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CHAPITRE XIV

LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR

À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et, après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia dont on a décrit le site au lecteur.

À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux sacrifice.

Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui. C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et n'aboyait jamais qu'à bon escient.

Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui. Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande, qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.

Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son boer, s'éveilla à ce cri de détresse.

«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec toi!»

Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement. L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de la troupe.

«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?

--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa hallebarde du moins y est.»

En achevant ces mots il tomba mort.

[Illustration: «Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»]

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Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la charge.

Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte d'être atteints par leurs propres armes.

--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici, puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»

Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à l'arrière-garde.

«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si nous reprenions un peu l'offensive?

--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.

--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu! Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien quelque autre expédient qui vaille.»

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Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la membrure du faîte.

Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.

Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur repoussa la proposition.

À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la muraille.

Gunnar cependant avait reçu deux blessures.

«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.

--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.

--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»

Halgierde se croisa les bras et reprit:

«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta défense se prolonge plus ou moins.

--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne m'attarderai pas à te prier.

--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»

Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.

Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.

«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce vaillant.»

Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le boer, et chacun reprit le chemin de sa maison.

· · ·

La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour s'y livrer au commerce des pelleteries.

Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura au boer.

Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main. Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent, passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:

«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»