CHAPITRE XIX - L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL
À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se réalisait.
Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur. Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de cette grande colère contre le monceau d'herbes.
«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible.
--À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de renouée.»
La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au sérieux sa lubie.
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Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent signe de vie.
Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.
Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet.
Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le jeudi avant le repas du soir.
Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge, étaient partis pour un boer voisin, et ils avaient averti leur mère qu'ils ne rentreraient que le lendemain.
Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens:
«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que c'est la dernière fois que je vous donne à souper...
--À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils.
--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus au long si je le voulais.
--Comment cela?
--Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon pronostic se réalisera.»
On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit:
«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent dans une mer de sang!»
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Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable.
«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage et une âme virile.»
Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent.
Pour le coup, le plus brave se sentit le coeur oppressé.
«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils.
--C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de notre boer; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est, et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère Skarphédin.»
En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et chacun fut prié de faire bonne garde.
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Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant pâturer les chevaux.
Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense des adversaires.
Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.
Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit:
«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les attaquer.
--Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive!
--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté aura été l'avantage.»
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«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!
--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un temps infini à l'y assaillir.
--C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me laisser enfumer comme un renard dans son terrier.
--Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial. Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes toujours bien trouvés.
--Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour nous le meilleur de beaucoup.
--Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme qu'on me la présente.»
Puis s'adressant à Kare:
«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi qu'il advienne.
--C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.
--Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons nous-mêmes si nous te survivons.
--C'est entendu.»
Tout le monde rentra donc au boer, et l'on se posta dans le vestibule.
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Flose vit s'opérer le mouvement.
«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce serait un jour notre mort!»
Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de la façade.
Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache Rimegyge.
«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est pas un qui te vaille parmi nous.
--Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore, Skarphédin en souriant.
Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès.
«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane, qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action... Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une: ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou appeler le feu à notre aide.
--Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en choeur toute la bande.