‹ Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille IslandeChapitre 19 sur 24 · CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVIII

LE MANTEAU DE SOIE

L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être portée devant l'assemblée.

Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible. Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le cinquième, visiter les principaux personnages.

Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin.

Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main, un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.

«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et sombre, semblable à un _Jotu_[46], et qui a l'air de traîner le malheur à sa suite?

--Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à bord du navire dans un sac à farine.»

· · ·

Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:

«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si fièrement sa hache?

--Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire?

--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.

--Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.

--Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y demeurer froid.»

Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de plus de cent personnes.

«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.»

Puis, comme Asgrim le remerciait:

«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne crois pas avoir jamais rencontré son pareil.

--De qui veux-tu parler?

--De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le malheur après lui.

--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.»

· · ·

«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent dehors.

--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque, devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de notre entretien.»

Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel.

Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit:

«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le tribunal.»

Thorkel répondit:

«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?

--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.

--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante cause?»

Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel, continuant:

«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si farouches?

--Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting, et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton bétail.»

Thorkel se leva d'un bond et tira son épée.

«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!»

Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge:

«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme qui mord la poussière!»

Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:

«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!»

Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.

Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.

«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin.

--Tout droit chez nous, répondit Asgrim.

--Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.»

De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de leur tournée.

«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre leur cours.»

Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère Einar:

«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.»

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Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté, Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre, Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère, attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée.

Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage. Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter.

Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde, l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses fils.

Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur de se prêter à l'accommodement proposé.

Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération commença.

L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou.

Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres eux-mêmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratiquée sur le ting,--en versant son appoint personnel par manière de provision et d'avance.

Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros, et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux aussi, l'accord intervenu avec Flose.

Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse, un manteau de soie du plus fin tissu.

«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il en levant en l'air le manteau.

Nul ne dit mot.

Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus obtenir de réponse.

«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le propriétaire de cet atour de femme?

--Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté.

--Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est homme ou femme!

--C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent jamais devant la vengeance!»

Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de chausses blanches.

«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!»

À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.

«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être vengé!»

Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes.

«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils, cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se réaliser!»

· · ·

Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria:

«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni jamais je ne commettrai pareille vilenie!

--Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une pièce du tas.

«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que nous pourrons alors en avoir besoin.»

Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se sépara.

À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent solennellement à ne se point désister de l'oeuvre de vengeance tant qu'un seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun venait d'être mis.

Notes du chapitre:

[Note 46: Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et des hommes.]

[Note 47: C'est-à-dire: _le rude Hédin_.]

[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.]

[Note 49: En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de l'île, et là, sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence de brigands.]