‹ Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille IslandeChapitre 16 sur 24 · TROISIÈME PARTIE - CHAPITRE XV

TROISIÈME PARTIE - CHAPITRE XV

NIAL ET LES FILS DE NIAL

OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE

Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland (Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la désolation jusque dans le fiord de Christiania.

Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.

Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna l'ordre de lui courir sus.

L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'oeil il fut entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du premier coup d'oeil, avait reconnus pour des Islandais.

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C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim, qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de l'Écosse.

Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking, Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.

Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde; puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre bateau.

Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais, et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir, avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint. Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.

Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord, cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses gens.

Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine, quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.

«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux Islandais.

Les fils de Nial dirent qui ils étaient.

«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord; moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»

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Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.

Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable. Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait, Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.

«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»

Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui, désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement l'onde de ses quatre antennes.

Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.

Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»

Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments; seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient d'armes et de richesses.

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Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.

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Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais, assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la «soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec lui afin d'évangéliser le pays.

Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles Hakon devait le plus clair de sa force.

C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les métamorphoser extérieurement en églises.

À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que broches, colliers d'or et bracelets.

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Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44].

Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.

Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est, et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en Islande.

Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache, dont il ne se séparait jamais, disait-il.

Hakon appela cet individu.

«Avance ici; comment te nomme-t-on?

--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.

--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»

L'homme fit entendre un espèce de grognement.

«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»

L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident, et les libations continuèrent comme devant.

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Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des grands arbres de la vallée.

Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.

C'était Rapp l'Islandais.

«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.

--Qu'as-tu donc fait?

--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.

--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que chacun doit se garder d'accueillir.

--Vous oubliez que je suis Islandais!

--Un Islandais hors la loi!

--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut l'implorer à son tour.

Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à une petite île du fiord.

Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.

«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.

--Nous ne savons pas, fit celui-ci.

--C'est bien, on le trouvera néanmoins.»

Et il tourna le dos aux fils de Nial.

«Ta réponse est d'un homme de coeur, la seule aussi que nous pouvions faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen payera notre loyauté.

--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller au premier bon vent.»

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Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.

À la fin, avisant le navire de Thraen:

«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»

Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.

Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme, de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à coup sûr, devait s'y trouver.

Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à marchandises.

Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la troisième fois il retourne au navire.

Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine. Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le large.

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Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen. Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois frères, n'étant pas en force, sont capturés.

Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était justement celui de Kare.

Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen, et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce projet insensé.

«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le différend.

Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon, il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères. Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande, regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver, admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.

Notes du chapitre:

[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller sur des monceaux d'or sous-marins.]

[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre. Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près de la moderne ville de Bergen.]

[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies ou de corne, en place de verre et de talc.]

[Note 44: C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au sud.]