CHAPITRE XX - L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS
Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu.
«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine?
--Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!»
Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le feu, à peine allumé, s'éteignit.
Alors un homme dit à Flose:
«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.»
Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que lorsque tout flambait déjà.
Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter.
«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.»
Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de la porte.
«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec lui?
--Me voici, répond le chef de la troupe.
--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils, ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici?
--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.»
· · ·
Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés.
«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge.
--Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes frères!
--Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu t'accompagne!»
Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit:
«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.»
Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-soeurs, auxquelles se joignit Helga, femme de Kare.
«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!»
Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.
Nial parut à l'entrée du boer.
«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec eux.
--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant à vivre déshonoré, jamais!
--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr par le feu.
--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»
Sur cette parole le couple rentra.
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«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.
--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après le repos!»
Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper à la mort. L'enfant repartit:
«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et Nial que de vous survivre.»
Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui dit:
«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»
Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un boeuf fraîchement écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant entre eux le petit Thord.
«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»
Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa paupière d'aigle.
Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.
L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la porte pour sortir à son tour.
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Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les assaillants.
Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de projectiles.
«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»
Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à moitié consumée.
Les trois hommes demeurés dans le boer se précipitèrent de ce côté, et Kare dit à Skarphédin:
«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la direction de la fumée.
--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.
--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.
--Point, j'entends que tu me précèdes.
--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car, pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa voie!
--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper, répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»
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Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général, les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.
«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des assaillants les plus proches.
--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a encore envoyé un tison.»
Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se reposer.
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Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse; malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol. Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par terre.
«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère, risque fort de m'attendre.»
Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie; mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.
«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à présent, Skarphédin!
--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête; seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?
--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la Markar.
--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont je te gratifie!»
Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si violemment dans l'oeil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.
Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque, avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.
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Flose et ses compagnons demeurèrent devant le boer incendié jusqu'à l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être un parent de Thraen.
«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.
Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs fils, Kare et Thord.
«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai causé ce matin même.
--Qui donc? demanda Flose.
--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta troupe incendiaire.
--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»
Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la mort de Nial.
«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»
Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous d'eux.
«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson. Mettons-nous à la recherche des corps.
--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»
Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.
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Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné divers boers amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.
Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.
On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse couche de cendre. La peau de boeuf était toute recroquevillée; au-dessous d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant laissé passer par mégarde hors de la peau de boeuf.
On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation, et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort.
On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux, mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.
Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de l'action du feu.
«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de la hallebarde de Gunnar.»
Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.
«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son oeuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.
Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.