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CHAPITRE XII

LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT

Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route vers la Markar, à l'est de laquelle était le boer de Runolf. Il devait passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.

Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.

Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.

Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui. Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang jaillit avec abondance.

Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.

«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le ting en nous dictant ton arrêt souverain?

--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son boer, où il ne souffla mot de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet d'un simple accident.

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Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là, quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé près de Lidarende.

«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.

--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.

--Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas l'apprendre à leurs dépens!»

Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:

«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»

Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.

Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.

«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et ne m'importune point de pareilles vétilles.»

Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag; puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et ainsi équipé galopa vers l'ouest.

Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de cheval et attendit.

Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent. Immédiatement il courut sur eux.

«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je pleure!»

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La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol, un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.

Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel; ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache, il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis, d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché, et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais voisin.

Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi; mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée; après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son tour.

Soudain une voix s'écria:

«Tiens bon. Gunnar, me voici!»

C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison du reste de la troupe.

L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment, le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.

«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse. On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de tes ennemis.»

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Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour le boer de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.

«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?

--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour moi.»

Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et Hort.

Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et partit.

Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.

Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres, et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.

À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda autour de lui d'un air effaré.

«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.

--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais laissé l'un de vous deux chez Asgrim.

--Explique-toi donc, demanda Hort.

--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole (c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces, et un des fauves lui dévorait le coeur.»

Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très sérieux:

«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à Tung.

--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»

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Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs dispositions afin de l'attaquer au retour.

Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses ennemis l'y rejoignirent aussitôt.

En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'oeil gauche et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.

Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.

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«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner sans sa tête!

--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied ferme.

Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.

Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout sur son autre jambe, regardant d'un oeil hébété son moignon qui rougissait le sol; puis il tomba mort.

Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième, nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le coeur. Le malheureux expira sur-le-champ.

Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes, lui partagea le corps en deux morceaux.

«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à quelque puissance surnaturelle.

--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es battu.»

L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut le temps de lui entamer l'épaule.

Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille, et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent blessés.

Hort était la quatorzième victime.

Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre, selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.

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On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.

«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»

Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta, ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.

Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus gros chef de la vallée de la Laxa.

Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus respecté que jamais.

Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.

«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en ai peur, ne pourra te sauver.»