CHAPITRE XVI
THRAEN
Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération naturellement due à sa personne et à ses richesses.
Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or, d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.
Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait entre lui et Halgierde.
Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au boer de Bergtorsvol l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande partie de l'année auprès de son beau-père.
Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.
Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors, fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son frère Kétil dans le vestibule de son boer, qui était extraordinairement spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte, ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix basse.
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Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle. Personne ne les honora du salut.
«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant le seuil.
--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre la veuve de Gunnar.
--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!
--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.
Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:
«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.
--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec vos exploits!» repartit insolemment Traen.
Helge, à son tour, prit la parole:
«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet homme.»
Du doigt il désignait Rapp.
Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa hache.
«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en rouge, comme tu le mérites!
--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!
Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.
«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.
Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens de se taire.
«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»
Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à leur père.
Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants; mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de l'entretien.
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À un mois de là,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf, qui, on se le rappelle, habitait le boer de Dal, par delà la Markar. Au repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à s'accommoder.
«Jamais!» répondit Thraen.
Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et lui dit:
«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar, personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec ceux que tu as offensés.
--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il s'éloigna avec les siens dans la nuit.
Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore, entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin qui décrochait sa hache Rimegyge.
La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap et enfourchaient déjà leurs montures.
«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin; jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?
--Nous allons à la recherche des brebis.
--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous partiez pour la chasse à l'homme.»
Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.
La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.
L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.
Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le groupe aux aguets.
«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline, étinceler des armes.
--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le coeur leur en dit.
--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»
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Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial résolurent de le passer à cette place.
Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et, arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en ramassa une et la mit dans sa poche.
Tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. Quand les gens de l'escorte voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.
«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»
Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en lui tranchant la main droite.
«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.
Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa hallebarde.
L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la fuite.
«Les poursuivons-nous? demanda Kare.
--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.
--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous regretterons de n'avoir pas tout tué.
--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.
Et la troupe regagna Bergtorsvol.
«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur des suites de votre vaillance.»