‹ Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille IslandeChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVII

LE FILS DE THRAEN

Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à l'accommodement qui lui fut proposé.

Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.

Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères, singulièrement prompt à l'action.

Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à Bergtorsvol.

Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son boer le convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.

Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine? Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il y avait eu oeuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol, sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois, avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.

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Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin pour le boer de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.

Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère Thraen.

Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir; puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.

Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir regardée, il la mit à son doigt.

«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.

Le petit garçon répondit affirmativement.

«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?

--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende qu'il convenait.

--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.

--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines paroles.

--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y consens.»

Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec lui.

De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable avec la fille d'un chef influent nommé Flose.

Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, boer situé au nord de Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.

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En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits, Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde rouvrirent soudain le cycle des tueries.

Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au boer de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à passer dans le voisinage.

«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.

--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta provocation me fait honte!»

Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les autres convives se retirèrent également.

Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:

«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.

--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de Gunnar.

Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait plus de vingt blessures.

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Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.

Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se soustraire.

Kelde alla trouver Nial et lui dit:

«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens, il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la satisfaction qui m'est due.»

De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.

[Illustration: «Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.]

Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»

Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.

«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur préjudice.»

Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.

Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.

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C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en devoir de semer.

Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de s'enfuir.

«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.

Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.

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En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put s'empêcher de leur dire:

«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût encore vivant!»

Là-dessus il se mit à pleurer.

«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua irrespectueusement Skarphédin.

--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.

--Quoi donc?

--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!

--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.

--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des mains.»

Notes du chapitre:

[Note 45: Ou encore, _signé du premier signe_. C'était le premier pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens, même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme. Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs corps.]