‹ Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille IslandeChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIII

CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL

Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de Tingvalla.

Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.

L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés:

«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres hommes?

--Cela est vrai, répondent les juges.

--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant, le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté d'attaquer Gunnar dans son propre boer tandis que tous les gens de sa maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?

--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.

--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»

Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:

«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous ne le trouverez jamais insolvable.»

· · ·

Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant, appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.

Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement la sentence.

Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un exil de trois ans.

L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de leurs victimes était autorisée à les tuer.

Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence draconienne.

Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de Nial, il reprit le chemin de la Markar.

«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme mort.»

Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.

· · ·

Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre, et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.

«Ah! le splendide coup d'oeil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe, et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici bride... L'Islande est le plus beau pays!

--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera, crois-le bien, ce que Nial a prédit.

--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille de faire comme moi.

--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne saurais vivre ici sans toi.»

Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.