâce à des expériences très périlleuses.

Créer un club serait indispensable, mais je crois qu'il serait préférable que le Gouvernement prît en mains l'organisation d'une entreprise aussi importante. L'aviation n'est pas seulement un sport, ne l'oublions pas. Elle est la fortune du pays qui la pratique le mieux, son orgueil et son arme la plus efficace pour le jour où une guerre éclaterait. Je ne veux pas dire ici, je n'en ai pas la place, tout ce que l'on pourrait attendre de l'aéroplane au point de vue militaire, mais mon devoir est de proclamer que son utilité ne se ferait jour qu'à la condition stricte qu'il fût pratiqué par des pilotes remarquables. C'est pourquoi toute la question réside en ce seul point: faire des «aviateurs». La République ne peut se désintéresser de cet objet et il est de son devoir de fonder une école nationale.

Page 1